Méditations de l'Avent

25 décembre: Jésus de Nazareth | 24 décembre: la Lumière du monde | 23 décembre: Joseph | 22 décembre: Marie | 21 décembre: l'écrivain | 20 décembre: le roi Hérode | 19 décembre: les mages | 18 décembre: l'étoile | 17 décembre: les anges | 16 décembre: le berger | 15 décembre: le loup et l'agneau | 14 décembre: le Paradis perdu | 13 décembre: la grotte | 12 décembre: la montagne | 11 décembre: le pêcheur | 10 décembre: le potier | 9 décembre: le pain de vie | 8 décembre: le vigneron | 7 décembre: le tournesol | 6 décembre: le boeuf et l'âne | 5 décembre: le semeur | 4 décembre: le rucher | 3 décembre: le souffleur de verre | 2 décembre: le puits | 1er décembre: l'arbre de vie
 

25 décembre: Jésus de Nazareth

Atelier de Rembrandt, L'Adoration des bergers, 1646

 

L’ange dit aux bergers: «Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un sauveur qui est le Christ Seigneur; et voici le signe qui vous est donné: vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire.»
(Luc 2 :11-12)

 

Des langes : étrange signe pour manifester un sauveur… Ils évoquent la faiblesse et la dépendance. Or nous imaginerions plutôt un Sauveur fort et puissant, à l'image des super-héros de notre enfance. Comment un personnage aussi démuni qu'un bébé enveloppé de langes pourrait-il nous sauver? Et nous sauver de quoi, d'abord?

Il y a bien des choses dont nous aimerions être sauvés. De la mort, de la maladie, de la souffrance, de la vieillesse, de nos insuffisances… bref de tout ce qui nous limite ou nous fait mal. Nous nous rêvons parfaits, invulnérables, immortels, omnipotents, omniscients… Aussi, lorsque nous imaginons Dieu, nous l'imaginons à la hauteur de nos rêves.

Et voilà qu'en Jésus-Christ, Dieu se révèle bien différent. Le sauveur n'est pas un surhomme mais un bébé emmailloté de langes. Car ce n'est pas de nos imperfections que Dieu entend nous sauver, mais de notre inhumanité. Pour nous montrer le chemin de l'humanité véritable, il prend l'apparence d'un enfant. Dieu dans les langes. Dieu fragile, vulnérable, livré entre nos mains humaines.

Ça peut nous surprendre, ça, que Dieu se rende dépendant de nous. C'est choquant de penser qu'il a besoin de nous. Et pourtant. Si vous y réfléchissez bien, que deviendrait Dieu si aucun homme ne croyait plus en lui? Si aucun homme ne lui parlait plus, ne l'écoutait plus? Il continuerait d'exister bien sûr. Mais il existerait absolument seul, comme nous le serions si on nous coupait de la présence et de l'amour d'autres êtres vivants.

Dieu n'a pas créé les humains pour faire joli dans le paysage; il les a créés pour les aimer et pour entrer en relation avec eux. Si plus aucun être humain ne voulait de cette relation, ce serait pour Dieu comme s'il n'existait pas. Quand on est un Dieu amoureux de ses créatures, un Dieu qui a soif de relations, c'est comme si on n'existe plus quand on n'existe pour personne. On est très vulnérable quand on aime. On ne peut pas forcer l'autre à nous aimer (ce ne serait plus de l'amour mais de la dictature sentimentale), alors on se rend complètement dépendant du bon vouloir de celui qu'on aime.

Voilà pourquoi les chrétiens disent qu'en Jésus de Nazareth, Dieu révèle son vrai visage: un visage vulnérable. L'enfant de Noël nous montre Dieu tel qu'on n'aurait jamais osé l'imaginer. Dieu n'est plus le Très-Haut mais le Très-Bas. Non plus le Tout-Puissant que l'on craint et que l'on invoque, mais le Tout-Faible qui sollicite notre aide et nos bons soins.

Elle est là, la grande révolution, la grande originalité du christianisme. Elle nous présente Dieu comme celui qui renonce à sa toute-puissance pour entrer en relation avec nous, par amour pour nous. Elle retourne comme un gant tout ce que les hommes avaient toujours cru savoir sur Dieu. Qui donc penserait que le salut de l'homme, ce n'est pas de sortir de l'humain pour accéder au divin, mais de devenir de plus en plus humain?

Dieu dans les langes… pour nous montrer que le chemin de la véritable humanité n'est pas celui de la grandeur ni de la puissance. Etre pleinement humain, c'est se savoir petit, faible, dépendant, et l'accepter; mieux, même, que l'accepter: l'apprécier. Car c'est lorsqu'on se montre petit, faible et dépendant qu'on peut entrer dans une relation authentique, profonde et aimante, avec Dieu et avec les autres; une relation sans compétition, sans faux-semblants, sans jalousie, sans domination ni soumission. Une relation cœur à cœur.

Il vous est né un Sauveur qui est le Christ, le béni de Dieu, Fils du Très-humble. Le signe qui vous le fera reconnaître, c'est qu'il vient à vous emmailloté de langes, dans la petitesse, dans la vulnérabilité. C'est là toute la gloire de notre Seigneur.
 

24 décembre: la Lumière du monde

 

Jésus dit : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » (Jean 8:12)

 

Christ
Lumière du monde
Parole profonde

Tu es la joie qui relève
la vie qui passe l’ombre
la force du pas suivant

Tu es la racine et l’appel
l’ancre et le large
la terre promise et le voyage

Viens guérir nos somnolences
et nous réveiller de nos absences

Christ
Lumière du monde
Parole profonde

Dans la paille des jours
dans les failles de l’amour
dans tout ce qui est lourd

sauve en nous la louange
qui nous met debout

Christ
Lumière du monde
Parole profonde

En toi nous recevons
la vie le mouvement et l’être

Tiens-nous à jamais
en ta présence
où tout prend sens
et traverse-nous
du Souffle
où toute détresse devient
promesse

Christ
Lumière du monde
Parole profonde

Que ta paix nous inonde

 

(Francine Carillo, Braise de douceur)
 

23 décembre: Joseph

Georges de La Tour, Saint Joseph charpentier, vers 1638-1645

 

Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse, mais il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus. (Matthieu 1:24-25)

Joseph se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Egypte. Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode. (Matthieu 2:14-15)

 

Parmi les santons de nos crèches de Noël, lequel préférez-vous? Les anges, les bergers avec leurs moutons, les mages et leurs chameaux, le bœuf et l’âne…? Joseph, lui, a moins la cote: il se tient toujours un peu en retrait, comme si cette histoire ne le concernait pas vraiment. Mais un auteur a perçu toute la richesse de ce personnage devenu papa malgré lui:

 

«Moi, une autre présence me fascine peu à peu: Joseph. Ce Joseph un peu seul, qui n’a pas compris tout de suite ce qui se passait. Avec sa furieuse envie de renvoyer Marie quand il a découvert, oui, que sa fiancée attendait…

Eh! Joseph, pourquoi t’effaces-tu dans nos crèches derrière Marie? Il y a tant de questions et de promesses cachées, derrière ton visage grave de charpentier! Tu n’es pas resté figurant dans cette aventure, que je sache!...

Tu as accepté d’être père de l’enfant, devant les hommes. Tu l’as mis sur l’âne, avec sa mère, pour fuir en Egypte. Tu lui as donné, comme tous les pères juifs, une instruction religieuse, tu l’as présenté au Temple selon la Loi. Tu lui as mis entre les mains tes outils, ton métier. Et comme beaucoup de pères, j’imagine, tu as aimé, lutté, hésité, espéré et souffert pour qu’il devienne un homme à Nazareth. Tu as pris pour lui ce risque d’être père, fort et fragile, attentif, nécessaire.

Je découvre que Jésus, né hors de toi, n’est pas né sans toi. Il était à ta merci quand tu t’es demandé si tu accepterais d’être son père; il suffisait de dire non. Il était à la merci d’Hérode et de sa violence: en fuyant avec lui, tu lui as donné une chance de vivre. Tu as eu la foi des mains, la foi du geste qui sauve, du regard qui donne envie de grandir.

