Vous êtes ici: UNIL > Pluralité interprétative > Recherches, articles > Lecture interprétative d'une même nouvelle par 213 lecteurs

La lecture interprétative d'une même nouvelle par 213 lecteurs

Communication Lausanne, 24/11/06 (Approche empirique de la pluralité interprétative des récits : les interprétations ordinaires des récits de fiction)
(Daniel Claustre, IUFM de Bourgogne, 9 rue de Flacé, 71 000 Mâcon)

La lecture interprétative d'une même nouvelle par 213 lecteurs

1-Introduction : Objectifs de la recherche :

Projet :

En France, les nouveaux programmes de l'école préconisent d'introduire la littérature dans les classes. Cette nouveauté incite à explorer le concept de littérature et à se poser la question de la lecture littéraire. On peut se demander comment le professeur, dans le temps scolaire, peut appréhender les lectures concrètes réalisées par les élèves confrontés au texte, et favoriser chez eux l'émergence d'une lecture qu'on pourrait qualifier de littéraire, au sein de cette communauté interprétative que constitue la classe. Comment peut-il guider la lecture de chaque élève et celle de la classe sans imposer la sienne propre ?

Nous avons pensé que la comparaison des lectures du même texte (effectuées dans des conditions et avec un guidage magistral 'semblables') faites par des enfants et par des adultes, pourrait ouvrir quelques pistes.

Le corpus proposé par la liste ministérielle publiée pour les élèves du cycle 3 est riche de 300 titres. Le récit de fiction est bien représenté, notamment sous la rubrique 'Romans et récits illustrés', où parmi les oeuvres dites 'du patrimoine' on en compte quelques unes traduites de la littérature étrangère. Ainsi nous avons choisi de faire lire la nouvelle de Jack London Construire un feu, qui témoigne bien de cette volonté d'ouverture.

Construire un feu : présentation du texte
Argument : En Alaska, en 1898, un chercheur d'or entreprend seul un périple à pied dans une région désolée. Il n'est accompagné que d'un chien. La glace d'un cours d'eau ayant cédé sous ses pas, il doit impérativement construire un feu pour dégeler ses pieds. Il n'y parvient pas et meurt. Le chien l'abandonne.

Un public extrêmement varié permet d'obtenir des réponses fournies par des groupes de personnes différentes en âge (cela va de 10 ans à plus de 50 ans), en formation (étudiants littéraires / étudiants scientifiques), en statut (jeunes enseignants généralistes d'école primaire en formation initiale / jeunes enseignants spécialistes de lettres qui viennent d'être reçus au Capes ou à l'Agrégation de Lettres Modernes / enseignants généralistes du primaire, chevronnés, en stage de formation continue).

Le récit de Jack London, oeuvre nouvelle de la sélection 2004 (seconde version, 1908, texte de l'édition Actes Sud Junior, traduction de Christine Le Boeuf), a ainsi été lu par 213 lecteurs : 68 élèves de cours moyens, 79 étudiants de l'Université, 66 enseignants en formation initiale ou continue. Dans chacun des 10 groupes, deux exercices ont été proposés. Tout d'abord un travail collectif oral : réactions 'à chaud' après lecture magistrale des deux premiers tiers de la nouvelle. Puis, après lecture de la fin du récit, un travail individuel écrit : les lecteurs devaient répondre à 8 questions en temps imposé.

L'analyse du corpus ainsi obtenu (verbatims des moments de 'réactions à chaud' et questionnaires remplis) voudrait essayer de saisir « l'activité réelle du lecteur aux prises avec l'oeuvre ». L'accent pourra être mis sur « la dimension littéraire » de cette activité, chez les enfants comme chez les adultes. Le premier exercice devrait permettre de glaner quelques informations sur la manière dont se constitue une sorte de première appréhension collective du texte lu. Le second, par l'analyse des réponses individuelles à chaque question à l'intérieur de chaque groupe, pourrait fournir quelques données sur l'activité propre à chaque lecteur.

