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Colloque Sport et Handicap

« Etre handicapé, devenir champion »

De l’institutionnalisation d’un mouvement sportif minoritaire à la technologisation des corps atteints

12 et 13 novembre 2015 au Géopolis de l'Université de Lausanne

 

Résumé

Par Karina Araùjo & Caroline Simon

Master Activités Physiques Adaptées et Santé, ISSUL

Le colloque organisé par l’Institut des Sciences du sport de l'Université de Lausanne (ISSUL) en novembre 2015, sur le thème «  Être handicapé, devenir champion » a permis de mettre en avant des territoires de recherches épistémologiquement stimulants à partir de cas concrets. Nous proposons ici un résumé des moments marquants.

La 2e journée de ce colloque était composée de trois sessions principales d’une heure et demi chacune. Pour chaque session, trois intervenants ont d’abord fait une courte présentation sur leurs thèmes qui a été ensuite suivie d’échanges avec le public. Durant ces échanges, les discussions se sont rapidement orientées vers ce que nous appellerons la « dérive de la technologisation du sport » qui s’inscrit dans un usage détourné de la technologie, et vers la question de l’acceptation et des limites de ces usages alternatifs tant dans la société que dans le sport.

Technologisation du sport pour handicapés

La technologie est fantastique, elle permet l'accès à l'activité en montagne à des personnes paraplégiques, elle redonne des « jambes » à des personnes amputées, elle transforme la personne handicapée en athlète performant, elle permet d’offrir une vie plus heureuse à des personnes qui, après un accident, voient leur vie bouleversée.
Le cas du fauteuil tout terrain (FTT), exposé par Eric Perera, Maître de Conférences à l'Université de Montpellier, en est l’illustration. Après un accident, une bande d’amis rêve de refaire une expédition en montagne, en Chine puis en Equateur. Il faut imaginer et bricoler un matériel à l’origine inadapté en fauteuil tout terrain. Autre obstacle, le corps médical pense que la vie d’un paraplégique en haute altitude est impossible. A force de persévérance et d’entraînement avec des spécialistes en physiologie du sport, l’exploit est réalisé. La technologie a ainsi rendu possible pour une personne handicapée une pratique sportive engagée dans un milieu a priori hostile. Le développement ne s’arrête pas là : après les FTT « Cobra » puis « Dahu », ils créent le FTT électrique, permettant l’accès au plaisir de la nature.
Ici, la technologie dans le FTT n'est pas pensée dans un but de performance, mais dans une logique familiale ou pour la balade avec les copains valides. A contrario, cette technologisation peut parfois déclencher des controverses. Un athlète amputé tibial, devenu « valide » grâce à une prothèse, a-t-il le droit de concourir avec un athlète valide ? Le cas d’Oscar Pistorius, exposé par Damien Issanchou, Docteur en sociologie et membre du laboratoire SantÉSiH à l'Université de Montpellier, nous montre selon ses termes, « les moments de tensions entre la technologie et la pratique sportive ». En effet, le résultat serait biaisé, voire injuste car les forces de propulsion induites par les prothèses ne trouvent pas leur origine dans l’action musculaire du mollet comme pour des athlètes valides. Depuis le « cas Pistorius » et sa controverse liée au dopage mécanique, les athlètes munis de prothèses n’ont plus le droit de concourir dans les compétitions internationales avec les valides. Intervenante lors de la session suivante, Marie-Amélie Le Fur, athlète équipée d’une prothèse tibiale et détentrice du record du monde de saut en longueur T44 (2015), nous donne son opinion : « Le monde handisport essaye d’occulter la dimension mécanique du sport. Si l’on statue sur les prothèses aujourd’hui, si par exemple on devait les autoriser, il est impossible de savoir si dans dix à quinze ans, elles n’auront pas suivi une évolution telle qu’elles seront alors indéniablement du dopage mécanique. C’est pourquoi il faut séparer les valides des handicapés en gardant une catégorie handisport ».
Et s’il était possible d’améliorer la performance motrice grâce à la stimulation cérébrale ? C’est le sujet de Jérôme Barral, maître d'enseignement et de recherche à l'Institut des Sciences du Sport de l'Université de Lausanne. Le système de casque à électrodes, dispositif de stimulation cérébrale utilisé récemment pour favoriser les reconnexions neuronales en cas d’AVC par exemple, permettrait une amélioration des fonctions motrices ainsi que des performances cognitives. Alors qu’il n’existe qu’une seule étude illustrant une augmentation de la puissance musculaire associé à une (probable) diminution de la perception de l’effort, il n’en fallait pas plus pour retrouver dans le commerce une publicité vantant les mérites, critiquables et limités, de ce dispositif, pouvant être qualifié de dopage cérébral. Ici la technologisation est clairement détournée de son but initial et la stimulation cérébrale intègre – avec un niveau de preuve quasiment nul – les dispositifs visant à améliorer les performances sportives.

