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Nouvelles Questions Féministes

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Numéro épuisé.

Sexisme et Racisme : le cas français

Volume 25 No 1 2006

Coordination :

Natalie Benelli, Christine Delphy, Jules Falquet
Christelle Hamel, Ellen Hertz, Patricia Roux

 


Sommaire

Edito
De l'affaire du voile à l'imbrication du sexisme et du racisme
Natalie Benelli, Ellen Hertz, Christine Delphy, Christelle Hamel, Patricia Roux, Jules Falquet

Grand Angle
Laura Nader
Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes
Julia Clancy-Smith
Le regard colonial : Islam, genre et identités dans la fabrication de l'Algérie française, 1830-1962.
Christelle Hamel
La sexualité entre sexisme et racisme : les descendant·e·s de migrant·e·s originaires du Maghreb et la virginité
Christine Delphy
Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme
Patricia Roux, Lavinia Gianettoni et Céline Perrin
Féminisme et racisme. Une recherche exploratoire sur les fondements des divergences relatives au port du foulard

Champ libre
Aïcha Touati
Féministes d'hier et d'aujourd'hui, ou le féminisme à l'épreuve de l'universel

Parcours
Houria Boutelja
« On vous a tant aimé·e·s ! ». Entretien avec Houria Boutelja, initiatrice du Mouvement des Indigènes de la République et de l'association féministe Les Blédardes. Réalisé par Christelle Hamel et Christine Delphy, juin 2005

Comptes rendus
Natalie Benelli
Christelle Taraud : La prostitution coloniale
Silvia Ricci Lempen
Charlotte Nordmann (Dir.) : Le foulard islamique en questions

Collectifs
Farinaz Fassa
Pour que les droits formels deviennent des droits réels : le New Women's Movement, Afrique du Sud

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Résumés/Abstracts

Laura Nader. Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes
L'autrice part du concept d'« orientalisme » tel qu'il a été élaboré par Edward Saïd pour montrer que ce processus « d'altérisation » mené par l'Occident doit être mis en parallèle avec un processus symétrique, mené par les pays arabo-musulmans et qu'elle nomme « Occidentalisme ». En effet, chacun de ces grands ensembles politiques se sert du principe du respect des femmes pour plaider sa supériorité culturelle par rapport à l'autre. Dans les deux configurations, ce principe vise par ailleurs d'autres finalités : celle de convaincre « ses propres » femmes des avantages que leur octroie le système d'oppression dans lequel elles se trouvent insérées. Dans le cas de l'Occident, le crédit accordé à sa « position de supériorité » est encore renforcé par l'idélogie du progrès par le développement, un discours qui présuppose que la situation des femmes ne peut que s'améliorer avec l'avancement techno-économique d'une société.

Orientalism, Occidentalism and Control of Women
Elaborating on the concept of "Orientalism", developed by Edward Saïd to account for Western processes of "Othering", the author identifies a parallel process engaged by Arabo-Moslem countries that she calls "Occidentalism". She demonstrates how both of these political ensembles mobilize the principle of respect for women to argue for their own cultural superiority. In both configurations, the real ends of this rhetoric are elsewhere: to convince "their women" of the advantages of staying within the patriarchal system in which they are situated. In this game, the West benefits from a supplement of credit accorded to it by virtue of its "positional superiority", reinforced by the ideology of progress through development in which it is presupposed that women's situations cannot but improve with the techno-economic advancement.


Julia Clancy-Smith. Le regard colonial : Islam, genre et identités dans la fabrication de l'Algérie française, 1830-1962
La thèse soutenue est que la construction sociale de l'Algérie française a été fondée sur certaines représentations des femmes musulmanes, et que le discours sur la sexualité musulmane a constitué, tout au long du XIXème siècle et la première moitié du XXème, un argument critique important au sein de la politique culturelle de l'Algérie française. L'autrice montre comment, à la veille de la Grande Guerre, on avait fait, des colonisées, des objets de luttes idéologique et politique. La femme arabe fonctionnait comme un symbole négatif, qui confirmait l'identité culturelle distincte et en conséquence l'autorité politique des colons européens, tout en déniant les droits politiques de l'Autre dont la culture était jugée inférieure. Les écrits de la féministe française Hubertine Auclert reçoivent une attention particulière.