Public : (213 lecteurs) Diapo 1 cahier de Phot p.2

-1 classe de CM1 (25 éléves)
-2 classes de CM2 (25 + 18 élèves)
-1 groupe d'étudiants de l'Université L2 lettres langues sciences humaines (27 étudiants : 18 de psychologie, 5 de mathématiques, 2 d'économie-gestion, 1 AES, 1 VTES)
-1 groupe d'étudiants de l'Université Licence Lettres Modernes (28 étudiants)
-1 groupe d'étudiants de l'Université Licence scientifique (LPST, 24 étudiants)
-2 groupes de Professeurs d'école en formation (PE2) (27 stagiaires : 15 + 12)
-1 groupe de PLC 2 Lettres Modernes (12 stagiaires)
-1 groupe de Professeurs d'école en stage de formation continue (27 maîtres)

Pour les enfants, le travail a été réalisé sur 2 séances séparées de quelques jours : lecture du début de la nouvelle, réactions à chaud, questions 1 et 2 ; puis : lecture de la fin de la nouvelle, questions 3 à 8. Pour les adultes, tout le travail a été réalisé en une seule fois (durée : entre 1h30 et 1h50). Les questions sont les mêmes, hormis le tutoiement pour les enfants et le vouvoiement pour les adultes.

Questionnaire :

Avais-tu lu ce récit avant aujourd'hui ?
Si oui, quand ?
Si oui, à l'école ? à la maison ?
Connais-tu Jack London ?
Que sais-tu de cet écrivain ?
Diapo 2 cahier de Phot p.2

Question 1 : Pourquoi l'écrivain a-t-il introduit dans son récit le personnage du chien ? (personnage absent de la première version, pour enfants, 1902)

Question 2 : Pourquoi l'homme devient-il très calme ? (p.26 m, P fin lecture)

-------------------------------------------------------------------------------------------------

Question 3 : Quel est l'intérêt de cet épisode dans l'ensemble du récit ? (tente d'étrangler le chien, p.32 §2 à 34 premier tiers)

Question 4 : Comment comprends-tu la phrase :
« il s'assit et accueillit dans ses pensées la notion d'un affrontement digne avec la mort » ? (p.37 bas-38 ht)

Question 5 : L'homme imagine qu'il voit son propre cadavre. Que veut nous dire l'auteur ? (p.38 seconde moitié à 39 l.3)

Question 6 : Que penses-tu de l'attitude du chien ? (p.39 bas, 2 dernières P du texte)

Question 7 : Pourquoi Jack London a-t-il écrit ce récit ? Que veut-il nous dire, à nous lecteurs ?

Question 8 : Est-ce que ce récit te rappelle d'autres lectures ? lesquelles ? pourquoi ?



Je vais présenter quelques études de cas, ce qu'on pourrait appeler l'expérience de lecture de 12 personnes. Pour les actes du Colloque, je fournirai des informations tout d'abord sur l'opposition entre les lecteurs littéraires et les lecteurs scientifiques (questions 1, 3 et 5), enfin sur les réponses obtenues à la question 7, qui se proposait de recueillir des informations sur la conception de la littérature dans ces différents groupes de lecteurs.


2-Quelques expériences de lecture (présentation de 12 cas de lecteurs choisis parmi 5 groupes) :

Je vais donc évoquer 12 'expériences de lecture', tout au moins les fragments de ces expériences, que les réponses aux questionnaires permettent de reconstituer ; ces 12 lecteurs appartiennent à 5 groupes différents : 5 enfants d'une classe de CM2, 3 étudiants de Licence de Lettres Modernes, 1 professeur stagiaire qui vient d'être reçu à un concours de recrutement de professeur de Lettres dans le second degré (Capes ou Agrégation), 2 professeurs d'école stagiaires, 1 professeur d'école chevronné en stage de formation continue.

Pour chaque groupe, je présenterai tout d'abord le verbatim des 'réactions à chaud' après la lecture des deux premiers tiers du texte.

Afin d'éviter d'employer les codes que j'ai utilisés pour mes dépouillements, codes parfaitement utiles pour le travail d'analyse, mais quelque peu rébarbatifs, voire attristants surtout quand il s'agit d'enfants, je me suis permis de gratifier chaque lecteur d'un pseudonyme, ce qui préserve tout aussi bien l'anonymat. Aussi, plutôt que de vous intéresser à X27, à E11 ou à M18, je vous invite à prendre connaissance de la lecture qu'ont faite Stendhal, Jack London lui-même, Roland Barthes, Emile Faguet, Umberto Eco, Julia Kristeva, Wolfgang Iser et Vincent Jouve, mais aussi Lagarde (ou Michard), Charles Bovary, Emma Bovary et le pharmacien Homais.