Aujourd’hui le Christ, né pour nous, ne naîtra pas non plus sans nous. Car depuis les jours de sa naissance, il est à notre merci: il suffit que nous disions non, et ses paroles disparaissent sous les violences hérodiennes. Il ne prendra de place parmi nous, entre nous, que si nous le voulons bien.

Noël, la fête de l’enfant livré.

Jésus ne peut naître aujourd’hui que si des hommes et des femmes l’accueillent ou partent à sa rencontre, lui offrent un toit et une famille.

Salut, Joseph.»


(Daniel Marguerat, J’habiterai chez toi)
 

22 décembre: Marie

La visitation (visite de Marie à Elisabeth)

 

Alors Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit s’est rempli d’allégresse à cause de Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a porté son regard sur son humble servante.» (Luc 1:46-48)

Marie de Nazareth. Une certaine imagerie – assurément très pieuse mais pas forcément très correcte - a fait d’elle une jeune fille naïve qui adhère immédiatement à tout ce que l’ange Gabriel lui dit. Le récit de Luc l’évangéliste nous dépeint pourtant une Marie un peu différente.

Lorsque l’envoyé de Dieu lui annonce qu’elle va être enceinte alors qu’aucun homme ne partage encore sa vie et que son fils connaîtra un destin exceptionnel, au lieu de se laisser entraîner à des rêves de gloire, Marie met ces paroles à l’épreuve par une simple question: «Comment cela se pourra-t-il puisque je n’ai pas de relations conjugales?». L’ange lui réplique que «rien n’est impossible à Dieu», puisque même sa parente Elisabeth, réputée stérile, attend un enfant.

A quoi Marie répond: «Que tout se passe pour moi comme tu me l’as dit». C’est un consentement prudent plutôt qu’une adhésion enthousiaste. Ça lui permet de tester la crédibilité du discours de Gabriel. Elle se rend donc «en toute hâte» chez Elisabeth. Histoire de voir si l’ange a dit vrai, et aussi, sûrement, pour parler de ce qui lui arrive avec une personne de confiance.

Loin de faire preuve d’une candeur excessive, Marie exerce son bon sens. Etre croyant ne signifie pas renoncer à l’activité de la raison. Nous sommes constamment appelés à mettre à l’épreuve ce que nous croyons, ou ce qu’on nous demande de croire. La foi n’est pas à confondre avec la crédulité, ni la confiance avec la naïveté.

Marie est tout sauf crédule. Il lui faudra l’enthousiasme de sa parente, Elisabeth, pour qu’elle se laisse aller à croire, elle aussi.

Cette histoire nous encourage à partager notre foi, notre expérience, à parler de nos doutes avec d’autres croyants, comme Marie l’a sans doute fait avec Elisabeth – parce qu’on ne peut pas avancer dans la foi quand on reste tout seul à croire dans son petit coin. Si on ne partage jamais ses convictions ou ses incertitudes avec d’autres, on risque de suivre aveuglément n’importe qui; ou alors, notre foi, faute de nourrir notre vie, finit par se ratatiner et par disparaître.

Donc Marie fait le pas de la foi. Aidée par sa parente, elle croit ce que l’ange lui a annoncé, elle y adhère par les paroles du Magnificat: cette louange, elle ne l’a pas inventée. Les mots qu’elle prononce sont des citations de l’Ecriture, de ce trésor qu’elle connaît bien: le Livre de Samuel, les Psaumes, le Livre de Job, la Genèse, les prophètes… Il n’y pas une seule ligne, dans ce poème, qui soit originale!

N’avez-vous jamais fait cette expérience de vous dire tout à coup: «Cette parole, c’est comme si elle avait été écrite pour moi!»? Eh bien, c’est exactement ce qui est arrivé à Marie; l’histoire de la mère de Samuel, les affirmations des Psaumes, les promesses des prophètes ont soudain rejoint son histoire à elle.

Face aux extraordinaires événements survenus dans sa vie, devant les incroyables déclarations du messager de Dieu, Marie n’est pas restée passive. Elle a cherché à comprendre, avec son bon sens humain, elle a cherché à leur donner une signification, à la lumière de l’expérience de son peuple, de tous ces témoins qui l’ont précédée dans la foi. C’est en cela qu’elle peut être un magnifique exemple pour notre propre cheminement.
 

 

21 décembre: l'écrivain

 

Dieu dit: «Ces paroles que je vous dis, mettez-les dans votre cœur et dans votre âme, attachez-les à votre main comme un signe, à votre front comme un bandeau. Enseignez-les à vos fils et répétez-les leur. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes.» (Deutéronome 11:18-20)

 

L’Evangile ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas une révélation fracassante surgie de nulle part. Il a parcouru un long chemin pour parvenir jusqu’à nous. Il a revêtu des mots humains, Il s’est inscrit dans la culture d’un peuple, il a nourri l’histoire de millions d’hommes et de femmes qui l’ont transmis à leurs enfants.

Les paroles de Dieu ont été entendues, répétées, écrites, recopiées, lues, communiquées, interprétées, réécrites, rediffusées d’une génération à l’autre. Pour que nous l’entendions à notre tour, il a fallu des milliers de mains de scribes, des milliers d’yeux de lecteurs, de bouches de prédicateurs, d’oreilles d’auditeurs.

C’est dire l’importance de l’écrivain dans cette longue chaîne de transmission. Il est la mémoire des croyants.

Grâce à lui, je connais ce que mes prédécesseurs dans la foi ont cru, vécu, espéré. Grâce à lui, l’aventure de ces témoins, leurs convictions, leurs doutes, leurs luttes, leurs victoires et leurs défaites, leurs élans et leurs lassitudes… nourrissent ma foi comme les racines, plongeant dans les strates du passé, nourrissent l’arbre.

Il y a tant d’expériences de vie qui ont été faites avant la mienne. Il y a tant de choses qui ont été pensées avant mes propres pensées. Il y a tant de pages qui ont été écrites avant ma propre histoire. Connaître cela, c'est mieux savoir d'où je viens, c'est avoir des points de repère pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, ma culture, ma mentalité.

L’écrivain est comme une borne, un point de repère entre l’amont et l’aval de ma foi.

En effet, si l’aventure des croyants commence avant moi, elle est aussi destinée à se poursuivre après moi. La foi n'est pas un bien que l'on possède et qu'on enferme dans un tiroir, comme ces bijoux précieux qu'on sort de leur écrin uniquement dans les grandes occasions. Elle est faite pour être transmise, partagée, traduite, expliquée, discutée, vécue au quotidien.

Sans ce travail d’écriture, de lecture, de réécriture et de relecture, sans ce travail d’interprétation que les rabbins juifs appellent «la lecture infinie», l’Evangile resterait une lettre morte, figée, un objet de musée. Il ne saurait s’intérioriser dans nos âmes ni s’incarner dans nos existences.

«Ces paroles, mettez-les dans votre cœur et dans votre âme, attachez-les à votre main et à votre front», lit-on dans le Deutéronome. Pour les Hébreux, le cœur est le siège de la volonté, l’âme celui de la vie, de notre être même; la main, c’est la capacité d’agir, et le front, celle de réfléchir.

Ainsi, c’est toute notre personne que l’Evangile entend investir, et c’est par la mobilisation de toute notre énergie et de tout notre entendement qu’il pourra devenir un véritable élan de vie, une source de joie inépuisable pour nous et pour nos proches.
 

20 décembre: le roi Hérode

Sano di Pietro, Le massacre des Innocents, vers 1470

 

Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu’à deux ans. (Matthieu 2:16)

 

Avant la naissance de Jésus, Hérode n’avait certainement rien d’un enfant de chœur, mais il était habilement parvenu à s’attirer les bonnes grâces du peuple juif; sans doute n’était-il qu’un despote, mais il avait su gouverner avec une adresse suffisante pour éviter de se faire détester. Et soudain, tout bascule: le politicien habile perd toute maîtrise et se déchaîne.

Il s’est senti menacé, ayant compris, consciemment ou non, qu’avec cet enfant quelque chose de nouveau était entré dans le monde, quelque chose qui remettrait en cause sa puissance, quelque chose qui pourrait faire se lever contre lui un désir de liberté et une soif d’amour susceptibles de vaincre n’importe quelle tyrannie.