The Colonial Gaze : Islam, Gender and Identities In The Making of French Algeria
This essay argues that the social construction of french Algeria was grounded upon representations of moslem women, and that the discourse of moslem sexuality constituted a critical force in the cultural politics of french Algeria throughout the XIXth century and the first half of the XXth century. The author shows how, by the eve of the Great War, colonized women had been transformed into objects of political and ideological contention. The arab woman functioned as a symbol of the inferiority of the Other, especially in matters of sexuality and marriage, confirming their distinct cultural identity and, reinforcing thereby, the political authority of european settlers. Special attention is paid to the writings of the french feminist Hubertine Auclert.


Christelle Hamel. La sexualité entre sexisme et racisme : les descendant·e·s de migrant·e·s originaires du Maghreb et la virginité
L'article présente le résultat d'une recherche sur la vie affective et sexuelle des jeunes Français·e·s descendant de migrant·e·s originaires du Maghreb, qui décrit comment les jeunes femmes se positionnent par rapport au principe de virginité. Alors que cette norme est un mode de contrôle de la sexualité des femmes, certaines le revendiquent, tandis que celles qui l'ont transgressé expriment combien cette décision leur fut difficile. Pour comprendre la prégnance de leur attachement à la valeur de la virginité, l'autrice replace leurs discours et pratiques dans le contexte social qui les a fait naître. Elle décrit donc comment les discriminations et la stigmatisation racistes façonnent l'expérience de vie de ces jeunes femmes et montre combien cette expérience du racisme se combine à l'expérience du sexisme dans les familles et dans la société globale. Ici, l'imbrication du sexisme et du racisme fait peser sur elles un système de contraintes complexe qui les soumet à des injonctions paradoxales. Ce n'est qu'au regard de ces injonctions que la revendication par certaines de cette norme qui par ailleurs les opprime devient intelligible.

Sexuality between sexism and racism: virginity as a social norm among descendants of North African migrants
The author presents the results of her research on the affective and sexual lives of young french women and men whose parents are immigrants from North Africa established in France. Specifically, she explores in this article the principle of virginity as a social norm among these young people. Despite the fact that this norm represents a mode of control over women's sexuality, some young women actively approve and adhere to it, while those who do not describe how difficult their decision has been for them. In order to understand their adherence to this norm, the author places these women's discourse and practices in their social context of production. She describes how discrimination and racial stigma structure the life experiences of these young women, and demonstrates how this racism is mixed with sexism, experienced both within the family and in society at large. The combination of sexism and racism obliges these women to act within a complex system of constraints, composed of paradoxical injunctions and no-win situations. She argues that it is within this context that the choices of these young women with respect to an oppressive social norm can best be understood.


Christine Delphy. Antisexisme ou anti-racisme ? Un faux dilemme
La loi française du 15 mars 2004, qui interdit le port du foulard islamique sous peine d'exclusion des écoles publiques, a profondément divisé le mouvement féministe. La campagne politique et médiatique pour la loi s'est appuyée principalement sur des arguments relevant des « droits des femmes ». Beaucoup de féministes, bien que troublées par le côté discriminatoire et raciste de la loi, sont néanmoins préoccupées par le « sort des femmes » des populations racisées, et se trouvent face à ce qu'elles perçoivent comme un dilemme : antisexisme ou antiracisme ? L'autrice démonte les prémisses implicites de ce dilemme, et montre qu'elles reposent à la fois sur des stéréotypes et sur la croyance que le racisme n'atteint que les hommes. Or dès que l'on reconnaît que les femmes aussi sont victimes du racisme, la façon de poser les questions change de fond en comble. Repenser l'articulation entre patriarcat et système raciste est un préalable à repenser les liens complexes entre féminisme et antiracisme.

Antisexism or antiracism ? A false dilemma
In March 2004, a law was passed in France stating that female school children who insist on wearing the islamic scarf shall be excluded from public schools. This law has created a deep divide within the feminist ranks. The political and media campaigns in favour of the bill have relied heavily on « women's rights » rhetoric. Many feminists, though troubled by the discriminatory and racist aspect of the law, are also preoccupied by the fate of the women belonging to « visible minorities ». They are faced with what they perceive as a dilemma: how to chose between fighting sexism and fighting racism? The author analyses the hidden premises of this dilemma, and shows that they are founded both on stereotypes and on the belief that racism targets only men. Once one admits that women too are victims of racism, however, this apparent dilemma disintegrates. Rethinking the intersection between patriarchy and racism thus appears as the necessary precondition to rethinking the complex ties between the feminist struggle and the antiracist struggle.