Passation du 07/11/05 (classe de CM2) (25 élèves) cahier de Phot p.3 à 5

Réactions à chaud (après lecture magistrale à p.26 m) (durée : 28 mn)
(commentaires en gras) (une séquence présente une unité : elle correspond à un ensemble d'interventions sur le même thème)
(codes : + = intervention du maître ; - = intervention d'un élève)

La 'conversation' des élèves à propos de leur première 'lecture' du texte se déroule assez normalement comme une conversation en groupe classe : un ensemble de séquences s'entrecroisent, chacune étant initiée par un élève puis reprise par un autre, parfois immédiatement, parfois après un certain temps. Ici j'ai pu compter 6 séquences.


1+C'est le début d'un texte, plus des deux tiers. Vous lirez la fin la semaine prochaine. Vous l'avez suivi, compris, qui veut parler ?

séquence 1a : (compréhension, le personnage principal)
2-c'est un personnage pour aller dans la neige. Au début, il pensait qu'il faisait -50, et petit à petit il a vu qu'il faisait -70. Il est tombé sur un piège : il y avait des sources...(continue à raconter)...le chien est resté devant le feu, l'homme est parti tout seul, il est tombé dans un piège...il a fait un feu...la neige a descendu de l'arbre parce qu'il a tiré sur une branche, et elle a éteint le feu...(bon résumé, complet) (la demande du maître est comprise comme une demande de 'rappel de récit', exercice scolaire traditionnel ; centration immédiate sur le personnage principal)
3-il a pas tiré, arraché une branche de l'arbre (remarque pertinente, correction, pour la précision du détail)
4-à force, il enlevait des brindilles et ça faisait bouger l'arbre (aide à la 'correction' précédente)
5-ça faisait tomber la neige et ça a éteint le feu (id)
6-il est bête, on peut voir que l'arbre est plein de neige (opinion, jugement porté sur l'action de l'homme)
7-il est pas bête : « il avait compris son erreur », on dit (rectification de l'opinion précédente, par recours à la citation ; idée que reconnaître son erreur est très positif ; cette séquence d'échanges entre 6 élèves se concentre sur le fait principal de l'action du récit)
8+quand dit-il cela ?
9-avant qu'il sorte son couteau

séquence 2 : (compréhension, narrateur versus lecteur)
10-c'est spécial, comme livre. Au début, ils essaient de décrire l'endroit, et quand on commence à parler de l'homme au bout d'un moment on comprend plus rien parce que ils disent que « il ». Au début, on sait pas où on est. ('ils' : pluriel qui désigne l'instance narratrice, vue de manière floue, opposée à l'instance lectrice, également assez floue : 'on' ; l'élève commence par une assertion générale, sorte de jugement de valeur qu'on pourrait sans doute qualifier de gratuit, mais qui exprime avec pertinence son sentiment sur l'étrangeté du récit ; puis il s'explique en se fondant sur la position du lecteur par rapport à la narration : les informations données par le texte semblent insuffisantes, comme si le pacte de lecture était installé assez cavalièrement par l'instance narratrice)
11-au début, j'avais pas trop compris, après je me suis mis bien dans l'histoire et j'ai compris petit à petit (l'interlocuteur suivant parle en 'je', il a bien compris que le précédent invitait à se positionner ainsi ; belle caractérisation de son trajet de lecture)

