Théorie de l'art et critique d'art
Paris (10-11 avril 2008)
Fondements de la critique
Mark Ledbury (Felows, Clark Institute, Williamstown)
La Peinture d'Histoire - un genre fantôme?
Tout un système esthétique et administratif en France est bâti sur la primauté de la peinture d'histoire comme genre, et surtout après l'avènement de l'administration D'Angiviller - cette histoire est très bien connue et souvent répétée. Mais qu'est que c'est que la peinture d'histoire? Sait-on mieux en 1769, face au Septime Sévère de Greuze, qu'en 1810, face au concours entre le Déluge de Girodet et Les Sabines de David? Mon intervention examinerait les lacunes, les doutes, l'équivoque de ce genre dans la théorie et la pratique "néo-classique", dans les textes philosophiques et critiques, dans les cas spécifiques de toiles "disputées", dont les deux cas limites seront la réception du Septime en 1769 et La "triomphe" du Déluge . Mon hypothèse sera que la peinture d'histoire est une sorte de genre-fantôme, spectre autoritaire, dont les limites conceptuelles et les règles pratiques sont floues et incertaines, et c'est peut-être dans cette fluidité et manque que réside son pouvoir de distinction. Personne ne peut résumer ce que c'est que la peinture d'histoire, mais tout le monde croit reconnaître un tableau qui n'est pas une peinture d'histoire. Est-ce que donc la peinture d'histoire de cette époque ne peut se définir qu'en termes négatifs?
9 h. Baldine Saint-Girons (Professeur de Philosophie des XVIIe et XVIIIe siècles, Université de Paris X) Pour une habilitation de l'amateur - Autour de Caylus
Quel statut donner à l'amateur ? Le comte de Caylus en trace le portait idéal, « d'une austérité peut-être impraticable » et en tout cas bien propre à surprendre le lecteur contemporain. D'abord, tous les amis de la peinture ne sont pas des amateurs ; et il faut refuser ce titre aux « curieux », conçus comme des collectionneurs au goût étroitement sélectif. Puis les amateurs ne détiennent pas le monopole de la critique d'art ; car celui-ci revient en premier lieu aux hommes de métier : De pictore nisi artifex judicare non potest. Enfin l'amateur doit s'exercer à copier les oeuvres des grands maîtres : il faut que son amour de la peinture soit aiguillonné par l'expérience d'un « dégoût » qui constitue la condition du goût, parce qu'il surgit de la conscience du décalage entre un projet et son exécution. Nous tenterons une petite histoire de l'amateur au XVIIIe siècle en montrant comment ce personnage se distingue à la fois de l'artiste et du savant, tout en empruntant certains de leurs traits. L'enjeu sera alors d'établir que l'émergence de l'amateur a parti lié avec la naissance d'une esthétique très moderne, parce qu'en acte.
Isabelle Pichet (Doctorante d'histoire de l'art, Université du Québec à Montréal)
La discursivité du Salon (muséographie et discours)
Les Salons de l'Académie ont toujours été considérés comme le lieu de l'éclosion de la critique d'art (CROW 2000 (1985), G. -G., Lemaire, Histoire du Salon de peinture, Paris, Klincksieck, 2004 ; R. Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Éditions du Seuil, 1990), mais jamais ont-ils été perçus comme une exposition du point de vue muséologique (J. Davallon, L'exposition à l'oeuvre : stratégie de communication et médiation symbolique, Paris, L'Harmattan Communication, 1999) ; c'est dire que l'on a peu considéré le pouvoir discursif de ces expositions. Cette communication examinera l'impact de la mise en exposition des Salons de l'Académie de peinture et de sculpture de Paris dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et l'influence de sa réception dans l'espace public.
Je propose d'examiner le rôle du tapissier du Salon dans la construction d'un récit proposé par l'accrochage des tableaux dans le salon Carré, ainsi que l'impact de cet accrochage sur le visiteur et sur le développement et l'émergence d'opinions personnelles et collectives liées au monde artistique (K. M. Baker, R. Chartier, « Dialogue sur l'espace public », préparé par D. Cardon, J. -Ph. Heurtin et C. Lemieux, Politix. Travaux de science politique, vol. 26, 1994, p. 5-22.). Le message induit par la mise en exposition, se dévoile lorsqu'une relation s'établit entre le(s) visiteur(s) et les oeuvres présentées au Salon. Les échanges de similitudes et de contrastes à propos des oeuvres, qui apparaissent dans les commentaires des Salonniers, livrent une lecture spécifique de la mise en exposition. Les observations préliminaires de mes recherches démontrent l'influence du discours muséal sur les commentaires des Salonniers et rendent ainsi légitime l'hypothèse du développement du goût et de la faculté de juger des visiteurs de cette exposition et par le fait même du déploiement de la critique d'art.