Devant cet improbable et si fragile «roi des Juifs», Hérode l’intrigant, Hérode l’astucieux montre son vrai visage: il n’est qu’un tueur d’enfants, une brute sanguinaire.

Noël a bien changé quelque chose. Hérode a senti son trône chanceler, son pouvoir ébranlé, et c’est la preuve même de sa faiblesse: il a suffi d’un jour et d’un enfant pour que le roitelet qui se prenait pour un grand souverain perde toute prudence, toute retenue. Comme tous les faibles de la terre quand ils se sentent menacés, Hérode tue et détruit, de la manière la plus abjecte et la plus absurde.

Ce récit nous montre ce qui est changé à Noël et ce qui ne l’est pas.

C’est le même monde, avec les mêmes rois et les mêmes tyrans, avec les mêmes idoles de pouvoir et les mêmes assassinats. Mais c’est aussi le monde où Quelqu’un est venu, quelqu’un qui, dans sa faiblesse même, menace fondamentalement toutes ces puissances et exaspère leur fureur. C’est le monde où un salut est entré, mais contre ce salut se déchaînent toutes les puissances de perdition.

C’est pourquoi Noël n’est pas un salut magique, qui change le monde du jour au lendemain, qui transforme Hérode en mouton et les hommes en petits saints… Noël c’est un salut définitif, contre lequel toutes les forces du mal ne sauraient prévaloir, mais c’est un «salut de combat», si l’on peut dire.

Noël a agi comme un réactif, un catalyseur. La malignité humaine soudain se dévoile, et il en sera encore ainsi durant tout le ministère de Jésus… un ministère de révélation qui aura pour effet de mener cette malignité à son comble, qui l’exacerbera au point que des hommes conduiront au supplice celui-là même qui leur offrait la libération et la vie.

Les forces d’oppression ne se déchaînent jamais autant que lorsqu’un désir d’affranchissement s’oppose à elles. L’injustice n’est jamais mieux révélée que par une faim de justice. Les malfaiteurs ne sont jamais aussi dangereux, ne frappent jamais aussi fort que lorsqu’ils sentent leur pouvoir menacé.

La venue de l’enfant-Dieu ne nous épargne ni les larmes ni la souffrance; elle nous dit et nous redit que le mal finira par être vaincu, que l’issue de la lutte sera positive, mais elle ne nous épargne pas cette lutte. Comme l’a dit le philosophe Paul Ricœur: «La seule réponse à la question du mal, c’est de combattre le mal.»

Nous ne pouvons devenir de vrais disciples du Christ sans en découdre avec cette malignité qui, avant de s’incarner dans tous les Hérode d’hier et d’aujourd’hui, est d’abord celle qui se niche au fond de nous-mêmes. Pour éradiquer ce mal, Dieu lui-même nous assure de son aide et de son soutien; mais il n’agira pas sans nous, car il nous veut adultes dans la foi, responsables de nos vies et de nos cœurs. La promesse qu’il nous fait, c’est qu’aucun de nos efforts ne sera vain ni même dérisoire: toute victoire contre le mal, si petite soit-elle, porte une atteinte décisive à sa puissance.
 

19 décembre: les mages

 

Voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage.» (…) Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (Matthieu 2:1-2 et 11)

 

Gens d’étoile

Gens d’affût

Ils sont vigilants, car Dieu vient toujours aux moments inattendus. Avec impatience, ils guettent les manifestations de Dieu. Pour cela, bien sûr, il faut de la place disponible dans l’esprit et le cœur, car si tout est occupé par le souci de la richesse ou l’obsession de soi-même, comment Dieu pourrait-il y glisser son signe?

Celui-là seul qui se tient à l’affût, distingue l’Etoile.

Gens de route

Ils ne s’installent pas. Un signe leur fait entrevoir un autre signe. Ils ont compris que la vie du croyant est une longue marche et qu’il n’est pas question de s’incruster dans des façons de penser et d’agir, fût-ce au nom de la vérité, à la façon des scribes et des pharisiens. L’Evangile les met dehors, en des endroits difficiles où il faut lutter en faveur des frères.

Celui-là seul qui se met en route avec l’Evangile, découvre l’Etoile.

Gens de questions

Ils n’ont aucune arrogance. Ils ne prétendent pas imposer leur vision de l’Evangile. Une seule certitude les habite : Dieu place des signes, même dans les déserts abandonnés. Ils interrogent en tout temps car ils savent que l’Evangile exige réflexion, échange et prière. Ils n’ont pas honte de demander de l’aide pour la mise en pratique de l’Evangile.

Celui-là seul qui questionne en tout temps trouve l’Etoile.

Gens d’offrande

Pour parvenir à la demeure de lumière où Dieu se donne à contempler, ils sont prêts à offrir ce qu’ils ont de plus précieux. Ils n’hésitent pas à se donner eux-mêmes pour que leurs frères puissent à leur tour s’émerveiller de la présence de Dieu et trouver des signes sur tous les chemins de la terre.

Celui-là seul qui est prêt à tout donner voit l’Etoile.

(Charles Singer, Saisons)
 

18 décembre: l'étoile

 

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vu à l’Orient avançait devant eux jusqu’à ce qu’elle vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. A la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie. (Matthieu 2:9-10)

 

Tant qu’il y a des étoiles
l’invasion des ténèbres n’est pas accomplie
puisqu’on discerne, en multiples lucarnes, la lumière
perçant les bâches de nuit étalées sur la vie

L’étoile est une cassure de lumière
dans les lourdes chapes d’obscurité
pesant sur la terre et les cœurs

L’étoile est la victoire de l’humilité
car elle prophétise que les frêles clartés
finissent toujours par déchiqueter l’ombre

L’étoile indique la direction,
affirme l’au-delà des rudes traversées,
annonce un sens alors que les chemins
éclatent en absurdité et s’égarent
dans les inextricables taillis de la vie

L’étoile élève le regard sur l’infini
alors que le terrain crevassé invite à l’abandon
L’étoile appelle au déplacement,
tirant sans cesse vers un bonheur, plus loin.

L’étoile est une musique,
car lorsque tout semble vide
au ciel et sur la terre,
car lorsque tout est divisé et l’amour mutilé,
il y a toujours une étoile
pour chanter à proximité de Dieu
la ténacité de l’espérance
et la chaleur de la tendresse

Il y a toujours quelque part,
entamant la nuit,
une fenêtre de lumière
pour transfigurer la vie!

(Charles Singer, Saisons)
 

17 décembre: les anges

 

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth, à une jeune fille accordée en mariage à un homme nommé Joseph, du clan de David ; cette jeune fille s’appelait Marie. L’ange entra auprès d’elle et lui dit: «Sois remplie de joie, toi qui as la faveur de Dieu; le Seigneur est avec toi.» (Luc 1:26-28)

 

Les récits bibliques, en celui de la Nativité en particulier, sont peuplés d’anges. Comment se fait-il que ces personnages n’interviennent plus aujourd’hui? Et d’abord, qui sont-ils?

Les traditions juive et chrétienne les ont considérés comme des créatures célestes, ni divines, ni humaines, mais intermédiaires entre Dieu et les hommes. Les peintres les ont pourvus d’ailes, estimant que ces personnages, venant du ciel, devaient forcément se déplacer en volant. Toute cette imagerie a fait des anges des êtres particuliers, mystérieux.

La majorité des récits bibliques est beaucoup plus laconique à leur sujet. Dans les deux langues d’origine de nos Bibles (l’hébreu et le grec), le mot «ange» signifie simplement «l’envoyé, le messager». On utilise ce mot pour désigner aussi bien un messager de Dieu que l’envoyé d’un roi ou d’un chef. Les anges sont donc des personnages qui viennent délivrer un message de la part de Dieu, et qui sont tellement quelconques dans leur apparence que, souvent, les humains ne les reconnaissent pas avant qu’ils n’ouvrent la bouche.

