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Épistémologie économique

Présentation du thème

On a coutume de distinguer, et ce au moins depuis Karl Polanyi, la définition formelle de l'économie et sa définition substantive. L'économie, en tant que discipline, est une méthode de travail d'un côté, a trait à un objet clairement identifié de l'autre. Cette dualité a le mérite d'indiquer deux grandes catégories embrassant, de manière nécessairement artificielle, mais néanmoins efficace, les questionnements propres à l'épistémologie économique.

L'emphase portée sur l'économie comme méthode ouvre la porte aux questions standard en philosophie des sciences, à savoir celles portant sur les modes d'inférences et la valeur de vérité des différents types d'énoncés. En d'autres termes : qu'est-ce que connaître et comment ? Ces questions sont régulièrement réactualisées dans l'ensemble des sous-champs de l'économie (économétrie, économie expérimentale, théorie de la décision, modélisation macroéconomique, histoire de la pensée économique, etc.). La forte teneur en mathématiques de la discipline depuis les années 1870-1890 ouvre la porte à des réflexions méthodologiques prenant racine dans les grandes épistémologies héritées du cercle de Vienne.

Voici quelques exemples de sujets abordés par les membres du Centre Walras-Pareto dans ces domaines épistémologiques :

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Mathématisation

Au cours des années 1870-1890, l’économie connaît un important changement structurel, avec la naissance d’un nouveau programme de recherche scientifique : l’économie mathématisée. L’usage d’outils mathématiques complexes qui avait été tout au plus sporadique jusque là devient une pratique courante et s’impose, malgré certaines résistances, en devenant une praxis courante et dominante. La mathématisation de l’économie n’est pas sans poser des défis majeurs sur le plan épistémologique : l’instrument mathématique change à la fois le genre de questions posées ainsi que la façon dont les économistes perçoivent et pensent leur pratique. L’influence de la physique, source d’inspiration pour la plupart des économistes-mathématiciens, amène des problématiques nouvelles, en déclinant sous des angles différents d’anciennes questions. Ainsi la mathématisation, loin d’être un instrument neutre au service de l’économiste, s’avère être un défi majeur, qui n’a pas fini de soulever des controverses, et qui a encore de nos jours une influence majeure sur le développement de la discipline.
 

Distinction postif/normatif

Depuis le 19e siècle (voir N. Senior, J.S. Mill et J.N. Keynes), les économistes ont l’habitude de séparer le corpus de l’économie politique entre science positive d’un côté et théorisation et recommandations normatives de l’autre. Cette distinction qui repose sur l’interdiction formulée par Hume de déduire des jugements sur ce qui doit être (ought) à partir de propositions factuelles sur ce qui est (is) a souvent servi aux économistes pour caractériser leur travail ou pour condamner celui des autres - en l’occurrence les approches normatives. Cette question méthodologique traverse l’histoire de la pensée économique, particulièrement depuis les influences néo-positivistes au début du 20è siècle. Est-il possible de partitionner ainsi l’ensemble de l’économie politique ? En quoi la partition que l’on peut faire rétrospectivement par des critères méthodologiques se compare-t-elle à celle que font implicitement certains économistes en positionnant leur travail à l’aide de ces concepts ? S’agit-il d’un outil rhétorique ou d’une typologie objective de la connaissance ? Voilà des questions abordées par les membres du Centre Walras-Pareto dans leur étude de ce sujet de recherche.
 

Performativité

Issu de la philosophie du langage de John Austin, le concept de performativité désigne à l’origine un type particulier d’énoncés ayant comme particularité première d’influencer le monde extérieur. Les exemples de ce type d’énoncés, dits performatifs, sont aujourd’hui bien connus : ‘je baptise ce bateau le Queen Elizabeth’, ‘je vous parie six pence qu’il pleuvra demain’. La sociologie économique a récemment réinvesti cette notion afin de caractériser les énoncés scientifiques. L’idée fondatrice est que les discours portés par les théories économiques performent le monde réel : "la science économique, au sens large du terme, performe, modèle et formate la réalité, plutôt qu’elle n’observe la manière dont elle fonctionne" (Callon, 1998, 2).
La problématique de la performativité des énoncés ouvre la porte au débat relatif au critère de vérité des théories économiques. Dans la lignée de la théorie des prophéties autoréalisatrices développée par Merton (1948), la notion de performativité semble mener à la conclusion de la possibilité pour toute théorie de devenir vraie (ou du moins non infirmée) à condition de performer le monde au travers des décisions individuelles. Dans le cadre d’un ajustement bilatéral, si la conjecture de chacun sur la stratégie d’autrui est qu’il agit conformément à ce qu’en dit une théorie économique précise, alors la théorie devient une norme, i.e un repère de coordination, un point focal au sens de Schelling (1960).
 