Je présenterai l'état de mes recherches sur les Salons de 1753, 1767, 1779 et 1785 afin de cerner et démontrer la corrélation entre la fréquentation des Salons et l'évolution des particularités du discours critique qui en découle. Ainsi, en plus de se rapporter à des oeuvres contemporaines et de fonder son discours sur la prééminence du sentiment sur les règles, je suggère que le discours critique artistique de la seconde moitié du XVIIIe siècle se développe également au contact du discours muséologique présent dans l'accrochage des oeuvres aux Salons.
Anne Lafont (Maître de Conférences d'Histoire d'art, Marne la Vallée)
Les figures de l'étranger dans la critique de Salon
Cette communication portera à la fois sur la réception des tableaux représentant des étrangers (Orientaux, Amérindiens, Africains...) et sur les personnages (Anglais, Italiens, Juifs, Créoles...) qui participent des "mascarades" critiques. En effet, nombreux sont les dialogues de vaudevilles qui reposent sur des personnages porteurs de clichés nationaux, eux-mêmes garants de prétendues expertises.
L'intérêt sera de comprendre comment le discours critique participe de la construction de la norme et du déviant, autrement dit de soi et de l'autre, dans la réception de la représentation du non-européen, tel que Lagrennée, Le Barbier l'aîné, Lemonnier, Girodet etc. l'ont imaginé, et d'autant que ces artistes marquèrent - selon les circonstances - plus ou moins la différence entre les personnages étrangers et les figures françaises.
Parallèlement, à travers les salonniers étrangers, nous verrons quelle était la "géographie de l'art" de l'amateur et connaisseur français à la fin du XVIIIe siècle : ce qu'il percevait des autres écoles; ce dont il les dotait; ou encore, les préjugés nationaux qui étaient à l'oeuvre dans son esprit en introduisant des commentaires de l'exposition publique parisienne par un Milord anglais ou un prélat italien. Ces subterfuges faisaient d'ailleurs écho à la classification savante de la variété humaine selon des critères, voire des qualités naturelles, propres à chaque groupe.
Je me propose d'articuler cette réflexion sur la question nationale dans le discours critique, à la Révolution française, qui participe, évidemment, de la refonte géopolitique du monde d'alors, et qui redéfinit temporairement la notion d'étrangeté en fonction des alliances politiques nouvelles de la France : les couronnes européennes incarnent désormais la menace ennemie alors que les révoltes de Saint-Domingue s'apparentent à l'insurrection parisienne, voire en découlent. A ce contexte, le discours critique répond avec ambiguïté : le prélat romain, souvent troqué contre Arlequin, n'étant pas forcément plus altérisé que le Caraïbe noir, émancipé et citoyen français.
La communication portera donc sur le corpus critique allant de 1775, date de l'exposition des cartons de tapisserie du cycle de la Sultane par Carle Van Loo et de la critique du Juif visionnaire, à 1800, lorsque le Portrait de Négresse de Marie-Guilhemine Benoist figura à l'exposition publique dont Bruun Neergaard, authentique amateur danois, fit le recensement.
Cette étude des liens du politique et de l'esthétique participera, je crois, d'une meilleure compréhension des enjeux patriotiques et nationaux nichés dans la réception de l'art contemporain, d'autant que la césure révolutionnaire n'entraîna pas une rupture idéologique aussi radicale que l'on aurait pu le croire.
Marie-Pauline Martin (Docteur en histoire de l'art ; Centre allemand d(histoire de l'art, Paris)
Le sentiment musical contre les « extravagances » de l'esprit : Mirabeau spectateur et critique d'une symphonie de Raimondi (1777).
Le 15 janvier 1777, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, se rend au théâtre de la ville d'Amsterdam. On y donne ce jour-là la pièce symphonique Les aventures de Télémaque sur l'isle de Calypso d'Ignazio Raimondi ; soit une "musique à programme", attachée à un sujet précis. Mais la musique peut-elle raconter et faire « image » par le seul jeu des instruments ?
