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262 (2002/2-3) Le médecin philosophe aux prises avec la maladie mentale - Edité par Raphaël Célis et Hervé Mesot

Ce volume a été élaboré en vue d'initier philosophes, médecins et psychothérapeutes à la psychiatrie d'orientation phénoménologique à son stade d'évolution actuel. La première partie traite de problèmes de méthode. La seconde partie est essentiellement consacrée au traitement des psychoses. Une troisième partie présente la phénoménologie telle qu'elle est perçue au niveau du personnel infirmier de l'Hôpital psychiatrique universitaire de Lausanne.

SOMMAIRE

Ne plus y être, être ailleurs, être perdu, être parti: Rencontrer et comprendre la folie en son non-lieu

Raphaël CELIS - Pourquoi la phénoménologie? (p. 7-20)

L'homme sain pratique un peu la réduction phénoménologique radicale - celle qui intègre et relativise les horizons dans un ensemble plus vaste -comme M. Jourdain pratique la prose. Il sait que s'y connaître en telle ou telle matière ou partager telle ou telle passion n'épuise en rien le fond de vérité sur lequel il s'appuie. En revanche, le malade mental pratique une sorte de réduction transcendantale "à outrance" de sorte que ce n'est pas seulement tel horizon d'activité ou d'intérêt particulier qui s'avère impraticable pour lui, mais l'horizon de tous les horizons, l'évidence primordiale du monde sans laquelle il lui est impossible d'être soi. La phénoménologie permet de saisir quand et comment ce qui n'est d'abord qu'une crise du sens, ou une déchirure "existentielle", devient une altération de la vie intentionnelle toute entière, exigeant un travail thérapeutique de recomposition et de re-fondation.

Christian BROKATZKY - A propos de la rencontre thérapeutique (p. 21-44)

Situé au fondement de la pratique clinique et de la psychothérapie, le phénomène de la rencontre reste pourtant rarement interrogé en tant que tel dans la littérature psychologique contemporaine. Nous proposerons d'explorer certaines dimensions fondamentales du phénomène, considérant également les questions de méthode qui se poseront chemin faisant. Nous chercherons ainsi à éclairer l'exercice de la psychothérapie à partir de son sol, c'est-à-dire à partir des conditions mêmes qui sous-tendent globalement son avènement comme pratique de soin auprès d'autrui.

Graziano MARTIGNONI - Expérience de subjectivation entre l'éclipse du Moi et l'aube du monde (p. 45-74)

La question centrale de ce texte touche le devenir du sujet et de la subjectivation dans les "états extrêmes" qui se retrouvent dans la clinique du réveil du coma. Une clinique aux bords de l'agonie primitive du moi, de l'éclipse cérébrale, de l'éloignement et du surgissement du monde. C'est à l'énigme "qui naît d'un jaillissement pur" (Höderlin) - le jaillissement de la lumière à la limite des ténèbres et à l'aube du monde - que ce récit va s'intéresser. Questionnement de l'origine et du fondement du processus de subjectivation. Une énigme qui est à la fois témoin d'une déchirure et d'un éclair, sur lesquels s'ouvre le travail ou l'échec de la rencontre thérapeutique, comme celle de toute subjectivation.

Silvana BORUTTI - Art et psychopathologie (p. 75-94)

Cet article présente des réflexions sur les correspondances harmoniques que l'auteur reconnaît entre les problèmes de la créativité dans la connaissance et dans l'art, et le modèle freudien du psychisme. La perspective philosophique adoptée se veut non-représentative (la connaissance n'est pas copie du monde extérieur, l'art n'est pas un simulacre de la réalité entendue comme chose en soi) et se base sur un réexamen du concept d'image. Aussi bien les oeuvres d'art que l'inconscient, en tant qu'objets qui ne sont pas représentables sous la forme de la simple présence, demandent un réalisme capable d'accueillir la "nouvelle espèce de choses vraies" (Freud) qu'ils nous révèlent. Des exemplifications sont faites à travers des commentaires à des tableaux de Francis Bacon.