séquence 3a : (la valeur documentaire du récit, la connaissance du monde nécessaire au lecteur, la référence à son 'encyclopédie')
12-ils ont parlé « d'un froid d'Antarctique » (premier thème : le lieu de l'action)
13=d'arctique !!
14+oui, où est-ce ?
15-le Groënland
16-le Pôle Nord
17-la Sibérie
18-le détroit de Behring
19-on parle anglais là-bas ?
20-oui, on dit des pouces, des pieds, des miles, c'est de l'anglais
21-le Canada
22+c'est un état des Etats-Unis
23-l'Alaska ?
24+oui./ Montre le Détroit de Behring et l'Alaska sur une carte affichée dans la classe/.
25-on n'sait pas à quoi il ressemble, le monsieur, s'il est de notre génération... le lecteur a besoin de se représenter le personnage, d'en avoir une image ; second thème : l'époque à laquelle se déroule le récit)
26-si, il a une barbe !
27-ça peut être y a assez longtemps. Maintenant, on a des motoneiges, on va plus en Alaska à pied
28+et on nous dit qu'il chique, c'est-à-dire ?
29-on met du tabac dans une espèce de papier, on le met en bouche, et on le mâche
séquence 4 : (le sens du titre, et son importance)
30-j'ai pas trop compris, le titre c'est Construire un feu, d'accord il a déjà fait deux feux, mais, j'ai pas lu la suite, mais...(c'est la remarque sur le titre qui initie la nouvelle séquence)
31-si il construit pas un feu, il serait tout gelé, donc il meurt (réponse explicative au précédent)
32-c'est à cause du feu qu'il avait allumé, ce qui s'était passé à la fin (ajout de précision, en liaison avec la fin du texte lu)
33-sans le feu, y aurait pas l'histoire, c'est à cause du feu que l'histoire se déroule, c'est comme un personnage principal (l'importance du titre, sa valeur programmative ; acceptation de l'idée qu'un actant peut ne pas être anthropomorphisé)
34-j'ai pas compris, le premier feu ils disent bien ce qu'il fait, pas au second (reprise du 'ils' de l'instance narratrice ; le pacte de lecture : tout doit être clair)
35-mais ils allaient pas décrire deux fois ! (inutilité de la redondance : l'auteur n'a pas à décrire deux fois le même objet)
36-le deuxième feu est plus important que le premier (l'élève veut sans doute dire que l'auteur aurait mieux fait de décrire le feu 'la deuxième fois')

séquence 3b : (retour sur la valeur documentaire)
37-qu'est-ce que ça veut dire, 'mile' ?
38-c'est comme des kilomètres, c'est un peu plus, 1,5 km
39+1609 mètres
40-le pied, c'est une longueur ou une largeur ?
41+une longueur, c'est à peu près 30 cm (échange quelque peu 'surréaliste' entre le maître et l'élève, dans le feu de la conversation !)
42-et le pouce ?
43+à peu près 2,5 cm

séquence 1b : (la cprh du lecteur, les personnages)
44-au début, on a du mal à comprendre que le chien appartient à l'homme. Au début, y a que l'homme. Puis le chien arrive dans l'histoire. On croit qu'il le suit comme ça. (centration sur les personnages ; noter la formule : le chien 'arrive dans l'histoire' : il faut comprendre 'dans le récit' : l'élève a très bien compris que le chien est présent dès le début de l'histoire au sens propre, mais n'est mentionné dans le récit qu'au bout d'un certain temps ; il formule bien l'effet produit sur le lecteur : 'on croit')
45+quand ?
46-on comprend qu'il lui dit de venir
47-l'homme est un peu méchant, parce que j'ai entendu qu'il voulait rester près du feu, l'homme l'avait appelé, il parlait des fouets
48+avez-vous compris quand l'homme quitte le feu ? (la question du maître permet de s'exprimer sur le sens de l'action de l'homme)
49-c'est pour aller plus vite au camp, chez lui
50+oui, il a un rendez-vous
51-au camp, les hommes l'attendent. Lui, il a fait un détour
séquence 5 : (remarque sur le style, l'écriture)
52-j'ai trouvé qu'au début y avait quelques répétitions (trait principal de cette narration : la répétition des informations ; l'art de la répétition dans ce récit)
53+lesquelles ?
54-miles
55+oui, il dit souvent qu'il fait froid
56-il dit souvent -50° sous...

séquence 1c : (la compréhension du lecteur, les personnages)
57-on comprend pas trop, au deuxième feu : il dit qu'il avait réussi tout seul à faire tout ça, il parle comme si le chien était plus là
58+que dit-il du chien ?
59-le chien, 'il a appris le feu'
60+c'est-à-dire ?