Patricia Roux, Lavinia Gianettoni et Céline Perrin. Féminisme et racisme. Une recherche exploratoire sur les fondements des divergences relatives au port du foulard

Cet article tente de comprendre les divergences entre féministes apparues autour de la loi interdisant le port du foulard dans les écoles en France. Les autrices présentent une étude exploratoire, menée par questionnaire et en Suisse, visant à saisir ce que le « non » et le « oui » à la loi doivent au féminisme et/ou au racisme.
Les résultats de l'étude mettent en évidence le rôle premier joué par le racisme. Plus les personnes interrogées adoptent des positions racistes vis-à-vis des « sans-papiers », plus elles sont favorables à la loi, la justifient au nom de la laïcité et stigmatisent les Musulman·e·s. Les résultats suggèrent également une interaction entre racisme et féminisme. En effet, les personnes qui adoptent des positions à la fois féministes et antiracistes sont celles qui s'opposent le plus à la loi et prennent leur distance par rapport à deux processus producteurs de discrimination : la désignation de l'Autre (ici les Musulman·e·s) comme différent, et la présomption d'une supériorité de la « culture » occidentale.
Les autrices en concluent que pour articuler les luttes féministes et les luttes antiracistes, il faut que le refus du principe de division et de hiérarchie des groupes qui structure la domination s'applique à tous les groupes.

Feminism and racism. Exploratory research on the basis for divergent views on the moslem headscarf.
In this article, the authors propose an analysis of the divergent positions among feminists with respect to the wearing of the moslem headscarf in french public schools. In this exploratory questionnaire-based research conducted in Switzerland, they attempt to understand how respondents' positions with respect to the french law banning headscarves in school relate to feminism and/or racism.
The results of the study demonstrate the preponderant role of racism in determining respondents' position with respect to the law. More racist positions with respect to undocumented migrants correlate with attitudes more favorable to the law (justified by the principle of separation of Church and State) and more prone to stigmatize moslem men and women. The results also suggest a relation between racism and feminism : those respondents classified as both feminist and antiracist are most critical of the law and of two discriminatory processes - the identification of Moslems as different, and the presumption of Western cultural superiority.
The authors conclude that the articulation of feminist and antiracist struggles can succeed only with the rejection of all principles of division and hierarchy structuring relations among and within groups.


Aïcha Touati. Féministes d'hier et d'aujourd'hui, ou le féminisme à l'épreuve de l'universel
Au cours de ces vingt dernières années, dans le monde arabe ainsi que dans l'espace européen, on a assisté à l'émergence de nouvelles figures du féminisme qui mobilisent le religieux pour développer des stratégies d'individuation et d'émancipation. En Europe, et plus particulièrement en France, ce mouvement social est accueilli avec incompréhension et exclu des rangs des féministes, qui y voient une menace pour leur modèle de libération, perçu jusqu'alors comme universel. Partant d'une expérience féministe vécue en Algérie et en France, l'autrice de cet article montre la diversité des luttes féministes et de leurs enjeux, et analyse les conditions historiques et politiques d'apparition et d'évolution des mouvements féministes musulmans dans le monde arabe. On peut, comme elle le fait, discuter de savoir s'il est nécessaire de partir du religieux pour refuser le modèle occidental unique ; mais on doit reconnaître la diversité des stratégies de libération pour construire une véritable solidarité entre féministes.

Feminists yesterday and today, or the challenges of universalist feminism
The last twenty years have seen the emergence, in the Arab world and in Europe, of new figures of feminism which use religion as a stepping-stone to develop strategies of individuation and emancipation. This social movement has met, in Europe and particularly in France, with incomprehension and has been excluded from consideration by local feminists who see it as a threat to their model of liberation, taken as universal. Speaking from her experience as a feminist both in Algeria and in France, the author shows the diversity of feminist goals and struggles, analysing the historical and political conditions within which these moslem feminist movements emerge in the Arab world. Whereas it is legitimate to question, as she does, the necessity of integrating islam in order to refuse the "Western model", she argues that acknowledging the diversity of liberation strategies is anyway the starting point for any form of genuine solidarity between feminists.


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Communiqué de presse

Sexisme et racisme : le cas français

Cette dernière livraison de NQF revient sur un sujet central pour la recherche comme pour la pratique politique : l'imbrication entre le sexisme et le racisme, notamment à travers un réexamen de la vive polémique déclenchée par « l'affaire du foulard » en France et la loi du 15 mars 2004 interdisant aux élèves des écoles publiques le port de signes religieux « ostentatoires ».

Alors que la pression médiatique et politique a un peu diminué, au moment cependant où les effets de cette loi commencent à se faire pleinement sentir, NQF propose de recadrer le débat, en apportant des perspectives historiques, anthropologiques, sociologiques et internationales sur les enjeux profonds de cette question, en particulier sur le (post)colonialisme.