Laurent VAN EYNDE - Psychiatrie phénoménologique et sciences littéraires: la présomption dans l'euvre d'Heinrich Von Kleist 
(p. 95-124)

Nous approfondissons la notion binswangérienne de "présomption" (Verstiegenheit) par le biais d'une analyse de l'oeuvre littéraire du romantique allemand tardif Heinrich von Kleist. Nous cherchons ainsi à éclaircir les rapports que la psychiatrie phénoménologique, depuis son origine, entretient avec la littérature sur fond d'une même mobilisation, explicite ou implicite, de l'anthropologie philosophique. Le dramatique, concept issu des sciences littéraires, contribuera à préciser le statut anthropologique de la "présomption".

Roberta DE MONTICELLI - Le continent englouti. Notes sur les fondements d'une psychologie phénoménologique (p. 125-148)

Sur la base de quelques textes issus des écoles phénoménologiques de Münich et de Goettingen (Pfaender, Stein, Geiger, von Hildebrand), on esquisse des prolégomènes d'une théorie de la personne qui devrait servir de fondement à une psychologie phénoménologique, ainsi qu'à l'ouverture d'une confrontation sérieuse de la pensée phénoménologique avec la recherche cognitive contemporaine et ses philosophies. La notion de profondeur personnelle y est présentée, sur la base, entre autre, d'une ébauche des lignes de recherche principales d'une phénoménologie de l'affectivité.

Sergio MORAVIA - Sujet, existence, contexte (p. 149-162)

Contre ceux qui (i) réduisent le mental au corps, ou (ii) font du premier une res autonome, d'autres philosophers of mind ont voulu relancer le rôle du self. Leurs buts sont: (i) prêter une nouvelle attention au moi; (ii) réhabiliter la subjectivité dans l'être et l'agir de l'homme. En soulignant l'importance de l'intentionnalité et de "l'être-dans-le-monde", la phénoménologie et l'existentialisme ont aussi montré dans quelle mesure l'homme doit être analysé - même quand on est intéressé à l'étude de ses fonctions mentales - dans le "contexte" où il vit. Cette transformation de l'être humain dans un sujet contextuel agissant selon ses propres critères a été accompagné, au niveau épistémologique, par le développement d'une approche herméneutique à l'intérieur des sciences psychologiques. Ce double procès, qui concerne soit la nature de l'homme soit le savoir qui s'y réfère, a inspiré des thèses dont l'influence est très évidente et très positive.

Ronald DE SOUSA - Contre la phénoménologie: réflexions sur le point de vue de la science cognitive (p. 163-180)

Du point de vue biologique qui caractérise la science cognitive, la démarche phénoménologique a trois défauts importants. Premièrement, elle vise la description et non l'explication. Elle constitue en cela un premier pas légitime dans toute investigation du fonctionnement de l'esprit, mais on ne saurait lui laisser le dernier mot. Deuxièmement, son ambition de découvrir des essences a priori est irréalisable, en regard du projet scientifique qui veut que les essences soient établies a posteriori. Enfin, elle est vouée à l'échec par le fait que l'intentionnalité, propriété essentielle des contenus mentaux, découle en partie de propriétés tétéologiques constituées par des faits historiques, c'est-à-dire externes par rapport à la conscience immédiate.

Du dehors de l'hallucination à l'introprojection du fantasme. Historicité et structure de la maladie mentale

Jean NAUDIN, Jean-Michel AZORIN - Rôle actuel de l'analyse existentielle dans la psychothérapie des schizophrènes (p. 183-190)

L'analyse existentielle permet de comprendre, c'est-à-dire aussi d'expliciter dans un langage à la fois rigoureux et inventif, la situation vécue en souffrance des schizophrènes. Elle permet de concevoir cette situation en des termes autres que ceux d'un déficit purement cognitif ou cérébral et d'agir en retour sur la réversibilité du processus morbide sur la base d'une reconstruction de l'expérience globale de soi, du monde et d'autrui.