Autant dire que n’importe qui, finalement, pourrait être un ange pour les autres. Nombreux sommes-nous, je crois, à en avoir rencontré sans le savoir: trop conditionnés par les représentations que les peintres en ont faites, nous nous attendons à des apparitions extraordinaires en technicolor sur écran géant, alors que les manières de Dieu sont infiniment plus discrètes…

Dans l’histoire de Noël, deux anges ont croisé la route de Marie. Le premier, Gabriel, lui a permis de comprendre que sa grossesse serait une bénédiction et non une calamité (rappelons-nous que Marie n’avait pas encore d’époux, et que son enfant n’était pas celui de son promis!)

Le second, Marie le rencontra en la personne d’Elisabeth, sa parente: c’est la vieille femme qui amena la jeune fille à sauter le pas de la foi, qui l’a encouragée à croire les paroles de Gabriel - cette vieille femme qui avait souffert de sa stérilité comme la jeune Marie pouvait souffrir de sa grossesse illégitime, cette vieille femme dont le chemin de douleur s’était changé en grâce.

Je peux à mon tour fouiller mon passé et me remémorer tous les anges qui ont croisé ma route: celui-là qui m’a réconfortée, encouragée, amenée à considérer différemment une situation difficile, aidée à discerner une issue dans ce que je croyais être une impasse; celui-là qui, par une parole claire, un regard chargé de tendresse, a nourri ma foi, apaisé mes tourments, adouci mes colères; celui-là qui a permis de redonner un élan à ma vie quand je tournais sur moi-même, qui a ravivé la flamme de mon cœur quand je me fermais aux autres…

Tant d’envoyés de l’amour et de la lumière, tant d’anges d’apparence ordinaire qui n’avaient ni auréole sur la tête, ni plumes dans le dos, mais sans qui ma vie ne serait pas ce qu’elle est.
 

16 décembre: le berger

Jésus dit: «Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père; et je me dessaisis de ma vie pour les brebis.» (Jean 10:14)

La brebis n’a pas une réputation très flatteuse. On la dit stupide, grégaire et craintive; elle prend facilement la fuite si un inconnu s’approche d’elle - ce qui n’a rien d’étonnant: les brebis sont des animaux très exposés au danger; elles n’ont ni crocs, ni griffes, ni cornes pour se défendre; elles sont lentes à la course, et quant à passer inaperçues… leur toison blanche n’est pas le meilleur des camouflages. C'est dire si le rôle du berger est essentiel, pour protéger ses bêtes et pour les guider; comme les moutons se savent vulnérables et sont en conséquence d'un naturel méfiant, il faudra tout un travail de patience et de douceur pour les apprivoiser.

Si Jésus compare les croyants à des brebis, ce n’est pas pour les déprécier, mais pour mettre en évidence quelque chose d’essentiel dans la relation qu’il entretient avec eux. Comme les brebis, les croyants sont exposés à toutes sortes de menaces, d’épreuves, de tourments intérieurs et extérieurs, contre lesquels ils ont du mal à se défendre seuls. Comme celui qui se noue entre les brebis et leur berger, le lien du croyant avec le Christ est fait de dépendance et de confiance.

Il nous arrive, dans certaines circonstances de nos vies, de nous sentir perdus et fragiles, de ne plus savoir qui nous sommes, où nous allons ni quels choix opérer; ce dont nous avons besoin dans ces moments, ce n’est pas d’un chef qui nous rudoie, mais d’un guide qui prend soin de nous et nous parle avec bonté, qui préfère se sacrifier pour nous plutôt que se servir de nous.

Le bon berger se reconnaît d'abord à sa voix. La voix du Christ nous parle avec délicatesse et tranquillité; comme le dit le prophète Esaïe au sujet du Serviteur de Dieu, «il ne criera pas, il n'élèvera pas le ton; il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur.» (Esaïe 42:2) Ce n'est pas une voix péremptoire, une voix de despote qui lancerait des ordres auxquels il faut obéir. La voix du Christ, c'est celle qui nous appelle doucement, inlassablement, jusqu'à ce qu'on lui réponde.

Le prophète Esaïe dit encore: «Il ne brisera pas le roseau ployé, il n'éteindra pas la mèche qui fume encore.» (Esaïe 42:3) La voix du Christ est parole de vie, ce n'est pas une voix de leader extrémiste qui commande la mise à mort des faibles ou des infidèles…

Reconnaître la voix du bon berger implique de se mettre à son écoute, et aussi de se laisser apprivoiser. Plus on l'écoute, plus on laisse sa parole descendre en nous et résonner en nous, moins on court de risques de nous laisser séduire par les voix des mauvais bergers. C'est notre attachement à la voix du Christ qui nous permettra de discerner ce qui nous nourrit, ce qui fait jaillir en nous la vie et ce qui, au contraire, est à rejeter parce que ça altère notre relation à Dieu, aux autres et à nous-mêmes.

Reconnaître la voix du bon berger, tout seul dans son coin, c'est difficile; la reconnaître à plusieurs, c'est déjà moins difficile. C'est aussi pour nous dire cela que Jésus emploie l'image de la brebis: une brebis n'est pas un animal solitaire, c'est un animal de troupeau.

Nous sommes nous aussi des animaux de troupeau, appelés à mener non pas chacun pour soi une quête solitaire, mais ensemble pour tous une quête solidaire.
 

15 décembre: le loup et l'agneau

Jan Brueghel l'Ancien, La Terre ou Le Paradis terrestre, 1607-1608

 

Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. (Esaïe 11:6)

 

Le prophète Esaïe annonce des temps nouveaux, un ordre nouveau dans la création, où les contraires ne s’affronteront plus, où la paix et la concorde règneront, où les prédateurs deviendront végétariens.

Douce utopie? Conte de fées? Opium pour le peuple destiné à engourdir toute velléité de révolte contre la souffrance et l’injustice?

Comprise littéralement, cette prophétie semble une mièvre image d’Epinal propre à n’inspirer que dédain ou raillerie. Dans notre monde, les loups dévorent les agneaux et les lions se repaissent du cadavre des veaux.

Et si ces paroles d’Esaïe renvoyaient à une réalité humaine plus intérieure? Si le loup et l’agneau, le léopard et le chevreau, le lion et le veau représentaient ces deux natures qui, en nous, s’opposent et se combattent? Notre nature sauvage, brute, instinctive, impulsive, violente, et notre nature domestique, plus réfléchie, plus maîtrisée, plus tendre, plus charitable?

Nous sommes des êtres fondamentalement partagés, divisés, continuellement en butte à des combats intérieurs. Tant de forces se disputent le contrôle de notre vie: notre cœur s'oppose à notre raison, notre corps à notre esprit, nos sentiments à notre conscience, nos désirs à nos besoins. Nous voulons et ne pouvons pas, nous devrions mais ne voulons pas.

Mais la destinée de l'humanité n'est pas de rester dans cet état de séparation douloureux. C’est ce que promet Esaïe. Plus de querelles entre natures adverses, les deux antagonistes seront un jour réconciliés. Notre loup et notre agneau intérieurs pourront coexister harmonieusement, de manière à ce que nous profitions de la fougue de l’un et de la civilité de l’autre.

Celui qui conduira ensemble le loup et l’agneau, notre nature sauvage et notre nature domestique n’est pas à chercher parmi les puissants de ce monde, ceux que l’on admire ou ceux qui parlent fort; il ne sera ni un chef de guerre, ni une célébrité, mais un petit enfant, simple et discret.

Oui, c’est peut-être bien ce regard d’enfant, prompt à s’émerveiller, attentif aux plus infimes détails, et ce cœur d’enfant, confiant, spontané et sincère, qu’il nous faut apprendre à retrouver pour unir nos deux natures. Jésus n’a-t-il pas dit : «Qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas»? (Marc 10:15)

L’enfant de Noël, devenu homme, nous a tracé la route.
 

14 décembre: le Paradis perdu

Fra Angelico, L’Annonciation (vers 1430)

 

Comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie (I Corinthiens 15:22)

Il a rouvert le Paradis que l’homme avait perdu (Cantique traditionnel de Noël)

 

Le premier livre de la Bible, la Genèse, décrit le jardin où l’homme fut placé après sa création comme un lieu de délices (en hébreu, le mot Eden est à rapprocher d’edenah, qui signifie plaisir). En ce temps-là, précise le récit, hommes et bêtes se nourrissaient de végétaux, nulle violence n’entachait leurs relations et Dieu s’adressait directement aux humains.

