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Premierement sçavoir povez |
Le rire jaillit de l'alliance contre nature d'un adjectif qui renvoie à la sphère du sacré et d'un substantif lié aux plaisirs de la table. Le renversement parodique du discours des prédicateurs s'inscrit jusque dans le nom des protagonistes (saint Jambon et sainte Andouille). Ils font partie de ces saints facétieux que célèbrent les sermons joyeux au passage du Moyen Age à la Renaissance (la date de notre sermon se situe quelque part entre 1460 et 1520) : on y trouve des saints alimentaires (saint Hareng, saint Oignon), des saints animaux (saint Belin, saint Pou) et des saints phalliques, comme dans le Sermon de Billouart (= membre viril) de Jean Molinet (1435-1507), poète au service des ducs de Bourgogne.
L'association d'un saint et d'une sainte, dont le nom désigne au Moyen Age à la fois une saucisse et, par analogie, le membre viril (Dictionnaire étymologique), permet de combiner les isotopies sexuelle et alimentaire. Le sermon célèbre les plaisirs du ventre qu'évoque également le chapitre XLI du Quart Livre, quand Pantagruel et ses compagnons affrontent l'armée des Andouilles, depuis toujours alliées à Mardi Gras. La bataille est une bataille culinaire qui s'inscrit dans la tradition médiévale de la Bataille entre Carême et Carnaval, thème auquel Eustache Deschamps (cf. Carnavals) a consacré une ballade à l'époque de Charles VI et que Pieter Bruegel a illustré dans un célèbre tableau (1559) conservé à Vienne. Les pourparlers entre Pantagruel et dame Niphleseth (= membre viril), reine des Andouilles, mettront fin aux combats. Chez Rabelais, comme dans le sermon joyeux, l'évocation des ripailles s'ouvre tout naturellement à l'érotisme.
Du point de vue narratif, le sermon joyeux se présente comme la commémoration d'un saint martyr. Saint Jambon et sainte Andouille sont tués par des « brigans » (v. 167) qui les saignent comme un porc (v. 171) avant de saler l'un et de pendre l'autre. Sous la plume de l'auteur anonyme, la persécution des martyrs prend la forme du parcours alimentaire, de la préparation de la viande et de sa conservation à la vente (v. 179) et à la consommation. Le discours spirituel (objet de la parodie) est sans cesse ramené au bas corporel, de sorte que la souffrance finit par être perçue sous l'angle de la jouissance. Le ventre a ses plaisirs que l'esprit condamne.
« violents, iniques, cruels » (s'oppose à droicturiers « équitables, justes ») : il s'agit d'une variante de tortionnaire, terme qui, emprunté au latin médical (< tortionarius, dérivé de torquere « tordre »), apparaît au XVe siècle en langue vernaculaire. L'adjectif, évoquant les tortures infligées par les bourreaux au saint et à la sainte, rattache fortement le récit au sermon hagiographique qu'il parodie.
Désigne encore, au XVe siècle, le « fait de supporter, endurer ». La patience est l'attitude du juste face à la mauvaise Fortune, telle qu'elle est illustrée à la fin du Moyen Age par la dernière nouvelle du Decameron, un récit qui, traduit en latin par Pétrarque, a connu un succès européen. L'héroïne, Grisélidis, accepte sans murmurer les terribles épreuves que lui fait subir son époux ; femme exemplaire, elle pratique la vertu, éminemment chrétienne, par laquelle le saint et la sainte affirment leur foi au cur même des tourments.
La mussa en son giron (v. 184)
« La mit entre ses jambes » (traduction libre) : l'isotopie sexuelle s'affirme et, à partir de ce moment, il est difficile de lire le parcours culinaire (boillir et rostir, v. 192-93) sans y découvrir des connotations érotiques (cf. la saulce du v. 216), surtout s'il est précisé que sainte Andouille est favorable aux fumelles (v. 197, « femelles »). Quelle partie du corps désigne donc précisément leur langue (v. 201) ?
Resjouyr la compaignye (v. 190)
Ni les plaisirs de la table ni le plaisir érotique ne sont ici des plaisirs solitaires. Le marché (évoqué au v. 180) suscite l'image de la communauté urbaine qui est invitée à participer aux réjouissances. Le carnaval, comme le rire, ne se vivent que partagés dans une atmosphère propice à l'irrévérence et à la transgression des interdits moraux.
Indicatif parfait de inveterare « s'obstiner, devenir maniaque », mais aussi un jeu de mots (le latin se prononce comme s'il s'agissait d'un mot français !) sur « un vit roide et rond ». Le latin, langue de la messe, est contaminé par l'inversion parodique et entraîné dans le monde à l'envers du carnaval : le rire triomphe sur le sacré, le corps sur l'esprit.
Jusque ad ce qu'ayent ung enfant (v. 206)
Le martyre de saint Jambon et de sainte Andouille ne retrace pas seulement le parcours alimentaire ; il décrit aussi les différentes étapes du parcours érotique, de l'affirmation du désir à la naissance (non souhaitée !) de l'enfant.
Que l'on escouille le larron (v. 217-18)
Même le regret qui suit une jouissance finalement éphémère s'exprime dans un langage cru, transgressif. Jamais la morale ne reprend vraiment ses droits dans le Sermon joyeux de saint Jambon et de sainte Andouille qui affiche son caractère parodique du début à la fin. Le sacré, tourné en dérision, transforme le martyre en affirmation de la vitalité du corps et de la nature tout entière. Le sermon se clôt par une prière adressée aux deux saints facétieux : qu'ils garantissent le beau temps pour l'année à venir, qu'ils assurent aux hommes vin et blé en quantité ! Manger, boire, jouir : on s'oublie le temps d'une pièce qui chante le monde à l'envers du carnaval, le triomphe de ce « réalisme grotesque » (Mikhaïl Bakhtine), qui caractérise en large mesure le théâtre profane entre Moyen Age et Renaissance. La parodie liturgique n'invite pourtant pas seulement à la jouissance, elle est source de rire pour un public qui apprécie le double sens des mots, la métaphore osée, le mélange du spirituel et de l'obscène. C'est, en fin de compte, aussi un plaisir d'intellectuel, de ceux qui, comme Villon ou Rabelais, se plaisent à explorer les possibilités de la langue et la variété de ses registres sans fausse honte ni pudeur excessive.