Épistémologie économique

Mathématisation | Distinction positif/normatif | Performativité | Ontologie | Controverses méthodologiques
 

Mathématisation

Au cours des années 1870-1890 l’économie connaît un important changement structurel, avec la naissance d’un nouveau programme de recherche scientifique: l’économie mathématisée.

L’usage d’outils mathématiques complexes qui avait été tout au plus sporadique jusque là devient une pratique courante et s’impose, malgré certaines résistances, en devenant une praxis courante et dominante.

La mathématisation de l’économie n’est pas sans poser des défis majeurs sur le plan épistémologique : l’instrument mathématique change à la fois le genre de questions posées ainsi que la façon dont les économistes perçoivent et pensent leur pratique. L’influence de la physique, source d’inspiration pour la plupart des économistes-mathématiciens amène des problématiques nouvelles, en déclinant sous des angles différents d’anciennes questions. Nous nous intéressons en particulier au libre arbitre et au déterminisme.

Ainsi la mathématisation, loin d’être un instrument neutre au service de l’économiste, s’avère être un défi majeur, qui n’a pas fini de soulever des controverses, et qui a encore de nos jours une influence majeure sur le développement de la discipline.

C’est autour de ces questions qui se focalisent les recherches de Thomas Müller, membre du CWP.

TOP ^

Distinction positif/normatif

Depuis le 19e siècle (voir N. Senior, J.S. Mill et J. N. Keynes), les économistes ont l’habitude de séparer le corpus de l’économie politique entre science positive d’un côté et théorisation et recommandations normatives de l’autre. Cette distinction qui repose sur l’interdiction formulée par Hume de déduire des jugements sur ce qui doit être (ought) à partir de propositions factuelles sur ce qui est (is) a souvent servi aux économistes pour caractériser leur travail ou pour condamner celui des autres – en l’occurrence les approches normatives. Cette question méthodologique traverse l’histoire de la pensée économique, particulièrement depuis les influences néo-positivistes au début du vingtième siècle. Est-il possible de partitionner ainsi l’ensemble de l’économie politique ? En quoi la partition que l’on peut faire rétrospectivement par des critères méthodologiques se compare-t-elle à celle que font implicitement certains économistes en positionnant leur travail à l’aide de ces concepts ? S’agit-il d’un outil rhétorique ou d’une typologie objective de la connaissance ?

Document de travail sur ce sujet :
Desmarais-Tremblay Maxime, 2012, "Normative and Positive Theories of Public Finance: Contrasting Musgrave and Buchanan".

TOP ^

Performativité

Issu de la philosophie du langage de John Austin, le concept de performativité désigne à l’origine un type particulier d’énoncés ayant comme particularité première d’influencer le monde extérieur. Les exemples de ce type d’énoncés, dits performatifs, sont aujourd’hui bien connus : "‘je baptise ce bateau le Queen Elizabeth’ […], ‘Je vous parie six pence qu’il pleuvra demain’". La sociologie économique a récemment réinvesti cette notion afin de caractériser les énoncés scientifiques. L’idée fondatrice est que les discours portés par les théories économiques performent le monde réel : "La science économique, au sens large du terme, performe, modèle et formate la réalité, plutôt qu’elle n’observe la manière dont elle fonctionne." (Callon, 1998, 2) Selon Callon, les théories économiques créent les objets qu’elles sont censées décrire, à tel point que la réalité économique serait véritablement encastrée dans la science économique. C’est le sens de l’affirmation polémique suivant laquelle "Oui, l’homo oeconomicus existe, mais il n’est pas une réalité anhistorique ; il ne décrit pas la nature cachée de l’homme. Il est le résultat d’un processus de configuration […] Bien sûr, cela requiert des investissements matériels et métrologiques […], mais nous devrions ne pas oublier la contribution essentielle de l’économie-discipline à la performation de l’économie-activité." (Callon, 1998, 22-23)

La problématique de la performativité des énoncés ouvre la porte au débat relatif au critère de vérité des théories économiques. Dans la lignée de la théorie des prophéties autoréalisatrices développée par Merton (1948), la notion de performativité semble mener à la conclusion de la possibilité pour toute théorie de devenir vraie (ou du moins non infirmée) à condition de performer le monde au travers des décisions individuelles. Dans le cadre d’un ajustement bilatéral, si la conjecture de chacun sur la stratégie d’autrui est qu’il agit conformément à ce qu’en dit une théorie économique précise, alors la théorie devient une norme i.e un repère de coordination, un point focal au sens de Schelling (1960). C’est sur ce problème précis que se focalisent les travaux de Nicolas Brisset.

TOP ^

Ontologie

Au sens premier, l’ontologie désigne la partie de la philosophie consacrée à l’« être en tant qu’être », pour reprendre l’expression d’Aristote. Un sens plus général la définit comme l’enquête sur la nature et la structure de la réalité sous ses apparences phénoménologiques. L’ontologie se distingue donc strictement de l’épistémologie, autre branche de la philosophie des sciences consacrée à la méthode scientifique (étude du maniement des concepts, des modes d’inférence, des critères de vérité, de l’explication). Ainsi, si l’épistémologie étudie le maniement des concepts, l’ontologie étudie ce qui sous-tend les entités conceptuelles, la substance des objets de la science. L’histoire des idées est jalonnée de débats relatifs à l’ontologie, à la chose en tant que chose. Un des plus célèbres, la querelle des universaux, opposent les réalistes, admettant l’existence ontologique des universaux au-delà de leur existence conceptuelle, et les nominalistes, rejetant une telle vision.