On connaît la suite. Adam et Eve transgressent l’interdit divin et mangent de l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais: les rapports qu’ils entretenaient l’un avec l’autre, avec les animaux et avec la terre en sont à jamais pervertis, et Dieu les expulse du Jardin.

On l’a déjà vu lorsqu’il était question de l’arbre de vie: le mythe de la Genèse révèle que le désir humain de toute-puissance, la volonté de déloger Dieu afin de prendre sa place («Vous serez comme des dieux», dit le serpent à Eve) mène en fin de compte à la tyrannie et à la mort; outrepasser les limites de la condition humaine, se prendre pour un dieu, pour sa propre mesure, sa propre origine et sa propre fin, a pour conséquence de placer les relations que les hommes entretiennent avec leurs semblables, la nature et Dieu sous le signe de la hiérarchie, de la domination et non plus du partenariat et du respect.

Lorsque les chrétiens chantent dans leurs cantiques que le Christ est venu «rouvrir le Paradis que l’homme avait perdu», c’est une manière de dire que durant tout son ministère, Jésus de Nazareth a proposé de l’humain et de la religion une autre version que celle des rapports de force.

En prenant soin des païens, des réprouvés, des handicapés, des pauvres, des petits enfants et des femmes, il a dénoncé toutes les exclusions. Il a ainsi témoigné d’un Dieu qui s’approche de tout être humain, qui accueille et considère chacun, sans distinction de race, de religion, de classe ni de sexe.

Jésus n’a pas cherché à s’imposer par la force de l’éloquence ni par la puissance du miracle: il s’est contenté de proposer; et quand les foules enthousiastes voulaient par trop l’exalter, il s’éclipsait discrètement. Plutôt que prendre les armes pour se défendre, il s’est laissé bafouer et assassiner.

Par ses actes et ses paroles, Jésus de Nazareth a ouvert une voie qui oriente notre désir d’infini et d’éternité dans une nouvelle direction: renoncer à conquérir la divinité en voulant être «comme Dieu» et recevoir un Dieu «avec nous», un Dieu qui s’offre à nous comme compagnon de route - d’ailleurs, n’appelle-t-on pas Jésus l’Emmanuel, ce qui signifie «Dieu avec nous»?

Le Christ est venu révéler un Dieu bien différent de celui que les hommes s’étaient fabriqué: un Dieu qui n’entend pas être servi comme un potentat, mais désire se mettre au service de l’humain, un Dieu qui renonce à la toute-puissance jusqu’à se laisser avilir et briser, afin qu’à son exemple nous sachions suivre le chemin de l’amour et du don de soi; telle est la route qui mène à la vie en plénitude, telle est la clé qui rouvre le Paradis.
 

13 décembre: la grotte

La nativité; image réalisée par Gilbert Conus
dans le cadre de l'atelier d'iconogaphie
d'après une icône traditionnelle

 

La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point saisie. (Jean 1:5)

 

Dans l’iconographie chrétienne orientale, on représente la naissance de Jésus dans une grotte. La grotte est un lieu souterrain qui renvoie au monde des ténèbres, au séjour des morts, à l’endroit où habitent les forces obscures qui s’opposent au Dieu créateur de lumière et de vie.

La tradition orientale s’appuie sur le Prologue de l’Evangile de Jean. La grotte, qui évoque le gouffre, le précipice, l’abîme, symbolise un monde dominé par le mal, la violence, l’obscurité et la mort.

Dans la plupart des icônes orientales, comme celle-ci, l’enfant Jésus n’est pas représenté comme un bébé joufflu et plein de vie qui gigote dans la paille, mais il est enveloppé de bandelettes comme un petit mort; sa naissance est ainsi mise en relation avec son séjour dans la tombe. La grotte elle-même est figurée comme une crevasse dans la roche, évoquant déjà le tombeau ouvert de la résurrection, la vie qui va déchirer le sombre royaume de la mort. La lumière venant d’en-haut est celle de Dieu, qui vient illuminer les endroits les plus obscurs et les plus dangereux.

Ces lieux ténébreux ne sont pas tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de nous. Jésus l’a dit et redit dans toute sa prédication, c’est dans le cœur de l’homme que le mal plonge ses racines. C’est là que Dieu va descendre, dans nos bas-fonds, dans cet endroit peu ragoûtant où l’on enferme nos doutes, nos peurs, nos lâchetés, nos douleurs. Cet endroit où l’on déteste se rendre, Dieu y va. Dieu y naît, en nous.

Et c’est depuis là, depuis notre sous-sol, qu’il entend agir et rayonner. C’est là qu’il veut transformer notre orgueil en esprit de service, notre avarice en générosité, nos peurs en courage, nos haines en amour, notre honte en estime de nous-mêmes, notre amertume en reconnaissance. Dieu se rend dans nos bas-fonds, dans nos tréfonds, dans nos taudis, pour y faire naître la beauté, la vérité et la vie.

C’est de là qu’il nous sauve, qu’il nous régénère, qu’il nous ressuscite : il nous prend tout entiers, depuis la racine, depuis les recoins les plus sombres de notre grotte intérieure, depuis nos péchés les mieux ancrés, les plus cachés.

Le Christ naît dans une caverne et descend dans un tombeau pour figurer que Dieu se trouve là où on ne l’attend pas : dans nos misères secrètes, dans l'ultime effroi. Dieu est à même de remplir et mes oubliettes, et mon cercueil ; il est à même d’y apporter sa lumière et sa paix, et de tout réconcilier.
 

12 décembre: la montagne

L'Horeb

 

Il arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes et elle dominera les collines. Des peuples y afflueront. Des nations nombreuses se mettront en marche et diront: «Venez, montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob. Il nous montrera ses chemins, et nous marcherons sur ses routes.» (Michée 4:1-2)

Quand on monte sur une haute montagne, on constate que l’air y est plus vif, plus clair. Dans ce monde minéral, loin de l’agitation de la plaine, on goûte la pureté et le silence. On s’y sent comme affiné; on y voit les choses de haut et de loin, et nos sentiments s’apaisent en même temps que nos sens s’aiguisent. Prendre de la hauteur, c’est prendre de la distance, réfléchir à une situation avec calme et discernement. La montagne est un lieu idéal pour se ressourcer, pour méditer, pour entrer en contact avec sa vie intérieure.

Dans la Bible, la montagne, c’est le lieu par excellence où Dieu se manifeste. Abraham, Moïse, Elie, Jésus et ses disciples… y ont vécu des expériences spirituelles fortes. Selon les prophètes, à la fin des temps, c’est sur une montagne que sera établi le temple du Seigneur, où tous les peuples viendront prier et apprendre à vivre en bonne harmonie.

Jésus se retirait souvent dans la montagne pour prier. A l’écart, dans le calme et la solitude, il pouvait se mettre à l’écoute de son Père et trouver ainsi la sérénité, l’assurance et le courage dont il avait besoin pour mener à bien sa mission.

Pour nous aussi, il est important de nous réserver des moments de retraite, de respiration, d’arrêt, où nous pouvons nous recentrer sur ce qui constitue l’essentiel dans nos vies. La vie spirituelle n’est pas une évasion hors du monde, c’est ce qui nous permet d’être davantage en phase avec la vie de tous les jours, de mieux vivre les hauts et les bas de l’existence.

Jésus ne se retirait pas pour fuir les difficultés, mais pour trouver la force de les affronter. Lorsqu’il montait sur la montagne, c’était pour mieux pouvoir en redescendre…
 

11 décembre: le pêcheur

 

Jésus dit à Simon: «Avance en eau profonde et jetez vos filets pour attraper du poisson.» Simon répondit: «Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets.» Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons. (Luc 5:4-6)

 

Dans les Evangiles, on trouve de nombreux récits et paraboles en lien avec la pêche. C’est qu’il y a certaines analogies entre cette activité et la vie spirituelle.

Pour faire bonne pêche, il vaut mieux être ouvert à l’inattendu: on tombe parfois sur un banc de poissons à un endroit et à un moment où on n’aurait jamais soupçonné qu’il pût s’en trouver.

