Sermon joyeux de Saint Jambon et Sainte Andouille

 


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Premierement sçavoir povez
Que Sainct Jambon si fut occis
Et Saincte Andoulle par cinq ou six
Mauvais garsons larrons frians,
Qu'on croyoit avoir esté brigans
Et pires que adventuriers,
Qui ne leur furent droicturiers
Mais torsonniers, car les saignerent
Comme pourseaulx; puis enseignerent
Les deux bons sainctz leur pacience,
Ainsi que j'ay veu par science,
Que Dieu leur donna a la fin.
Et pour ce il n'y a si fin
Et si rusé qu'il ne soit prins
Quant plaist a Dieu, le tout comprins.
L'un fut sallé, l'autre pendu.
Et Sainct Jambon si fut vendu
Au beau marché au plus offrant.
Pour l'acheter, plusieurs marchans
S'y trouva, dont eut une folle
Qui pour sa part print Saincte Andoille
Et la mussa en son giron.
Le marchant qui eut Sainct Jambon
Dist qu'il voulloit faire une feste
Et la folle dit qu'elle s'apreste
De Saincte Andoille y apporter
Affin de myeulx reconforter
Et resjouyr la compaignye.
Or est il que ceste mesgnie
Misrent les deux sainctz [a] boillir
Et, qui pis est, firent rostir
Saincte Andoille sur les charbons.
Et puis aprés fut Sainct Jambon
Tranché par morceaulx et rouelles.
Saincte Andoille e[s]t aux fumelles
Bien propice, ainsi qu'on dit
Et que je treuve par escript.
Car plusieurs en sont si friandes
Qu'el an brullent souvent leur langue.
Et puis aprés, tout plat et rond,
Disent qu'inveteraverunt
Leurs a entré dedans le corps
Et puis el font piteux recorps
Jusque ad ce qu'ayent ung enfant.
L'une dit : "La mary me prent !"
L'autre dit : "J'ay mal en la teste !",
L'autre fait devote requeste
A saincte Agathe et sainct Laurens;
L'une crye le mal des dens,
L'autre le mal de la poytrine.
Et sur ce fait vient sa voisine
Qui dit : "Qu'avez vous, ma commere ?"
- "Helas, j'ay mengé une amere
Saulce en mengeant Saincte Andouille
Je vous supplie que l'on escouille
Le larron
qui la saulce a faicte.
Je suis quasi morte et deffaicte
D'avoir mangé ung tel morseau
De Saincte Andoulle, bien et beau."

Sainct Jambon (v. 164)

Le rire jaillit de l'alliance contre nature d'un adjectif qui renvoie à la sphère du sacré et d'un substantif lié aux plaisirs de la table. Le renversement parodique du discours des prédicateurs s'inscrit jusque dans le nom des protagonistes (saint Jambon et sainte Andouille). Ils font partie de ces saints facétieux que célèbrent les sermons joyeux au passage du Moyen Age à la Renaissance (la date de notre sermon se situe quelque part entre 1460 et 1520) : on y trouve des saints alimentaires (saint Hareng, saint Oignon), des saints animaux (saint Belin, saint Pou) et des saints phalliques, comme dans le Sermon de Billouart (= membre viril) de Jean Molinet (1435-1507), poète au service des ducs de Bourgogne.

Saincte Andoulle (v. 165)

L'association d'un saint et d'une sainte, dont le nom désigne au Moyen Age à la fois une saucisse et, par analogie, le membre viril (Dictionnaire étymologique), permet de combiner les isotopies sexuelle et alimentaire. Le sermon célèbre les plaisirs du ventre qu'évoque également le chapitre XLI du Quart Livre, quand Pantagruel et ses compagnons affrontent l'armée des Andouilles, depuis toujours alliées à Mardi Gras. La bataille est une bataille culinaire qui s'inscrit dans la tradition médiévale de la Bataille entre Carême et Carnaval, thème auquel Eustache Deschamps (cf. Carnavals) a consacré une ballade à l'époque de Charles VI et que Pieter Bruegel a illustré dans un célèbre tableau (1559) conservé à Vienne. Les pourparlers entre Pantagruel et dame Niphleseth (= membre viril), reine des Andouilles, mettront fin aux combats. Chez Rabelais, comme dans le sermon joyeux, l'évocation des ripailles s'ouvre tout naturellement à l'érotisme.