Si longtemps l’ontologie, comme branche de la métaphysique, a été rejetée hors des considérations de la philosophie économique, on constate depuis quelques années un regain d’intérêt important pour ce type de problématiques. On associe régulièrement le nom de Tony Lawson et d’Uskali Mäki à cette nouvelle tendance. Les chercheurs du Centre Walras-Pareto abordent le thème de l’ontologie sur différents modes.

  • Roberto Baranzini étudie les présupposés ontologiques des travaux de Léon Walras : pour ce dernier, les phénomènes existent en dehors du réel et peuvent être connu dans leur essence. En particulier, les travaux de Roberto Baranzini ont spécifié et délimité les concepts de « tâtonnement » et de « libre concurrence ».
  • Dans le cadre de sa thèse, Nicolas Brisset étudie le statut ontologique des institutions dans les théories institutionnelles. Si, comme concept, l’institution est un outil aidant l’étude de la réalité sociale, il s’agit de comprendre à quoi renvoie ce concept. On se concentre ici sur le pouvoir causal propre aux institutions ainsi que sur l’irréductibilité de ce pouvoir aux caractéristiques individuelles des agents sociaux. La notion de cause prend ici un sens particulier : l’institution possède un pouvoir causal en ce qu’elle a des effets réels sur les actions individuelles. De cette manière, on interroge la perspective ontologique sous-jacente à l’institutionnalisme en ce que conférer à une entité un pouvoir causal c’est de fait questionner l’ajout ontologique de cette entité. Les travaux de Nicolas Brisset tendent également à spécifier la notion de cause dans ce domaine.

TOP ^

Controverses méthodologiques

Les controverses épistémologiques entre économistes constituent un objet idéal pour analyser les points de tensions au sein de la discipline économique et l’évolution des rapports de force entre les différents groupes et traditions.

L’une des plus fameuses controverses épistémologiques, celle qui a opposé Tjalling C. Koopmans (Cowles Commission, Chicago) à Rutledge Vining (NBER, New-York) à la fin des années 1940, a marqué à la fois l’aboutissement d’un débat méthodologique débuté avec le Methodenstreit entre Carl Menger et l’école historique allemande et, aux Etats-Unis, à la fin du pluralisme au sein de la discipline économique. En effet, la controverse entre Koopmans et Vining, dite ‘controverse de la mesure sans théorie’ en référence au compte rendu publié par Koopmans sous le titre "Measurement without theory" (1947) signale un essoufflement de l’école institutionnaliste américaine et un regain de vigueur des approches néoclassiques et de l’économie mathématique.

La discussion épistémologique dans la discipline économique est aujourd’hui largement dominée, structurée et, parfois, mise au défi, par la "critique de Lucas" (Econometric Policy Evaluation, 1976), la critique de Christopher Sims (Macroeconomics and Reality, 1980), ou encore celle de William Nordhaus (Measurement Without Data, 1973). Ces approches critiques participent de, voire entérinent, le déclin de l’économétrie structurelle et de la macroéconomie de la Synthèse Néoclassique pour marquer le triomphe de l’école des nouveaux classiques, des modèles d’équilibre général à agent représentatif, des modèles RBC (Real Business Cycles), de la méthode de la calibration, des anticipations rationnelles et, plus récemment, des modèles DSGE (Dynamic Stochastic General Equilibrium).

Plus récemment les controverses et les débats qui entourent l’émergence de nouveaux courants de la pensée économique, comme l’économie expérimentale, l’économie du bonheur ou encore la neuroéconomie, tendent à montrer que nous assistons à des déplacements théoriques et épistémologiques importants dans la discipline économique.

Les controverses peuvent être appréhendées à travers divers angles : l’angle sociologique des science studies par lequel nous comprenons les controverses épistémologiques comme des rapports de force et l’angle épistémologique où l’on examine les arguments proprement épistémologiques à l’œuvre.
 

Bibliographie CWP :

  • Bridel P., 1996. "L'économie normative épinglée". Revue européenne des sciences sociales XXXIV(104), 229-232.
  • Mornati F, 1999. "Le début des différends entre Pareto et Walras vu à travers leur correspondance et leurs ouvrages 1891-1893". RESS XXXVII(116), 261-275.
  • Daniele Besomi, Luca Fiorito, 2006. "Knowledge, advocacy, and the NBER method. Wesley C. Mitchell under scrutiny". Storia del pensiero economico III(1), 137-167.
  • Amanar Akhabbar, 2010. "L'Etrange Victoire. Leontief et la transformation de la science économique. De la "planification sans théorie" à la "mesure sans théorie", 1920-1949". Revue Européenne des Sciences Sociales XLVIII(145), 33-62.
  • Amanar Akhabbar et Jérôme Lallement, 2011. "Appliquer la théorie de l'équilibre général : économie appliquée et politique économique de Walras à Leontief". In Roberto Baranzini, André Legris, Ludovic Ragni (eds.) Léon Walras et la théorie économique de l'équilibre général. Economica, Paris.

TOP ^


Recherche:
 dans ce site:
   
   
   
 Rechercher
Annuaires      Site map

Internef - CH-1015 Lausanne  - Suisse  -  Tél. +41 21 692 28 40  -  Fax  +41 21 692 28 45