De même, il arrive que des rencontres impromptues, des expériences inédites enrichissent notre vie intérieure, qu’elles fassent grandir et mûrir notre foi. Encore faut-il être prêt à se laisser bousculer dans son confort de pensée et ses habitudes de pratique, remettre en question ce qu’on croit… ou ce qu’on ne croit pas; encore faut-il se montrer réceptif à l’innovation, essayer autre chose, autrement, quand les vieilles recettes n’ont plus d’autre effet que nous écœurer.

Lorsque nous avons l’impression que notre vie spirituelle piétine, patine, tourne en rond, que les filets de la prière ou de la méditation ne ramènent plus rien de nourrissant, c’est peut-être qu’il nous faut avancer en eau plus profonde. L'eau profonde, c'est ce qui se passe tout au fond de moi. Là où se trouvent mes secrets: mes peurs ou mes douleurs les mieux enfouies, mes désirs et mes espoirs les plus cachés. C'est là que l’Evangile nous travaille vraiment. Bien en dessous de la surface.

«Avance en eau profonde», dit Jésus.

Simon le pêcheur n’a pas hésité à suivre les conseils d’un homme qui n’était pas un professionnel de la pêche. Pour bénéficier d'une heureuse surprise, il faut parfois laisser de côté tout ce qu'on croit savoir sur la question. «Qui ne risque rien n’a rien», dit le proverbe. Simon a pris le risque, après une nuit de labeur aussi vain qu’éreintant, de se fatiguer encore une fois pour rien. Et nous, quel risque sommes-nous prêts à prendre pour remplir notre vie intérieure? Le risque de modifier notre vision du monde, de changer de vie? Le risque de nous frotter à ce qui nous fait mal, à ce qui nous angoisse? Le risque d’être contestés, méprisés, rejetés?

Vivre sa foi, ce n’est pas toujours une gentille partie de pêche à la ligne sur un étang paisible. C’est, parfois, affronter l’inconnu, braver la tempête, mettre à l’épreuve ses convictions. Les meilleures prises peuvent coûter cher… mais elles en valent la peine!
 

10 décembre: le potier

 

Notre Père, Seigneur, c’est toi; c’est nous l’argile, c’est toi qui nous façonnes, tous nous sommes l’ouvrage de ta main. (Esaïe 64:7)

Dieu a lui-même brillé dans nos cœurs, pour faire resplendir la connaissance de sa gloire, qui rayonne sur le visage du Christ. Mais ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile… (2 Corinthiens 4:6-7)

 

Dans de nombreux passages de la Bible, les êtres humains sont comparés à des vases d’argile, et Dieu, au potier qui les façonne. L’argile est un matériau commun qui se casse facilement. Autant dire que nous sommes des êtres fragiles qui n’ont, en eux-mêmes, rien de remarquable. Ce n’est pas notre apparence qui nous rend précieux, mais ce que nous renfermons.

On rencontre parfois de ces personnes qui ne brillent ni par leur intelligence, ni par leur habileté, ni par leur beauté, mais qui sont comme «habitées»: ce sont des gens dont on se souvient longtemps après les avoir rencontrés, parce qu’ils rayonnent d’une telle paix intérieure, d’une telle bonté, d’une telle lumière, qu'on se sent en leur présence paisibles et heureux, et comme… remplis, nous aussi.

Nous sommes, dit l’Apôtre Paul, des vases d’argile contenant un trésor. Il y a, déposé au plus profond de chacun, quelque chose d’inestimable, quelque chose de divin, une richesse qui, d’être contemplée et partagée, ennoblit les autres.

Cette trace de la divinité en nous, c’est la triple capacité d’aimer, de créer et d’entrer en relation avec cet «Au-delà de nous-mêmes» que les croyants appellent Dieu.

Là où certains s’efforcent d’astiquer l’argile du vase, il en est d’autres qui s’attachent à faire resplendir le trésor qu’il contient.
 

9 décembre: le pain de vie

 Le dernier repas de Jésus avec ses disciples - iconographie copte égyptienne

 

Jésus dit: «C’est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel. Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. Je suis le pain de vie; celui qui vient à moi n’aura pas faim; celui qui croit en moi n’aura jamais soif.» (Jean 6:32-33,35)

Jésus de Nazareth est né à Bethléem, en un lieu qui signifie «Maison du pain». Des années plus tard, l’enfant de Noël, devenu homme, propose sa vie et sa personne, son enseignement et ses actes comme nourriture aux foules affamées d’une faim qu’aucun aliment terrestre ne pourrait rassasier…

Notre Père qui est aux cieux
connaît la faim de ses enfants qui sont sur la terre.

Il connaît
la faim de chaque vivant cherchant l’amour qui donne le goût de vivre,
la faim d’être reconnu dans sa pleine dignité,
la faim d’être accepté au-delà des apparences,
la faim d’avancer librement,
la faim de parler, d’être écouté,
la faim de rire et d’être embrassé,
la faim d’une justice égale établie pour tous,
la faim d’une fidélité jusqu’au-delà du temps,
la faim d’une musique qui chante encore, alors que l’absence monte dans la nuit…
Dieu connaît la faim des hommes!

C’est pourquoi notre Père qui est aux cieux envoie son Fils
afin qu’Il se présente comme du pain à tous les vivants de la terre.

Quand on mange de ce Pain-là, c’est étrange, la faim change:
on n’a plus envie de manger en premier!
Le désir nous prend
d’apaiser en premier la faim de tous les voisins.

Quand on mange de ce Pain-là, c’est étrange, la faim nous saisit
de devenir nous-même du Pain!

(Charles Singer, Terres)
 

8 décembre: le vigneron

rosace de la cathédrale Notre Dame de Paris, XIIIe siècle

 

Jésus dit: «Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance.» (Jean 15:1-3.5)

 

Nous pensons parfois que la vie du croyant se résume à accumuler les bonnes actions: il faudrait être plus généreux, plus charitable, plus attentif aux autres… plus, toujours plus. Nous courons ainsi deux risques: nous épuiser à atteindre un idéal trop élevé ou nous complaire dans une autosatisfaction mensongère.

En se comparant lui-même à une vigne, Dieu le Père au vigneron et nous aux sarments, Jésus nous propose un autre point de vue.

Tout ne dépend pas de nos efforts: c’est le vigneron qui taille et émonde. Notre part, c’est de rester fermement attachés au cep et de laisser couler sa sève en nous. De nous «brancher» sur le Dieu d’amour annoncé par le Christ, d’ouvrir tous nos pores à son Esprit, à son action vivificatrice qui nous transformera de l’intérieur.

C’est cela qui nous fera porter du fruit: la prière, la méditation – la rumination, comme disaient les Anciens – d’une Parole forte, de cet Evangile qui nous ramène toujours à ce qui est fondamental dans nos vies, pour nos vies, de cet Evangile qui distingue et retranche ce qui, en nous, est mort, stérile ou superflu. Ainsi émondés, ramenés à l’essentiel, nous fructifierons encore davantage, car notre désir sera libéré, notre soif de devenir profondément humains avivée, notre énergie mobilisée pour rechercher ardemment la plénitude de la communion avec tout être et l’intensité de l’amour véritable.
 

7 décembre: le tournesol

Vincent van Gogh, Les tournesols

 

Celui qui regarde vers Dieu resplendira; sur son visage, plus d’amertume. (Psaume 34 (33):6)

Jésus, l’ayant regardé, l’aima. (Marc 10:21)

 

Le tournesol, comme son nom l’indique, a la particularité de toujours se tourner vers le soleil; ses fleurs elles-mêmes, avec leur intense couleur jaune et leur corolle radiée, évoquent l’astre du jour. Ainsi, cette plante devient un symbole de la vie du croyant qui, se tournant vers la lumière et la chaleur de Dieu, se met à rayonner.

En quoi le fait de nous tourner vers Dieu peut-il nous rendre radieux et faire disparaître toute amertume de nos visages?