61-il a pris conscience de la chaleur du feu
62-il a commencé à savoir le feu
63-il sait comment le faire
64-peut-être qu'avant il avait peur, maintenant il a moins peur (cet échange montre bien comment 4 élèves co-construisent la compréhension de l'expression du texte : le premier propose une première interprétation, légitime pour le sens général mais peut-être un peu marginale par rapport au texte entier ; le second propose une deuxième interprétation, sans doute plus proche du sens général du texte, mais où l'emploi du verbe 'savoir' est peu correct et trop vague ; le troisième élève explique au sens propre, c'est-à-dire développe le sens du verbe 'savoir' ; le quatrième élève propose une troisième interprétation possible, sous la forme d'une hypothèse ('peut-être') compatible avec la précédente tout en conciliant la première et les autres)

séquence 6a : (l'intertextualité)
65-ça fait comme le livre d'hier : il parle de l'homme, après du chien, et après ils se rejoignent (note : hier, les enfants ont lu avec leur maître un récit de Claude Klotz, dans lequel on trouve des histoires parallèles d'abord puis qui se rejoignent) (le lecteur et son intertextualité : cf Franck Schuerewegen, « on lit toujours plusieurs textes à la fois », in V.Jouve L'expérience de lecture)

séquence 3 c : (valeur documentaire)
66-mais, quand on chique, c'était pas la période des westerns ? (culture du lecteur : appel à d'autres médias : ici, le cinéma)
67+le texte se déroule en 1898

séquence 1d : (la compréhension du lecteur, le personnage principal)
68-moi je trouve que l'homme il se remet un peu en question que quand son feu est éteint. Avant, il dit : les autres sont des femmelettes, il se disait devant le feu 'j'vais y arriver'. Quand le feu s'est éteint, il se remet un peu en question. (jugement porté sur l'homme)
69-c'est un peu idiot qu'il fait un long voyage pour regarder, se repérer...

séquence 6b : (l'intertextualité ; fiction versus réalité)
70-on comprend pas très bien si c'est plutôt fantastique ou réel. On sait pas si c'est une histoire d'aventure ou une histoire vraie (remarque sur le genre du texte, avec sentiment de l'importance de la valeur de réalité)
71-ou d'humour
72-ou de science
73-ça me fait penser au livre lu l'année dernière : y avait un peintre et on sait pas si c'est réel (Note : Marguerite Yourcenar, Comment Wang Fô fut sauvé). Là, c'est un peu pareil, on sait pas si c'est réel ou si c'est inventé (nouvelle allusion intertextuelle)

séquence 3d : (le lieu de l'action)
74-au début, on nous explique dans quel pays on est ; il dit que c'est gris, le soleil est pas souvent, y a beaucoup de neige
75-au début, on comprend pas vraiment quand on parlait de neige
76-l'autre jour, j'ai vu une émission à la télé, en Alaska, il y a parfois plus de 3 jours sans soleil
(culture télévisuelle)

séquence 6c :
77-c'est pas une histoire vraie ? (question posée directement au maître, sur la source autobiographique éventuelle du récit)
78+on vous le dira la semaine prochaine (décision de l'enseignant prise avant le début de ce travail : ne pas répondre à cette question si elle surgissait, pour éviter des effets 'parasites', et volonté d'en dire le moins possible aux élèves dans cette phase du travail)

séquence 3e : (le lieu...)
79-l'été, il fait aussi froid
80-il parlait des trous, des pièges qu'ils ont faits
81-non, c'est des pièges naturels !
82-comment ça se fait qu'il y a de la neige qui les recouvre ? Moi, quand je fais du ski dans le Jura, je fais des trous, j'essaie de mettre de la neige, j'y arrive pas ! (valeur documentaire du récit, comparaison avec l'expérience du monde, personnelle, du lecteur)
83-c'est des pièges qui se sont produits au cours des années
84-pourquoi les sources souterraines arrivent pas à geler ? (demande claire et directe au maître, sur la valeur documentaire du récit)
85+elles viennent de la terre
86-c'est comme de la neige mouvante : comme on dit des sables mouvants


Note :


Ici, on peut rapporter tous les thèmes abordés à la littérature (à la lecture littéraire) : la compréhension du lecteur, notamment son appréhension des personnages, sa position par rapport au déroulement de l'action et par rapport au narrateur, le sentiment de l'importance du pacte de lecture, la valeur que le lecteur attribue au texte (valeur éthique par rapport au personnage principal, valeur documentaire, valeur de réalité), l'expression de l'intertextualité du lecteur (il ne s'agit pas, ici, pour les élèves, de rechercher les 'sources' de Jack London, mais de formuler quelles lectures personnelles ils convoquent, librement, en écoutant ce récit).