A l'époque, le débat s'était rapidement figé autour de deux points de vue. D'un côté, l'argument de la défense des droits des femmes et de l'égalité des sexes a servi de justification à la loi. De l'autre, la dénonciation du fait qu'on stigmatisait une population déjà victime du racisme, et qu'on excluait des filles de l'école a motivé l'opposition à la loi.

Le débat a divisé l'ensemble des courants politiques, et tout particulièrement le mouvement féministe. Subitement brandie par des personnes et des institutions aussi éloignées que possible du féminisme, et conjointement portée par des féministes convaincues, la défense des droits des femmes s'est trouvée mêlée à des processus relevant du racisme. Ces processus comprennent la sous-estimation, voire la non prise en compte du poids du racisme que vivent les hommes et surtout les femmes descendant de l'immigration en France, mais aussi la mise en opposition ou en concurrence des luttes antisexistes et antiracistes, au bénéfice des premières.

Ce numéro aborde différentes facettes des liens entre sexisme et racisme. D'abord, pour resituer le débat français dans un cadre plus large, un texte nord-américain classique souligne le rôle que fait jouer au genre la compétition entre l'Occident et l'Orient. Chacune de ces deux « entités » dénigre les rapports de genre qui règnent chez « l'autre ». Mais surtout, c'est dans ce domaine en particulier que l'Occident déploie sa « présomption de supériorité », présomption souvent reprise de façon acritique par les féministes occidentales (Laura Nader).
Cette présomption, préexistante à la conquête de l'Algérie, a été renforcée dès le début de la colonisation, et a formé le fonds des « bonnes raisons » données à l'asservissement d'un peuple. La continuité entre les stéréotypes de l'Arabe développés au 19ème siècle et le discours actuel sur le sexisme des « jeunes de banlieue » est frappante (Julia Clancy-Smith).

Les descendantes d'immigrés maghrébins en France sont, du fait de ces stéréotypes, prises en tenailles entre le désir de s'émanciper des tabous parentaux et la crainte de donner raison au colonisateur d'hier - dominant raciste aujourd'hui - contre leurs propres pères. Briser le tabou de la virginité est en conséquence un problème plus complexe que pour les autres jeunes Françaises (Christelle Hamel).
Ce dilemme met en évidence la nécessité d'articuler les luttes antisexistes et antiracistes. Mais certaines féministes les mettent en concurrence et se concentrent sur la dénonciation du sexisme des Arabes, contribuant ainsi à stigmatiser une partie de la population française et à exonérer de sexisme le reste de la population masculine. Ceci revient non seulement à exclure de la lutte féministe les jeunes Françaises d'origine maghrébine et leurs mères, mais nuit aussi au féminisme en général (Christine Delphy).

Ainsi, peut-on encore affirmer sans autre précaution que le féminisme est une garantie de non-racisme ? Une étude psycho-sociologique menée en Suisse mesure séparément les deux dimensions de l'antisexisme et de l'antiracisme, puis évalue leur poids respectif dans les attitudes vis-à-vis de la loi française : les résultats bousculent bien des idées préconçues (Patricia Roux, Lavinia Gianettoni et Céline Perrin).
Le ressentiment vis-à-vis de la domination occidentale explique sans doute en grande partie la diffusion récente d'un nouveau foulard dans les mondes arabe et occidental ; la même raison pousse de nombreuses femmes à rechercher des racines non occidentales à leur féminisme, et à les trouver dans l'islam : on doit le constater, quitte à se demander si entre mimétisme par rapport à l'Occident et appui sur la religion, il n'y aurait pas une troisième voie (Aïcha Touati).

En tous les cas, en France, les féministes descendant d'immigrés ex-colonisés ne peuvent se permettre le « luxe » de ne lutter que contre « leurs » hommes. La nécessité d'inscrire le combat antisexiste à l'intérieur d'un combat antiraciste débouche sur le passionnant « féminisme paradoxal » d'Houria Bouteldja dont l'interview démontre la complexité du vécu des personnes concernées au premier chef par l'imbrication du racisme et du sexisme.

Un second numéro de NQF poursuivra, en automne 2006, cette réflexion et le débat qu'elle veut susciter.

Contacts pour ce numéro :
En France : Christelle Hamel - hamel.christelle(at)wanadoo.fr
En Suisse : Patricia Roux - Patricia.Roux(at)unil.ch



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