Ce qui nous est dévoilé dans la prière, dans le cœur-à-cœur avec Dieu, c’est la conviction éclatante, profonde, inébranlable que Dieu nous aime absolument, c’est-à-dire inconditionnellement. Le véritable amour ne peut être donné que gratuitement. S’il dépendait de nos mérites ou de nos qualités que nous soyons aimés, il viendrait toujours un temps où nous serions rejetés faute d’être à la hauteur. Et si l’on aime en escomptant être aimé pareillement, il ne s’agit pas là d’amour authentique mais de transaction commerciale. Seul un amour qui n’attend pas le nôtre en retour peut nous rendre libres. Seul un amour qui ne nous aime que pour nous-mêmes, sans condition aucune, peut nous restituer à nous-mêmes, nous régénérer, guérir nos lésions intérieures – dont les plus profondes et les plus douloureuses sont les blessures d’amour-propre, les atteintes à l’estime de soi.

Rares sont les amours humaines qui atteignent à cette qualité. C’est pour cela que nous avons besoin de nous tourner vers Dieu, encore et encore, de nous laisser aimer en totalité et en vérité, jusqu’à sentir fondre en nous toute amertume, tout regret, toute honte.

Il faut que Quelqu’un nous voie juste, nous voie autres que nous nous voyons nous-mêmes pour que nous puissions être réinventés, re-suscités, rendus à notre vraie nature. Seul le regard d’amour infini et éternel du Créateur peut réaliser cette subtile alchimie dans l’être de ceux qu’il a animés.
 

6 décembre: le boeuf et l'âne

Hans Memling, XVe siècle. La Nativité - détail

 

Le bœuf connaît son maître, l’âne la mangeoire de son propriétaire (Esaïe 1:3)

 

Personnages essentiels de nos crèches de Noël, le bœuf et l’âne ne sont pourtant pas mentionnés par les Evangiles. C’est une prophétie d’Esaïe qui les met à l’honneur.

Pour les commentateurs juifs, le bœuf et l’âne sont emblématiques de deux attitudes différentes de l’homme face à Dieu. L’un entretient une relation avec son maître, l’autre n’a de considération que pour son ventre.


«Le bœuf connaît son maître au-delà de la nourriture, au-delà de la simple satisfaction de ses besoins. Au contraire, l’âne est un animal qui ne porte son regard que sur la mangeoire et n’a jamais un coup d’œil en direction de son maître. Il s’arrête à la satisfaction de son besoin. Il connaît la mangeoire et ne cherche pas «celui» qui lui présente à manger.

Il y a donc une distinction introduite par le prophète Isaïe entre deux types de relations: "la relation d’être" qui, par l’intermédiaire d’un objet, naturel ou culturel, vise une communication intime, personnelle, profonde, un don d’esprit et d’âme, pont jeté entre deux présences. Il existe des hommes qui perçoivent, dans l’objet qui leur est offert, le message et le sens profond que l’offrant essaye de leur faire parvenir.

Mais d’autres, comme l’âne, ne portent leur regard que sur la forme, la quantité, la nature et la durée de l’objet qu’on leur offre. Ils s’arrêtent au moyen de la communication, incapables d’en voir le but et le sens.

En terme religieux, disons que les messianismes de l’avoir sont ceux de l’extériorité, et les messianismes de l’être se tournent vers l’intériorité.

Il y a ceux qui sont convaincus que l’important pour l’homme est le système digestif et qu’il suffit de changer le monde, l’économie, la société, l’environnement, la politique, pour que l’homme change et devienne meilleur. Et il y a ceux qui pensent que l’important c’est le cœur et l’esprit de l’homme, et qu’il faut d’abord trouver la parole qui atteint directement l’être humain et le transforme intérieurement, espérant ainsi que la mutation que subit l’être par la parole qui le disloque d’abord et le reconstruit ensuite, aura pour conséquence directe la transformation du monde.»

(Josy Eisenberg et Armand Abecassis, Jacob, Rachel, Léa, et les autres…)
 

5 décembre: le semeur

 

Jésus raconte cette parabole: «Le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé. D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur; le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les épines; les épines ont monté et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente.» (Matthieu 13:3-8)

Etrange semeur que celui de cette parabole! Il ne jette qu’une partie du grain dans la bonne terre; le reste, tombant sur des terrains infertiles, est perdu. Est-il stupide, distrait ou maladroit?

Rien de tout cela. Sa logique n’obéit simplement pas à la nôtre. Il ne calcule ni ne jauge, car il n’a aucun objectif de profit ni de rendement. Sa manière est celle de Dieu, toute de générosité pure, sans mesure. Son exemple nous appelle à renverser la tyrannie des chiffres, à abandonner nos raisonnements de comptables, à changer notre attitude d’investisseurs frileux et mesquins en semant à larges poignées l’amour, la justice, la lumière et la joie, sans prêter l’oreille aux cyniques et aux désabusés qui tentent de briser tous les élans du cœur à coup de: «A quoi bon? Tout cela ne sert de rien, le monde n’est que violence et seuls les plus forts ou les plus rusés s’en sortent.».

La bonne, la merveilleuse nouvelle que nous annonce cette parabole, c’est qu’une partie du grain semé finira toujours par trouver un terrain fécond et par fructifier, donnant jusqu’à cent fois ce qui a été jeté en terre!

Là où notre logique humaine ferait une étude de marché, mettrait en œuvre les méthodes les plus efficaces et ne s’adresserait qu’aux individus potentiellement réceptifs et productifs, la logique de Dieu investit sans compter, prenant le risque de la perte et du gaspillage.

Le résultat? Là où les comptables se contentent d’additionner les bénéfices, ceux qui suivent la manière de Dieu les multiplient.

4 décembre: le rucher

Dans tout le monde antique, aussi bien chez les Egyptiens que chez les Grecs ou les Celtes, les abeilles – et le miel qu’elles fabriquaient - étaient associées au monde divin. Symboles de sagesse, d’immortalité et de résurrection, on les considérait comme des messagères des dieux.
 

En hébreu, le mot «abeille» (deborah) possède la même racine que le mot dabar, qui signifie «parole», et par extension, «parole de Dieu».


Les chrétiens ont appliqué la figure de l’abeille au Christ, Verbe incarné de Dieu; ils ont également fait de la ruche une allégorie de l’Eglise: de même que les abeilles se massent en essaim autour de leur reine, de même les fidèles se regroupent-ils en communauté autour du Christ-roi. Le rucher est ainsi devenu un symbole d’unité et d’attachement au Christ.


Quant au miel, l’Antiquité en a fait la nourriture des dieux. Ceux de l’Olympe le consommaient sous forme d’hydromel, tandis que les dieux babyloniens se régalaient des offrandes de crème et de miel que leur faisaient les fidèles. Dans la Bible, le miel est souvent associé à la parole de Dieu, douce et fortifiante (on prêtait à cet aliment des vertus thérapeutiques).

 

Aussi bien, le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe: Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien. (Esaïe 7:14-15)

La tradition chrétienne a lu cette prophétie d’Esaïe comme une annonce de la naissance de Jésus. «De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien»: on peut ainsi comprendre que l’enfant sera de nature divine, imprégné de la parole de Dieu, de sagesse et de douceur.

Voici ce qu’en dit un pasteur réformé :

«La nativité, c’est le projet de Dieu qui s’incarne, qui prend chair, qui se réalise, qui cesse d’être du côté des belles idées pour se concrétiser dans l’histoire, dans notre histoire.
C’est un projet éducatif. C’est Dieu qui s’efforce de nous rendre plus humains en nous faisant re-parcourir le chemin de l’homme, depuis l’enfance et ses apprentissages vers cette vie tant espérée où la paix devient un art de vivre.
Se nourrir de lait et de miel pour apprendre à discerner le bien et le mal, c’est opter pour un système de référence fondé sur la douceur et non sur la violence. Pour appréhender la vie, éclairer nos choix, nous orienter, Dieu nous propose de nous régler sur la douceur, sur l’amour, plutôt que sur la violence et sur la haine. La voie ouverte par le Christ, ce chemin qu’il a emprunté, atteste que nous pouvons envisager la vie avec douceur et délicatesse.»


