A Cuba: théories, pratiques et institutionnalisation de la recherche sur la religion. Pour un ‘État des lieux’ des relations entre politique et religion dans l’île caribéenne (1870- 2017).

Theories, Practices and institutionalization of Research on Religion in Cuba. For 'Taking stock' of the Current State of the Relations between Politics and Religion in the Caribbean Island (1870-2017).

Prof. Silvia Mancini

Les changements politiques que Cuba a connus ces dernières années sous l’effet de plusieurs facteurs (ouverture partielle à l’économie de marché et à la petite entreprise privée, réduction de l’emploi publique, crise économique amplifiée par l’embargo imposé par les Etats-Unis, conséquences matérielles de l’effondrement du bloc communiste etc.) constituent autant d’éléments que les analystes s’accordent à identifier comme étant à l’origine du regain d’intérêt pour les pratiques et les appartenances religieuses. Celles-ci seraient, selon ces mêmes analystes, censées apporter à la population, désorientée par ces changements profonds qui touchent l’île depuis le début des années 90, l’ancrage stable à un horizon de sens qu’au niveau de l’imaginaire collectif le processus révolutionnaire ne serait plus en mesure de leur fournir. Derrière ce regain d’intérêt pour la religion, y compris auprès des autorités gouvernementales, d’autres facteurs aussi, d’ordre idéologico-stratégique, entrent toutefois en jeu. La recherche envisagée se propose justement de tester une hypothèse : Ce qui pousse aujourd’hui à Cuba les autorités à réhabiliter les diverses expressions religieuses et à promouvoir en même temps le débat académique sur les religions et leur place dans la société civile est la mise en œuvre d’une nouvelle politique culturelle. Celle-ci vise à recomposer et relancer le socialisme d’Etat en articulant celui-ci à une tradition culturelle nationale où la ‘spiritualité’, comprise dans un sens très particulier, occupe une place de premier plan. Forgée par la pensée anticolonialiste et nationaliste de José Marti, cette ‘spiritualité’ renvoie à une faculté de l’esprit placée à l’origine de tout acte créateur dont la nature est politico-poétique. Cette piste de lecture mérite d’être développée du point de vue d’une histoire anthropologique de la culture cubaine : celle d’un imaginaire national qui accorde aux valeurs spirituelles de nature éthico-esthétique-politique une indiscutable fonction instituante.

         La raison d’être de ce projet s’enracine dans une trajectoire de recherche liée à la spécialité qu’enseigne la requérante à l’Université de Lausanne (« L’épistémologie et l’historiographie des sciences des religions »). En faisant suite à des recherches déjà effectuées, portant sur une étude comparée des différentes approches européennes en Sciences des religions, son entreprise historiographique et comparative se poursuit aujourd’hui à travers l’étude des théories, des processus d’institutionnalisation et des pratiques de la recherche en sciences des religions en Amérique Latine. Ses recherches à Cuba ont débuté en 2011, avec une investigation consacrée au thème Culture et symbolisme civils versus culture et symbolisme religieux dans la Cuba contemporain.  La problématique mise à jour dans ces recherches, relative au croisement du domaine du religieux et du politique, l’a incitée à entreprendre un ‘État des lieux’ (jamais établi jusqu’ici) du processus d’institutionnalisation de l’étude des religions à Cuba dans le cadre de la conjoncture historico-sociale que le pays traverse, et ce afin de dégager les logiques politiques et idéologiques véhiculées par le processus mentionné.

Ce projet aspire à attendre trois objectifs : a) Promouvoir à Cuba un regard davantage distancié sur leurs propres pratiques de la recherche afin de favoriser, dans le domaine des Sciences des religions, une démarche réflexive plus poussée ; b) Contribuer à la formation d’un savoir historico-religieux critique et problématisant, de nature ‘civile’, parfaitement compatible avec le projet d’humanisme intégral auquel l’histoire politique et sociale de Cuba a donné une contribution importante.  c) Renforcer l’échange intellectuel avec des collègues et des institutions culturelles cubaines, en vue de faciliter leur réinsertion dans le circuit académique international.

Les buts spécifiques du projet consistent à promouvoir de manière plus systématique, auprès du monde académique cubain opérant dans le domaine des sciences humaines, un exercice propre à la sociologie et à l’anthropologie des savoirs savants (en l’occurrence, les Sciences des religions). Un tel exercice consiste en une remise en perspective historique et critique de ces savoirs, assortie d’une réflexion sur la ‘fabrique de la connaissance’ dans laquelle entrent en jeu urgences politiques, impératifs sociaux, héritages culturels inconscients et non problématisés, luttes pour l’hégémonie culturelle entre les acteurs du pouvoir.   

Pour mener à bien ce projet, le recours à la méthode historique culturelle s’avère essentielle, laquelle devra prendre appuis sur trois types de sources : écrites ; entretiens qualitatifs, observation ethnographique participante.

Les résultats qu’on espère obtenir devraient présenter un impact double, aussi bien sur l’institution d’appartenance de la bénéficiaire suisse de l’échange que sur les partenaires cubains. Pour un côté,  du fait des inévitables échanges et collaborations nouées entre la bénéficiaire de la subvention FNS et ses collègues cubains cette recherche permettrait à l’UNIL d’élargir son rayonnement international dans un domaine académique dont elle aspire à être leader en Europe (les Sciences des religions); de l’autre côté, l’implication active des chercheurs cubains dans l’investigation devrait réduire l’isolement international dont ils ont pâti  jusqu’ici, en les éloignant du débat scientifique international.

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