Dans cet échange, les élèves parviennent à se situer par rapport au texte : ils n'hésitent pas à faire appel à leur expérience personnelle (expérience de vie, expérience de la lecture présente, expérience de lectures plus anciennes, films de cinéma et émissions de télévision visionnés, ainsi que connaissances historiques, géographiques, scientifiques, culturelles diverses). Et cela tout en s'écoutant les uns les autres : les discours sur le texte sont parfois co-construits à deux, voire à davantage d'élèves.


L'expérience de lecture de Jack London cahier de Phot p.10 Diapo 3

Qu1 :
-l'écrivain a introduit le chien pour enrichir le texte, pour changer de sujet, pour ne pas faire trop de longueur, pour ne pas parler tout le temps que de l'homme et pour rajouter des précisions
Qu2 :
-l'homme devient très calme, car il pense qu'il ne faut pas s'affoler, reprendre son calme, et réfléchir comment il pourrait se tirer de là
Qu3 :
-l'intérêt de cet épisode dans l'ensemble du récit est de rallonger un peu l'histoire pour essayer de se sauver
Qu4 :
-je comprends la phrase comme s'il fallait se battre en duel et que le plus fort l'emporterait
Qu5 :
-l'auteur veut nous dire que lui ne serait pas mort et que quelqu'un d'autre aurait voulu faire un détour et serait tombé dans la neige
Qu6 :
-je pense que le chien va au camp pour chercher quelqu'un qui pourrait sauver son maître
Qu7 :
-Jack London a voulu écrire ce texte pour nous dire combien il fait froid au Pôle Nord. Il veut nous dire qu'il ne faut pas être seul pour voyager

Commentaires :
Bonne faculté à 'se mettre à la place de l'auteur', et à voir les problèmes 'en tant qu'auteur' ; (en cela, l'élève met bien à profit l'orientation du moment de réaction à chaud sur la lecture 'littéraire' du texte) mis à part le petit contresens q6 (peut-être également q5 ?), on peut admirer la richesse de q1 (5 propositions !), la pertinence (un peu naïve certes, mais tout de même...) de q2, l'intérêt de la comparaison de q4, l'hypothèse de q5 qui place encore l'auteur au centre de son texte ; q7 : pas très approfondi, toutefois 2 réponses (voir répétition de 'nous dire')

L'expérience de lecture de Roland Barthes cahier de Phot p.10 Diapo 4

Qu1 :
-pour que l'homme ait un compagnon, pour qu'il ne soit pas tout seul au milieu de rien
Qu2 :
-parce qu'il se déstresse en pensant qu'il fallait se calmer et il pensa à vieux Creek
Qu3 :
-l'intérêt est que l'homme a froid et il se rappelle de cette histoire (où l'homme tue un bouvillon) et peut-être il voulait mettre un peu de 'suspense' en voulant que l'homme tue le chien
Qu4 :
-je la comprends dans le sens où l'homme s'assit, réfléchit et dans ses pensées laissa entrer une image d'une bagarre entre lui et la mort (il ne voulait pas mourir)
Qu5 :
-l'auteur veut dire que l'homme rêve et comme il le dit après, il doit faire très froid pour qu'il rêve comme ça
Qu6 :
-Je pense que le chien a raison, il va quand même pas rester là à attendre. Peut-être il allait prévenir les autres, donc il a raison de partir
Qu7 :
-il veut dire qu'il ne faut jamais partir à une température moins de 50° parce qu'on peut avoir de graves problèmes en pleine neige presque tout seul (si on a un chien). On peut aussi mourir à cause du froid et ça peut expliquer aussi une histoire entre un chien et un homme
Qu8 :
-oui ça m'en rappelle : Croc blanc parce que je crois que c'est aussi une histoire entre un chien et un homme


Commentaires :
Belle formule de q1 ('tout seul au milieu de rien') : cf Barthes, le texte littéraire est 'scriptible' ; q2 : petite erreur cocasse ('vieux Creek' !) ; q3 : intérêt de l'allusion à l'histoire du bouvillon : l'élève s'intéresse à la mise en relation du récit avec un récit extradiégétique présenté comme un souvenir du personnage principal ; q4 : belle formulation ici encore ('et dans ses pensées laissa entrer une image d'une bagarre entre lui et la mort') ; fin dernière P de q7 : dommage que ce soit un peu trop laconique, en tout cas, jolie formule. Art de la formule percutante, chez cette élève (3 formules, voire 4 si on compte le début de q2 : en gras)