Frédéric JOVER - Schizophrénie et opinion primordiale (Urdoxa) (p. 191-202)

La question de la schizophrénie reste au centre des écrits de la phénoménologie depuis les Classiques (Merleau-Ponty, Straus), jusqu'aux auteurs Modernes (Maldiney, Tatossian, Blanckenburg, Célis). Leur lecture permet d'éclairer l'expérience schizophrénique et de repenser certains symptômes tels que la dépersonnalisation, l'automatisme mental, les éléments paranoïdes. Dépassant le simple constat d'une privation (point de départ de beaucoup de théories), la phénoménologie dans une perspective psychopathologique intègre et réhabilite l'expérience schizophrénique dans l'expérience humaine en général, préalable de toute thérapeutique à venir.

Michèle GENNART, Fernand SEYWERT - Pour une analyse des formes de l’existence en souffrance. A propos de La schizophrénie débutante de Klaus Conrad (p. 203-222)

Les auteurs soulignent l'apport de la méthode psychopathologique promue dans l'étude de Klaus Conrad, Die beginnende Schizophrenie. Versuch einer Gestaltanalyse des Wahns. L'"analyse structurelle" étudie en propre la forme (Gestalt) de l'expérience vivante (Erleben) qui constitue la réalité phénoménologique concrète d'un syndrome psychiatrique. En se concentrant sur la schizophrénie débutante, Conrad cherche à éclairer in actu la modification diachronique du "vivre" qui sous-tend la formation du tableau schizophrénique, et à dégager l'unité de mouvement qui répond de la cohérence interne de ses différents sous-types. Il analyse le processus de transformation de l'expérience dans la schizophrénie en y distinguant une série de cinq phases. En commentant ce processus, les auteurs insistent sur la dimension "existentielle" de la métamorphose. Avant de se présenter comme une maladie "mentale", la schizophrénie est l'expérience d'une modification fondamentale du champ de la présence: présence aux entours, aux autres et à soi-même. La compréhension du patient schizophrène suppose que l'on acquière un certain accès à la forme essentiellement modifiée de son expérience.

Lorenzo CALVI - Angoisse et epoché comme destruction du monde ou la consommation du corps (p. 223-240)

Au début de son expérience en psychiatrie phénoménologique, l'auteur a envisagé les analogies existantes entre l'angoisse phobique et l'époché philosophique, les deux oeuvrant sur le corps à la manière d'une lime. Dans plusieurs "cas cliniques" observés pendant sa vie professionnelle, l'auteur retient qu'il est possible de décrire l'expérience de l'angoisse en recourant à la métaphore d'un travail de lime qu'effectue la chair sur le corps, activité qui conduit à l'amoindrissement de la consistance corporelle qui protège l'homme de la dureté de la vie. Il présente son propos à partir d'un cas sévère de délire hypocondriaque où ce travail de la chair sur le corps est clairement perceptible.

Bruno CALLIERI - Un lien entre culture phénoménologique et clinique psychiatrique: la rencontre avec la personne délirante (p. 241-250)

L'auteur étudie la possibilité de rendre effective une rencontre interpersonnelle avec les patients délirants. Il s'interroge sur la difficulté de s'ouvrir au "monde humain commun", sur le trouble de "nos" perspectives mondaines, le risque d'une confrontation avec la donation de sens anormale. La culture phénoménologique rend possible, à son avis, la tentative de récupérer l'autre caché dans l'alienus. L'approche clinique peut ainsi s'ouvrir à de nouveaux horizons de signification de nature sémantique, symbolique et pragmatique. L'auteur analyse les modalités rigidement uniformes de la Lebenswelt du délirant et son impossibilité de sortir de l'isolement auquel son Wahnsinn le consigne. L'engagement dans la dimension interpersonnelle représenterait alors la vraie révolution copernicienne de la psychiatrie.

Arnaldo BALLERINI - La dimension du comprendre face au délire (p. 251-268)

Le mot "comprendre" est devenu un mot-clé dans la psychopathologie phénoménologique dès les études et les réflexions méthodologiques de K. Jaspers, l'impossibilité d'une compréhension devenant la marque du délire. Mais il y a plusieurs définitions du délire et plusieurs modes de comprendre. Si la délimitation du délire sur la base de son contenu, de l'opposition vrai/faux est inacceptable, les critères adoptés en psychiatrie pour définir le délire sont néanmoins assez voisins de ceux utilisés dans la tradition philosophique pour définir la notion de vérité. L'auteur, en faisant référence à la notion de vérité chez Husserl propose de considérer essentiellement la position épistémique du sujet, c'est-à-dire la possibilité d'attribuer à soi ses jugements. Cette possibilité est refusée au délirant, l'expérience du délire relevant d'une "révélation". Cette caractéristique peut maintenir la notion de délire primaire, mais si elle est au contraire fondée sur l'incompréhensibilité, elle tend à se rapprocher des limites du comprendre, en suivant le type de relation entretenu avec le délirant.

