W. Leontief
par Amanar Akhabbar
Dès 1931, date de son arrivée à Harvard (Cambridge, Mass.), Leontief entreprend, avec le soutien financier du Harvard University Committee for Economic Research (HUCER), de collecter les données nécessaires à une analyse empirique de l’économie américaine d’un point de vue désagrégé comme celui de la théorie de l’équilibre général.
Ce projet, à l’architecture complexe, contient plusieurs étages : (1) la collecte des données désagrégées des échanges entre les différentes parties de l’économie américaine ; (2) l’organisation de ces données dans un cadre statistique méso-économique ; (3) la formulation d’un modèle mathématique capable de rendre compte des interactions entre les différentes parties de l’économie ; (4) l’établissement de règles de correspondance entre les concepts et symboles mobilisés dans le modèles d’une part, et les données statistiques d’autre part ; (5) le développement de machines à calculer capables de trouver la solution concrète de systèmes d’équations linéaires, une fois les données statistiques introduites. Dans les années 1930, un projet de cette ampleur ne peut être comparé qu’aux travaux macroéconométriques de Jan Tinbergen (1903-1994) ou encore de Ragnar Frisch (1895-1973).
Comment Leontief a-t-il mis en œuvre son projet ? Il a mis bout-à-bout des éléments épars de la théorie économique, de la statistique économique et sociale, des mathématiques et de l’économétrie. Ainsi, le modèle théorique développé par Leontief est bien plus proche des schémas de reproduction de Marx que de la théorie walrassienne de l’équilibre général ; en revanche, Leontief reprend à Walras de nombreux éléments de sa théorie de la production, comme les coefficients de fabrication, ainsi que les formalismes de sa théorie de la circulation. Par ailleurs, Leontief utilise les travaux statistiques désagrégés et intersectoriels menés depuis les années 1920 en Russie (statistiques agricoles et nationales), en Allemagne (études de la conjoncture) et aux Etats-Unis (où les statistiques du système productif sont particulièrement détaillées).
Les travaux de Leontief se situent dans la lignée de Marx, Walras et Schumpeter qui représentent le système économique comme un circuit et se réfèrent volontiers au Tableau Economique de Quesnay. Aussi on retrouve cette référence au Tableau économique chez de nombreux auteurs de l’entre-deux-guerres : à cette époque le tableau se métamorphose pour devenir un tableau intersectoriel puis un tableau-matrice comme chez Frisch (1934) et Leontief (1936). Ainsi, le Tableau économique s’interprète grâce à la notion de matrice mathématique qui constitue une interface entre le tableau statistique et le modèle mathématique matriciel. De plus, le Tableau s’appuie de manière systématique sur des techniques empruntées à la comptabilité d’entreprise, donnant lieu à ce que l’on appellera, à partir des années 1940, la comptabilité nationale. Ici on peut citer de nombreux prédécesseurs de Leontief tant, dans l’entre-deux-guerres, les travaux de comptabilité économique nationale se développent aux Etats-Unis, en Europe et en URSS. Enfin, Leontief s’associe avec le physicien et pionnier de l’informatique, le professeur Howard Aiken (1900-1973), à Harvard, qui est lui-même à la recherche d’applications pour ses machineries informatiques. Aiken permettra à Leontief d’utiliser et résoudre une version simplifiée de son modèle interindustriel (1937-1944).
Les recherches menées au Centre Walras-Pareto par Amanar Akhabbar entre 2009 et 2012 sur les travaux de Leontief ont emprunté quatre directions principales : (1) elles ont consisté à analyser le contexte analytique, social et politique dans lequel les études input-output se sont développées ; en d’autres termes il s’agissait de comprendre quels réseaux ont porté les travaux de Leontief jusqu’au succès international à partir de la seconde guerre mondiale ; (2) une seconde direction de recherche a étudié les effets en retour des travaux de Leontief sur la science économique : ici il s’agissait notamment des travaux autour de la programmation linéaire dans les années 1940-1960 ; (3) une autre direction de recherche a consisté à voir dans le modèle de Leontief un objet-frontière entre deux paradigmes des sciences économiques : d’une part le paradigme marginaliste et, plus précisément la théorie de l’équilibre général ; d’autre part, le paradigme classique hétérodoxe porté aujourd’hui par le courant néo-ricardien ; (4) de manière complémentaire, une direction de recherche a porté sur la manière dont un même objet, le tableau économique interindustriel, traverse le temps, se métamorphose de manière apparemment marginale et s’appareille avec des modèles théoriques très différents, depuis la théorie néo-ricardiennes jusqu’à la théorie marginaliste autrichienne ; (5) enfin, le développement depuis le début des années 1970 des travaux en économie de l’énergie et de l’environnement a constitué un champ important d’application des modèles intersectoriels et des matrices de comptabilité sociale, qui pose de nombreuses questions quand aux possibilités et aux limites des techniques économiques pour traiter de problèmes interdisciplinaires et qui impliquent un horizon de long terme.
Amanar Akhabbar, ancien membre du Centre Walras-Pareto, est aujourd'hui collaborateur externe du Centre, associé au laboratoire Phare (Université Paris 1).