Fut occis (v. 164)

Du point de vue narratif, le sermon joyeux se présente comme la commémoration d'un saint martyr. Saint Jambon et sainte Andouille sont tués par des « brigans » (v. 167) qui les saignent comme un porc (v. 171) avant de saler l'un et de pendre l'autre. Sous la plume de l'auteur anonyme, la persécution des martyrs prend la forme du parcours alimentaire, de la préparation de la viande et de sa conservation à la vente (v. 179) et à la consommation. Le discours spirituel (objet de la parodie) est sans cesse ramené au bas corporel, de sorte que la souffrance finit par être perçue sous l'angle de la jouissance. Le ventre a ses plaisirs que l'esprit condamne.

Torsonniers (v. 170)

« violents, iniques, cruels » (s'oppose à droicturiers « équitables, justes ») : il s'agit d'une variante de tortionnaire, terme qui, emprunté au latin médical (< tortionarius, dérivé de torquere « tordre »), apparaît au XVe siècle en langue vernaculaire. L'adjectif, évoquant les tortures infligées par les bourreaux au saint et à la sainte, rattache fortement le récit au sermon hagiographique qu'il parodie.

Pacience (v. 172)

Désigne encore, au XVe siècle, le « fait de supporter, endurer ». La patience est l'attitude du juste face à la mauvaise Fortune, telle qu'elle est illustrée à la fin du Moyen Age par la dernière nouvelle du Decameron, un récit qui, traduit en latin par Pétrarque, a connu un succès européen. L'héroïne, Grisélidis, accepte sans murmurer les terribles épreuves que lui fait subir son époux ; femme exemplaire, elle pratique la vertu, éminemment chrétienne, par laquelle le saint et la sainte affirment leur foi au cœur même des tourments.

La mussa en son giron (v. 184)

« La mit entre ses jambes » (traduction libre) : l'isotopie sexuelle s'affirme et, à partir de ce moment, il est difficile de lire le parcours culinaire (boillir et rostir, v. 192-93) sans y découvrir des connotations érotiques (cf. la saulce du v. 216), surtout s'il est précisé que sainte Andouille est favorable aux fumelles (v. 197, « femelles »). Quelle partie du corps désigne donc précisément leur langue (v. 201) ?

Resjouyr la compaignye (v. 190)

Ni les plaisirs de la table ni le plaisir érotique ne sont ici des plaisirs solitaires. Le marché (évoqué au v. 180) suscite l'image de la communauté urbaine qui est invitée à participer aux réjouissances. Le carnaval, comme le rire, ne se vivent que partagés dans une atmosphère propice à l'irrévérence et à la transgression des interdits moraux.

Inveteraverunt (v. 203)

Indicatif parfait de inveterare « s'obstiner, devenir maniaque », mais aussi un jeu de mots (le latin se prononce comme s'il s'agissait d'un mot français !) sur « un vit roide et rond ». Le latin, langue de la messe, est contaminé par l'inversion parodique et entraîné dans le monde à l'envers du carnaval : le rire triomphe sur le sacré, le corps sur l'esprit.

Jusque ad ce qu'ayent ung enfant (v. 206)

Le martyre de saint Jambon et de sainte Andouille ne retrace pas seulement le parcours alimentaire ; il décrit aussi les différentes étapes du parcours érotique, de l'affirmation du désir à la naissance (non souhaitée !) de l'enfant.

Que l'on escouille le larron (v. 217-18)

Même le regret qui suit une jouissance finalement éphémère s'exprime dans un langage cru, transgressif. Jamais la morale ne reprend vraiment ses droits dans le Sermon joyeux de saint Jambon et de sainte Andouille qui affiche son caractère parodique du début à la fin. Le sacré, tourné en dérision, transforme le martyre en affirmation de la vitalité du corps et de la nature tout entière. Le sermon se clôt par une prière adressée aux deux saints facétieux : qu'ils garantissent le beau temps pour l'année à venir, qu'ils assurent aux hommes vin et blé en quantité !… Manger, boire, jouir : on s'oublie le temps d'une pièce qui chante le monde à l'envers du carnaval, le triomphe de ce « réalisme grotesque » (Mikhaïl Bakhtine), qui caractérise en large mesure le théâtre profane entre Moyen Age et Renaissance. La parodie liturgique n'invite pourtant pas seulement à la jouissance, elle est source de rire pour un public qui apprécie le double sens des mots, la métaphore osée, le mélange du spirituel et de l'obscène. C'est, en fin de compte, aussi un plaisir d'intellectuel, de ceux qui, comme Villon ou Rabelais, se plaisent à explorer les possibilités de la langue et la variété de ses registres sans fausse honte ni pudeur excessive.

 

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