L'expérience de lecture de Stendhal cahier de Phot p.11 Diapo 5

Qu1 :
-parce qu'il est intelligent et parce qu'il a un instinct. Qu'il est esclave il n'est pas bête, il a une mémoire, il est conscient du danger
Qu2 :
-parce qu'il sait si il va s'énerver il va tout perdre et si il se calme il pourra se concentrer et rejoindre ses amis au campement
Qu3 :
-c'est qu'il est important, et parce que cet épisode montre que l'on peut croire aux histoires que l'on nous raconte et que peut faire la même chose (comme dans les Fables de La Fontaine). C'est une morale
Qu4 :
-je la comprends comme si c'était une bagarre entre deux camps différents
Qu5 :
-c'est comme s'il avait un miroir où il voit toute sa vie
Qu6 :
-il est un peu égoïste. Il pourrait au moins demander à l'homme de venir avec lui
Qu7 :
-pour montrer la difficulté des gens qui habitent là-bas
Qu8 :
-Oui, Croc blanc, parce qu'il y a un chien et la personne

Commentaires :
Q1 : ne répond pas en se positionnant 'littérairement', toutefois, richesse de la réponse (6 propositions !) ; très intéressante réponse en q3 (cf r à chaud sur l'intertextualité) ; q4 intéressante également, un peu brève ; q5 : admirable formule ! Réponses qui se caractérisent par leur laconisme.
L'expérience de lecture d'Emma Bovary cahier de Phot p.11 Diapo 6

Qu1 :
-je pense que l'écrivain a introduit le chien dans le livre pour montrer la dureté de l'homme envers l'animal. Par exemple, l'homme n'a pas hésité à pousser le chien sur le piège pour assurer sa sécurité. Le récit s'est passé il y a longtemps et maintenant beaucoup de chiens n'ont plus la même fonction
Qu2 :
-je pense que l'homme a dû comprendre qu'il ne servirait à rien de s'agiter et qu'il va essayer de refaire un feu
Qu3 :
-c'est de montrer à quel point l'homme est terrifié à l'idée de mourir. Il est si terrifié qu'il veut tuer l'animal qui pourtant l'a aidé plusieurs fois au cours de son voyage
Qu4 :
-je pense que l'homme a dû comprendre qu'il n'y arriverait pas. Il a pris conscience que la mort n'était pas si désagréable
Qu5 :
-l'homme est en train de mourir et il se souvient ou imagine quelques moments. Je pense que l'auteur a voulu montrer que l'homme n'est pas triste de mourir
Qu6 :
-l'attitude du chien est tout à fait normale car l'homme l'a habitué à de mauvais traitements (comme le fouet...) et que si l'homme l'avait élevé plus tendrement le chien serait resté avec lui, même quand il était mort
Qu7 :
-pour montrer combien la survie était difficile lorsqu'il faisait très froid

Commentaires :
Reste bien sur le plan psychologique : lit la nouvelle comme un drame entre l'homme et le chien, se positionne par rapport à ce drame, en se référant à ses valeurs (comparaison avec la situation présente des chiens in q1 ; nouvelle allusion à l'époque passée à laquelle se déroule la nouvelle in q7 ; q2 : interprète et anticipe la suite de l'action ; q3 P2 : dit son étonnement, scandalisée de l'attitude de l'homme au point de vue éthique ; également in q6 : prend le parti du chien). Lecture participative.