Caroline GROS - Psychose et biographie (p. 269-284)

Cette étude vise à montrer l’importance de la dimension historique et biographique dans l’approche phénoménologique des psychoses. Alors qu’une certaine vulgate de la psychiatrie phénoménologique conduirait à penser que Binswanger et ses successeurs ont surtout valorisés la recherche d’invariants ou d’idéaux-types par voie d’anamnèse, la connaissance des œuvres de Binswanger, de Tellenbach et de Tatossian fait apparaître à l’inverse que les formes structurales de l’espace et du temps que le phénoménologue dégage dans toute pathologie n’acquiert son sens véritable et son efficacité thérapeutique que par le détour d’un long travail d’auto-compréhension narrative.

Monique SCHNEIDER - Le trauma et le recours au transsubjectif (p. 285-304)

La prise en compte du trauma joue un rôle décisif dans le remaniement des dichotomies qui accompagne la fondation de la psychanalyse, dans la mesure où elle permet de référer le pathologique à la violence d'un événement externe faisant effraction dans le psychisme et provoquant, selon Ferenczi, soit un clivage - sensibilité détruite, savoir désaffecté -, soit le retrait subjectif, le Nichtseinwollen. Retrait qui conduira à l'introjection, à l'intérieur de soi, de l'agent supposé auteur de l'agression.

Alfredo CIVITA - Une différence fondamentale entre la psychanalyse et la phénoménologie (p. 305-318)

Cet article porte sur la caractérisation des principales affinités et différences que l'on trouve entre la psychanalyse et la phénoménologie. Les affinités sont nombreuses et importantes. La principale est probablement la suivante: la psychopathologie du patient n'a de sens que si on situe ses symptômes dans la trame globale de sa vie. La psychanalyse et la phénoménologie se différencient toutefois autour d'un point qui a une importance théorique et clinique fondamentale. À partir de Freud, la définition d'une technique thérapeutique a toujours représenté un aspect crucial de la réflexion et de la pratique psychanalytique. Il n'y a pas de psychanalyse, s'il n'y a pas une technique qui organise le processus thérapeutique. Au contraire, dans la phénoménologie, il y a la théorie et il y a l'art thérapeutique, mais la technique manque. La technique est laissée à la liberté et à la personnalité du thérapeute.

Phénoménologie et pratique quotidienne en milieu hospitalier

Jérôme PEDROLETTI - Soins infirmiers et phénoménologie (I) Voies et voix (p. 321-332)

Il s'agit ici d'exposer une scène ubuesque dans ses présupposés sociologiques, la rencontre des infirmiers en psychiatrie d'un département universitaire de psychiatrie adulte lausannois avec la philosophie phénoménologique, mâtinée de considérations psychopathologiques. Cet hapax situationnel ne présageait rien de bon et pourtant la fécondité est née de cette incongruité. Nous décrirons comment par la pédagogie, la référence à un modèle, le chemin buissonnier et la clinique1, les apprivoisements réciproques ont opéré et nous conclurons par un éclat de rire, étonnamment salutaire dans ce monde parfois compassé du soin.

Régula BAUMANN - Soins infirmiers et phénoménologie (II) Approche clinique (p. 333-344)

À travers un voyage impressionniste issu d'une approche phénoménologique, l'auteur souhaite montrer les difficultés de partage du temps vécu et la géographie singulière des patients schizophrènes. Son propos invite à visiter l'oeuvre d'Eugène Minkowski, avec ses notions de temps vécu, de perte de contact vital avec la réalité, de syntonie et de rencontre.

Bibliographie succinte (p. 345-347)

Descriptif des auteurs (p. 348-352)

Post-scriptum (p. 353)

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