Ontologie

Au sens premier, l’ontologie désigne la partie de la philosophie consacrée à l’"être en tant qu’être", pour reprendre l’expression d’Aristote. Un sens plus général la définit comme l’enquête sur la nature et la structure de la réalité sous ses apparences phénoménologiques. Ainsi, si l’épistémologie étudie le maniement des concepts, l’ontologie étudie ce qui sous-tend les entités conceptuelles, la substance des objets de la science. L’histoire des idées est jalonnée de débats relatifs à l’ontologie, à la chose en tant que chose. Un des plus célèbres, la querelle des universaux, opposent les réalistes, admettant l’existence ontologique des universaux au-delà de leur existence conceptuelle, et les nominalistes, rejetant une telle vision.
Si longtemps l’ontologie, comme branche de la métaphysique, a été rejetée hors des considérations de la philosophie économique, on constate depuis quelques années un regain d’intérêt important pour ce type de problématiques. On associe régulièrement le nom de Tony Lawson et d’Uskali Mäki à cette nouvelle tendance. Les chercheurs du Centre Walras-Pareto abordent le thème de l’ontologie sur différents modes.
 

Controverses méthodologiques

Les controverses épistémologiques entre économistes constituent un objet idéal pour analyser les points de tensions au sein de la discipline économique et l’évolution des rapports de force entre les différents groupes et traditions.
L’une des plus fameuses controverses épistémologiques, celle qui a opposé Tjalling C. Koopmans (Cowles Commission, Chicago) à Rutledge Vining (NBER, New-York) à la fin des années 1940, a marqué à la fois l’aboutissement d’un débat méthodologique débuté avec le Methodenstreit entre Carl Menger et l’école historique allemande et, aux Etats-Unis, la fin du pluralisme au sein de la discipline économique. En effet, la controverse entre Koopmans et Vining, dite ‘controverse de la mesure sans théorie’ en référence au compte rendu publié par Koopmans sous le titre "Measurement without theory" (1947) signale un essoufflement de l’école institutionnaliste américaine et un regain de vigueur des approches néoclassiques et de l’économie mathématique.
La discussion épistémologique dans la discipline économique est aujourd’hui largement dominée, structurée et, parfois, mise au défi, par la "critique de Lucas" (Econometric Policy Evaluation, 1976), la critique de Christopher Sims (Macroeconomics and Reality, 1980), ou encore celle de William Nordhaus (Measurement Without Data, 1973). Ces approches critiques participent de, voire entérinent, le déclin de l’économétrie structurelle et de la macroéconomie de la Synthèse Néoclassique pour marquer le triomphe de l’école des nouveaux classiques, des modèles d’équilibre général à agent représentatif, des modèles RBC (Real Business Cycles), de la méthode de la calibration, des anticipations rationnelles et, plus récemment, des modèles DSGE (Dynamic Stochastic General Equilibrium).
Plus récemment les controverses et les débats qui entourent l’émergence de nouveaux courants de la pensée économique, comme l’économie expérimentale, l’économie du bonheur ou encore la neuroéconomie, tendent à montrer que nous assistons à des déplacements théoriques et épistémologiques importants dans la discipline économique.
Les controverses peuvent être appréhendées à travers divers angles : l’angle sociologique des science studies par lequel nous comprenons les controverses épistémologiques comme des rapports de force, et l’angle épistémologique où l’on examine les arguments proprement épistémologiques à l’œuvre.
 

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