(James Woody, culte de la veillée de Noël, 24 décembre 2010 à l'Oratoire du Louvre à Paris)
 

3 décembre: le souffleur de verre


Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière de la terre. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. (Genèse 2:7)

Jésus dit à ses disciples: «La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» Puis il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l’Esprit Saint». (Jean 20:22)

Dans toutes les civilisations, on a eu l’intuition que l’être humain ne se réduisait pas à sa matérialité, mais qu’un élément extérieur à sa nature biologique, un principe spirituel, le faisait exister. Le premier livre de la Bible, la Genèse, traduit cette intuition en relatant comment l’homme, tiré de la terre (il y a en hébreu, la langue originale du récit, un jeu de mots entre adam, l’homme, et adamah, la terre), est animé par le souffle divin. La vie est un cadeau de Dieu, une parcelle de divinité insufflée dans notre être.


Cependant, ce souffle-là n’est encore que celui de notre respiration. Pour que l'homme vive d’une vie en plénitude, il lui faut un… second souffle. La Bible établit en effet une distinction entre néfèsh, l’haleine de vie, et Ruach, le souffle de Dieu, l'Esprit de Dieu. Ce souffle-là est donné à tous ceux qui ont à cœur de goûter les choses de Dieu. Tout croyant, tout chercheur de Dieu reçoit sa part d’Esprit, cette force qui nous rend plus pleins, plus entiers, plus présents à tout ce qui se passe en nous et autour de nous.


L’Esprit de Dieu est vent et feu. Il est insaisissable, toujours mobile. Il est dévastateur, ruinant tout ce qui, en nous, fait barrage à la vie et au mouvement: les barrières que nous dressons entre nous et à l’intérieur de nous, tout ce qui fait de nous des êtres cloisonnés, séparés, partagés, crispés sur nos peurs. L’Esprit nous restitue notre intégrité.


Il est aussi cette force extraordinaire qui crée le lien entre tous, entre les humains, entre Dieu et les humains, entre les humains et le monde: il souffle partout où les relations humaines deviennent vivifiantes et non plus épuisantes, sereines et non plus inquiètes, confiantes et non plus défensives, souples et non plus contraintes, authentiques et non plus mensongères. Il souffle partout où, soudain, des verrous se brisent, des cœurs s’ouvrent, des mains se tendent et se rencontrent, des ennemis se réconcilient, des préjugés disparaissent.


L’image du souffleur de verre illustre bien cette inhabitation de l’Esprit en nous: le verre n’est que sable et cendre, mais s’il est chauffé, assoupli et animé par le souffle du verrier, il prend forme; devenu pur et limpide, il peut laisser passer la lumière.


Il faut du feu et du souffle pour que la matière brute devienne transparente. Il faut l’Esprit de Dieu pour que la nature humaine soit transfigurée.
 

2 décembre: le puits

 

Jésus et la Samaritaine

Jésus dit: «Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle» (Jean 4:13-14)

Dans l’Ancien Testament, plusieurs rencontres décisives ont lieu autour des puits. Des rencontres amoureuses, ou des rencontres avec Dieu.


Le récit de l’Evangile de Jean nous relate la plus improbable des rencontres, celle de deux personnes qui, selon les conventions de l’époque, n’auraient même pas dû s’adresser la parole: un homme et une femme, un Juif et une Samaritaine (les Juifs tenaient les Samaritains pour des hérétiques et les évitaient), un homme respectable et une femme qui, parce qu’elle collectionne les maris, est si méprisée de ses concitoyens qu’elle va puiser son eau à l’heure la plus chaude, lorsque tout le monde fait la sieste.


Jésus ne s’adresse pas à cette femme comme un maître, mais comme un homme fatigué qui a soif. Il n’établit pas une relation de supérieur à inférieur, mais il commence par exprimer son propre besoin: il a soif. Soif d'eau, et de bien plus encore: soif de relations. Soif d'humanité.


En Jésus, Dieu se révèle comme celui qui a soif de nous. Et nous qui nous demandons s'il condescendra à nous accueillir! Et nous qui passons notre temps à essayer de nous rendre dignes de lui! Mais c'est lui qui désire être accueilli par nous! Et quand il vient, ce n'est pas en grande pompe, ce n'est pas en seigneur exigeant les hommages de ses humbles sujets, non, c'est en mendiant qu'il vient!


Pas étonnant que nous ayons si souvent autant de mal à le reconnaître… Il n'est pas là où on l'attend. Qui attendrait un Dieu mendiant, un Dieu qui a soif de nous, de notre amour, de notre humanité?


L’humilité de Jésus, son absence de jugement et de mépris à l’égard de la Samaritaine permettent à cette femme de s’ouvrir peu à peu et de se dire en vérité, de reconnaître ses soifs et les accrocs de sa vie. Ayant bu à la source d'eau vive, ayant goûté l'accueil bienveillant, non-jugeant de Jésus, cette femme réconciliée est devenue à son tour source d'eau vive pour les autres, témoin de l'Evangile auprès de ceux qui la rejetaient… et dont elle n'avait désormais plus peur.
Cette femme qui avait si soif d'être aimée, si soif que l'on prenne soin d'elle, a appris qu'elle pouvait aussi aimer, qu'elle pouvait aussi prendre soin des autres en partageant ce qu'elle avait reçu.


Pour nous aussi, le Christ se tient au bord de nos puits d'eaux plus ou moins croupies. Il nous attend. Il n'attend pas que nous soyons parfaits, non, il attend que nous lui ouvrions nos cœurs avec sincérité, sans autosatisfaction et sans honte non plus, sans fausse pudeur. Il attend que nous l'accueillions, que nous lui offrions nos soifs, notre désir d'amour, de reconnaissance, de vérité.


Dieu attend, parce qu'il a soif de nous. Et de notre rencontre pourra alors jaillir l'eau vive, fraîche et inépuisable, qui étanche toutes les soifs: les nôtres, et celles de notre entourage.

 

1er décembre: l'arbre de vie

 


Le Seigneur Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. (Genèse 2:9)

Au milieu de la place de la cité et des deux bras du fleuve est un arbre de vie produisant douze récoltes. Chaque mois il donne son fruit, et son feuillage sert à la guérison des nations. (Apocalypse 22:2)

 

Dans le récit de la Genèse, on nous dit que le Jardin d’Eden abritait en son milieu l’arbre de vie, dont le fruit procurait la vie éternelle. Après la transgression d’Adam et Eve (archétypes de tous les êtres humains), qui mangèrent le fruit de l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais malgré l’interdiction de Dieu, les humains furent expulsés du Paradis et ne purent plus s’approcher de l’arbre de vie.

Ce qui fait la force de ce mythe, ce n’est pas de décrire un moment précis de notre histoire collective, ni de tracer une frontière entre un «avant» idyllique et un «après» problématique, mais d’éclairer un aspect fondamental de notre condition humaine. Ainsi, ce récit met en cause notre désir de «devenir comme des dieux», capables de tout connaître, de tout expérimenter, de juger ce qui est bien ou mal, juste ou injuste et de pouvoir agir sans limites ; ce désir de toute-puissance qui nous habite pervertit nos rapports avec Dieu et nous le fait considérer comme un rival, un obstacle à notre soif de maîtrise absolue.

L’accès à cet arbre de vie, nous dit le Livre de l’Apocalypse, ne sera à nouveau possible qu’à la fin des temps, lorsque les humains auront acquis la maturité nécessaire pour accueillir pleinement l’amour, la joie et la douceur de Dieu, et pour vivre des relations authentiques, harmonieuses et paisibles les uns avec les autres. Les feuilles de l’arbre de vie «serviront à la guérison des nations»; dans la Bible, les «nations» désignent les païens idolâtres, et, par extension, tous ceux qui se trompent sur Dieu, faisant de lui un despote, et de nous ses esclaves soumis. C’est cette conception-là de Dieu qui nécessite une guérison.

L’arbre de vie représente le désir d’infini et d’éternité de l’être humain; or ce désir ne peut être comblé par des biens matériels ni par la satisfaction d’un besoin physique. Il ne peut trouver son accomplissement que dans la vie spirituelle, dans une relation de confiance et de lâcher-prise avec un Dieu infiniment tendre et bienveillant, qui, loin de vouloir nous dominer du haut de son ciel, se niche au plus profond et au plus intime de nous-mêmes pour nous aimer jusqu’à la consomption.

 

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