La question divise d'emblée le public en deux clans. Rappelant la souveraineté du décret d'Aristote sur l'imitation de la nature, de nombreux spectateurs s'exaspèrent, d'un côté, de ne pouvoir identifier dans la musique instrumentale ni dessin ni motif clairement intelligible. De tels propos sont bien signes d'un esprit borné selon Mirabeau, qui, lui, à la leçon des anciens, privilégie l'étude empirique du processus mental de l'audition. « Je n'ai point VU allumer les flambeaux ; je n'ai point VU courir ; je n'ai point VU lancer des torches embrasées sur le vaisseau ; parce que la musique ne peint pas les gestes et les actions purement physiques ; mais j'ai ENTENDU l'agitation la plus grande, qui m'a émue jusqu'au fond du coeur ». Détaillée longuement dans sa critique, l'expérience sensible de la musique prouve ainsi, à l'encontre de la règle énoncée par Aristote puis par Batteux, que l'imitation ne souscrit pas au seul modèle de la vision ; le langage musical procède différemment, selon un ordre propre au sentiment. Un constat qui, finalement, ne reste pas au stade empirique de l'observation, car il mérite, selon Mirabeau et de nombreux contemporains, de faire système et d'entraîner une révision du principe d'imitation dans l'ensemble des arts.
Les débats de légitimité
Florence Ferran (Docteur en Français, Service culturel de l'Ambassade de France à Rome)
La figure du spectateur ignorant
Charlotte Guichard (Chargée de recherche, CNRS, IRHIS Lille)
L'amateur et la polémique autour de la critique d'art au XVIIIe siècle : les fondements de la légitimité du jugement artistique
La figure de l'amateur occupe une place centrale dans le développement de la critique d'art, un genre littéraire encore composite et hétérogène au XVIIIe siècle (Thomas Crow et Richard Wrigley). Son usage fréquent dans la critique de Salon repose sur sa capacité à mobiliser des usages larges ou restrictifs, neutres ou polémiques. Tantôt utilisé de manière large pour désigner le nouveau public profane de la peinture, qui fonde la légitimité de sa critique sur le sentiment, l'amateur désigne aussi de manière plus restrictive le statut d'amateur honoraire de l'Académie royale. Figure polysémique, l'amateur est aussi polémique puisqu'il cristallise la « critique des critiques » (Ellen Munro) qui s'efforce de définir les critères légitimes du jugement public sur l'art.
Dans la recherche de ces fondements légitimes du jugement artistique, les amateurs s'opposent aux artistes de l'Académie royale et aux hommes de lettres et philosophes (Christian Michel). Par-delà le rapport de forces qui oppose l'institution monarchique à ceux qui se présentent comme les porte-parole du public, ce conflit de légitimité révèle des conceptions différentes de la peinture. Les amateurs mettent en avant le sentiment de l'oeuvre et ils s'inscrivent ainsi dans l'esthétique empirique de l'époque. Ils s'opposent aux philosophes, comme Diderot, qui défendent les valeurs narratives de la peinture et revendiquent la nécessité d'une compétence littéraire et philosophique dans l'évaluation des oeuvres. Ces débats sur le jugement de goût correspondent aux interrogations philosophiques qui ponctuent le siècle des Lumières : sentiment contre raison, subjectivité de la représentation contre universalité du Beau (Ernst Cassirer, Baldine Saint-Girons).
Au-delà de ces polémiques, la figure de l'amateur révèle l'avènement d'un nouveau rapport critique aux arts visuels, fondé sur une esthétique empirique du sentiment mais aussi du sensible. En effet, traditionnellement associés dans le système monarchique des arts aux valeurs aristocratiques et au jugement de goût, les amateurs sont aussi définis par leur pratique artistique. La supériorité du jugement des amateurs sur les hommes de lettres repose alors sur leur maîtrise des arts du dessin (gravure, dessin). Ceux-ci sont devenus un moyen d'investigation du sujet et du monde. Ils occupent donc une place importante dans la théorie de l'art qui se constitue au XVIIIe siècle, où les auteurs se mettent en scène comme artistes amateurs (Claude-Henri Watelet, L'Art de peindre ; Salomon Gessner, Lettre sur le paysage).
Révélatrice d'enjeux philosophiques, la polémique autour de la critique d'art, qui se focalise sur la figure de l'amateur, rappelle les enjeux sociaux, institutionnels et politiques de la querelle du Cid, en 1637, lorsque l'Académie française luttait précisément pour conserver le jugement critique au sein de l'espace académique (Hélène Merlin). Au XVIIIe siècle, la fonction de la critique d'art ne s'est pas encore stabilisée dans une figure sociale, celle du critique, qui vit de sa plume. L'amateur permet donc de stabiliser en apparence des énonciateurs très différents : la polémique qui l'accompagne correspond à un moment historique de la structuration du champ de la critique artistique, avant l'avènement du critique d'art au XIXe siècle (Dario Gamboni).