Images, technologies et handicap

Un peu d’histoire pour commencer cette 2e session, avec une chronologie des compétitions sportives et de l’évolution technique. Les sports handicaps sont souvent passés par les ateliers de bricolage pour en arriver à leur niveau actuel. L’idée est de pouvoir reprendre une pratique sportive après un accident : par exemple « retrouver un nouvel hiver pour des paraplégiques » comme l’exprime M. Deville, l'un des fondateurs du 1er club de sport en fauteuil roulant Suisse, et chef des sports à l'Association Suisse des paraplégiques de 1982 à 1997. Il s’agit d’aider à réaliser les rêves. Dans la vidéo des premiers championnats suisses en fauteuil roulant réalisés en 1973, les participants sont encouragés par des spectateurs aux abords des terrains ; et dans celle du workshop sur les luges de descente en ski alpin en 1984, des participants ont pu voir, tester et discuter des nouvelles technologies en matière de ski assis.
Depuis le matériel n’a cessé d’évoluer, permettant aux sportifs handicapés d’être de plus en plus performant. En athlétisme, dans la course en fauteuil roulant, comme nous l’explique Jean-Paul Moreau, vice-président délégué de la Fédération Française Handisport (FFH), l’évolution des gants, des mains-courantes, de la position dans le fauteuil… nous permet d’observer qu’il ne s’agit plus d’un simple fauteuil comme en 1973 mais bien d’une machine de compétition, conçue en carbone et en titane, taillée pour la performance. Cependant, la machine ne fait pas tout, il faut s’entraîner pour l’optimiser. Toujours en athlétisme dans la course des amputés, Marie-Amélie Le Fur nous précise que, compte tenu du faible nombre de fabricants de lames de course dans le monde, chaque coureur a accès au même matériel. La technologie fait alors naître des dilemmes : faut-il être choisir une prothèse esthétique ou performante ? Une personne handicapée d’une jambe raide devrait-elle être amputée pour porter une prothèse afin de gagner en confort ou en performance ?

Post-humanisme et transhumanisme dans le sport pour handicapés

La 3e partie de la journée, Post-humanisme et transhumanisme pose la question du futur pour le corps humain. Quelle évolution pour notre société ? Il n’est plus seulement question de réparer ou remplacer le membre malade ou absent, on parle maintenant d’amélioration. L’évolution sort de son cadre biologique pour entrer dans l’ère technologique. Initialement pensées pour permettre à une personne de marcher à nouveau, les prothèses sont étudiées pour permettre un meilleur rendu au niveau sportif. La performance touche également le monde du sport handicap, qui devient intéressant à partir du moment où les performances deviennent comparables à celles des valides voire les surpassent. Il semblerait, comme nous l’explique Daniela Cerqui, maître d'enseignement et de recherche du Laboratoire d'Anthropologie Culturelle et Sociale (LACS) de l'Université de Lausanne, qu’il y ait une sorte de hiérarchie des performances. Les meilleures performances sont réalisées par des hommes, suivis par les femmes puis par les sportifs handicapés. Mais jusqu’à quand cette dernière catégorie gardera-t-elle sa position ? Grâce aux prothèses, les performances des handicapés deviendront-elles plus impressionnantes que celles des valides ? Plus fort encore que l'homme, on pourrait imaginer un surhomme, un « Cyborg », terme selon Mme Cerqui, inventé par les hommes partant dans l’espace. Limité par sa condition humaine, l’homme n’était pas constitué pour supporter l’apesanteur. « Plutôt que de renoncer à la conquête de l’espace. Il a fallu modifier l’humain pour le rendre compatible à aller dans l’espace » nous explique-t-elle. Ce concept, tout droit sorti de la science fiction gagne notre société. Qu’en est-il de la question éthique ? La limite entre l’amélioration et la déshumanisation est très fine. En dépassant la thérapie, deux camps se créent ; le légalement mal, l’éthique et l’interdiction côté conservateurs et les améliorations moralement bonnes visant à gommer la souffrance côté transhumanistes. Peut-on améliorer une seule capacité ou l’humain dans son entier ? « Prendra-t-on un jour une pilule pour apprendre une nouvelle langue ? » s’interroge Johann Roduit, directeur du Centre d'humanités médicales de l'Université de Zurich. Une intelligence supérieure à celle de l’humain prendra-t-elle le contrôle sur nous ? L’imaginaire et les fantasmes sur le corps humain n’ont aucune limite dans la science-fiction comme l’a évoqué Jérôme Goffette, maître de conférences en philosophie à l'Université de Lyon. La réalité se rapprochant de la science-fiction – notamment avec Aimee Mullins, double amputée tibiale possédant douze paires de jambes avec cinq hauteurs différentes – alors toutes les questions actuelles concernant l’éthique et notre évolution humaine deviennent de plus en plus légitimes.

Conclusion

Ainsi, au cours de cette 2e journée de colloque, les orateurs nous ont présenté comment la technologie vient favoriser la qualité de vie d’une personne déficiente motrice. Que cela soit dans les activités quotidiennes que dans le cadre d’une pratique sportive tels que la course en fauteuil ou le ski assis. Au fur et à mesure des débats, la problématique concernant les dérives de cette technologisation a clairement émergé comme une préoccupation centrale. D’un rôle de soutien et de réparation pour une vie décente et complète pour les individus à besoins spécifiques, la technologie glisse rapidement vers une perspective d’amélioration et de performance. Plus encore, elle crée une entrée vers une nouvelle ère constituée de surhommes et de cyborgs. Jusqu’où pouvons-nous aller ? Quelles limites ne devons-nous pas dépasser ? Ces questions, qui sont apparues depuis quelques années dans le cadre du sport handicap, se posent désormais concernant la société en générale. Il est encore temps de décider et préparer le monde dans lequel nous désirons vivre demain…
 

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Programme du colloque

Programme complet 

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