Mélancolie

On est de bonne, de mauvaise humeur. Ces expressions, que chacun comprend, ont néanmoins perdu leur sens d'origine : plus personne ne croit à la présence dans notre corps de liquides organiques – les humeurs justement – qui seraient responsables des différents tempéraments. Pour le Moyen Age, les quatre humeurs (le sang, la bile jaune, le phlegme, la bile noire ou mélancolie) sont associées aux quatre âges de l'homme, aux quatre saisons ou aux quatre éléments : " Terra melancholia, aqua phlegma, aer sanguis, cholera ignis ", dit un aphorisme du Regimen sanitatis de l'Ecole de Salerne. Par le symbolisme du chiffre quatre, les humeurs sont rattachées à l'humain et au terrestre.

La médecine arabe, héritière de la pensée antique, a considéré la mélancolie comme une pathologie. Le Moyen Age a fait sienne cette conception avant que la doctrine des humeurs ne triomphe à partir du XIIe siècle, amorçant une revalorisation partielle de la bile noire. C'est le déséquilibre, la prédominance de l'une ou de l'autre des humeurs qui explique désormais les dérèglements, parmi lesquels les effets de la mélancolie ont particulièrement retenu l'attention des théologiens, des juristes ou des médecins. La propension du mélancolique à la tristesse le pousse au repli sur soi, à la recheche des lieux écartés, voire au suicide ; sa couleur est le noir, sa saison l'automne (ou l'hiver), sa planète le vieux Saturne, avatar de Chronos qui dévorait ses propres enfants. Placé sous l'influence néfaste de l'astre, le mélancolique sombre dans une forme de folie qui le paralyse, le mure dans le silence, ou provoque une inquiétude du corps et de l'esprit au point que toute forme de vie ordonnée devient impossible.

Cette mélancolie qui, selon une rime topique, " lie " l'individu, est aussi la source des imaginationes malæ, car elle libère et développe les facultés peu contrôlables de l'imagination. Si les fantasmes sont un instrument de la séduction diabolique selon les moralistes, l'époque moderne a vu dans le penchant mélancolique une explication possible du génie. Mais bien avant Verlaine (Poèmes saturniens, 1866), le poète s'est volontiers posé en fils de Saturne : souvent évoquée au début des œuvres entre le XIVe et le XVIe siècle, la mélancolie ouvre les portes du songe (allégorique) et, par là même, du monde de la fiction. Associée à l'activité créatrice, l'humeur noire inscrit dans le texte le moment de l'inspiration, suivant une pensée que le Moyen Age attribuait à Aristote : le Problème XXX,1 explique pourquoi les hommes d'exception sont " manifestement mélancoliques, et certains au point d'être saisis par les maux dont la bile noire est l'origine ".

C'est au puits profond de la mélancolie que le poète trempe sa plume selon Charles d'Orléans ; son emblème est ce soleil noir que Gérard de Nerval a trouvé dans la célèbre Melancolia I, réalisée par Albrecht Dürer en 1514. Au seuil de la modernité, la gravure proclame la nécessité pour l'artiste de tenter, au risque de la solitude et de la folie, des voies inédites à l'esprit afin de découvrir et de maîtriser ce qui sans cela ne pourrait être connu. Chaînon entre les différentes époques, la Melancolia I est à la fois un aboutissement et une annonce ; le thème de la mélancolie créatrice s'inscrit dans la longue durée et invite à une méfiance salutaire face aux périodisations trop rigides que défendent encore certains manuels scolaires.

Albrecht Dürer, Melancolia I. 1514.
Erwin Panofsky, La Vie et l'art d'Albrecht Dürer, Hazan, 1987.

Gérard de Nerval, El Desdichado

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. 

Bibliographie

  • Agamben (Giorgio), Stanze : parole et fantasme dans la culture occidentale, trad. par Y. Hersent, Paris : Bibliothèque Rivages, 1994.
  • Aristote (pseudo-), L'Homme de génie et la mélancolie, traduction et présentation par J. Pigeaud, Paris : Rivages Poche, 1988.
  • Baumgartner (Emmanuèle), La Harpe & l'épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Paris : SEDES, 1990, chap. VI : "La parole amoureuse".
  • Cerquiglini (Jacqueline), " Le matin mélancolique : relecture d'un topos d'ouverture aux XIVe et XVe siècles ", Cahiers de l'Association Internationale des Etudes Françaises 45 (1993) 7-22.
  • Fritz (Jean-Marie), Le discours du fou au Moyen Âge, XIIe-XIIIe siècles. Etude comparée des discours littéraire, médical, juridique et théologique de la folie, Paris : PUF (Perspectives littéraires), 1992.
  • Heger (Henrik), Die Melancholie bei den französischen Lyrikern des Spätmittelalters, Bonn : Romanisches Seminar der Universität, 1967.
  • Mühlethaler (Jean-Claude) et Cornilliat (François), " L'inspiration poétique au XVe siècle ", dans : Poétiques de la Renaissance. Le modèle italien, le monde franco-bourguignon et leur héritage en France au XVIe siècle, sous la dir. de P. Galand-Hallyn et F. Hallyn, Genève : Droz, 2001, pp. 91-109.
  • Saxl (Raymond), Panofsky (Erwin) et Saxl (Fritz), Saturne et la Mélancolie. Etudes historiques et philosophiques : nature, religion, médecine et art, trad. par F. Durand-Bogaert et L. Erw, Paris : Gallimard (Bibliothèque des histoires), 1989 (1964, original anglais).
  • Starobinski (Jean), "L'Encre de la Mélancolie", Nouvelle Revue Française 123 (mars 1963) 410-423.

Sources

Alain Chartier, Le Livre de l'Espérance, éd. par F. Rouy, Paris : H. Champion, 1989.

Charles d'Orléans, Ballades et rondeaux, éd. et trad. par J.-C. Mühlethaler, Paris : Le Livre de Poche (Lettres gothiques), 1996 (2e édition), rondeau n° 29 (= texte commenté).

Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, éd. et trad. par D.F. Hult, Paris : Le Livre de Poche (Lettres gothiques), 1994.

René d'Anjou, Le Livre du cuer d'amours espris, éd. par S. Wharton, Paris : 10/18, 1980.

Le Roman de Tristan en prose, éd. par Ph. Ménard, Genève : Droz, 1987, vol. I.

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