L'expérience de lecture de Wolfgang Iser cahier de Phot p.12 Diapo 7

Qu1 :
-il a introduit le chien dans son histoire parce qu'il voulait avoir un deuxième personnage sinon on s'ennuyait en lisant l'histoire, et aussi à un passage du texte où il pousse le chien dans une flaque : s'il n'y avait pas eu le chien il serait mort et l'histoire serait trop courte (elle n'aurait pas de sens)
Qu2 :
-il est très calme parce qu'il croit qu'il va mourir (après je ne sais pas)
Qu3 :
-parce que s'il n'y avait pas eu ce passage le chien n'aurait pas fait beaucoup de (scènes, mot rayé) passages
Qu4 :
-je crois c'est parce qu'il ne veut pas mourir et qu'il se bat avec la mort
Qu5 :
-il s'imagine être un de ses copains et le voir étendu (il s'imagine dans les yeux de son copain)
Qu6 :
-je pense que le chien est gentil d'aller prévenir ses copains de Sulphur Creek
Qu7 :
-il veut nous dire qu'il ne faut pas prendre de risques quand il fait froid. Morale : il faut toujours écouter l'avis d'animaux
Qu8 :
-c'était un film, Le dernier trappeur. Je sais pas pourquoi

Commentaires :
Plusieurs réponses centrées sur l'activité du lecteur : soulignés in q 1, 3, 7, ainsi que allusions au 'je', à valeur de commentaire de ses propres réponses, donc de sa propre lecture, in q2 et q8 ; contresens de q6 (vient de ce que l'enfant lit le texte en projetant son propre scénario ?). On pourrait croire que cet enfant connaît la première version du récit (q1).


Licence Lettres Modernes, réactions à chaud Me 23/11/05 (28 étudiantes ; durée : 10 mn) cahier de Phot p.6

séquence 1a : (action versus description)
1-il y a pas vraiment d'action, on a surtout affaire à des grandes grandes descriptions, avec insistance sur le froid (remarque de caractère littéraire, mais assez plate)

séquence 2a : (le personnage principal)
2-l'homme n'est pas nommé
3-y a beaucoup de noms de lieux
4-on a l'impression que c'est une métaphore de l'homme inconscient de sa faiblesse par rapport à la nature, il pense pouvoir la dominer, il prend conscience petit à petit qu'il peut en mourir. Ca ressemble plutôt à un voyage initiatique, philosophique...Pour le pousser à réfléchir sur la condition humaine. C'est un défi quelque part (tentative d'inscrire le texte dans un genre connu : 'le voyage initiatique' ; utilisation d'un terme technique du commentaire littéraire : 'métaphore')
5-il veut plutôt se montrer comme quelqu'un à part, plus fort que tout le monde, et il est pas nommé car il se dit plus fort que les autres (essai d'explication)
6-tout est fait pour qu'il soit antipathique : pas de nom...même son chien il a pas tellement d'affection, de sympathie pour lui, il a pas écouté les conseils donnés...(ramène à une explication de type 'psychologisante')
7-pour reprendre ce qui vient d'être dit, oui, en plus on dit 'l'homme', c'est un peu pas bien défini (métalangage : 'pour reprendre ce qui vient d'être dit')

séquence 1b-2b : (essai de relier thèmes 1 et 2)
8-c'est un texte lent et long comme la marche de l'homme. On ressent tout ce qui peut peser sur l'homme, on avance lentement comme lui (allusion au régime de lecture imposé)
9-il y a un problème de lenteur dans sa réflexion : il est toujours au même point de réflexion. On peut l'opposer au chien, qui a de l'instinct. Il y a une opposition entre l'instinct du chien et la connaissance de l'homme (ramène à une explication de type 'psychologisante')

séquence 3 : (les personnages)
10-je pense comme Julie (précédente), il y a une comparaison entre l'instinct animal et l'homme qui sait plein de choses, mais ne fait rien pour améliorer sa situation. J'ai relevé une phrase : « cet homme ne savait rien du froid, mais le chien savait ». Il y a une antithèse entre l'homme et l'animal (citation : pratique d'habitué du commentaire littéraire)
11-c'est l'opposition culture / nature
12-pour reprendre ce qui vient d'être dit, il y a pas mal d'ironie par rapport au fait que l'homme se croit très puissant, et même les animaux, censés pas avoir de culture, sont supérieurs à nous finalement (métalangage : 'pour reprendre ce qui vient d'être dit' ; recherche d'une explication rationnelle, en dehors du monde de la fiction : le sens du texte)
13-c'est une question d'instinct chez les animaux

séquence 1c :
14-même si il se passe rien, l'action est plus basée sur une sorte de suspense. Y a toujours une pression. (terme 'technique' : 'suspense')
Note : Interventions peu nombreuses, 3 séquences seulement, et reliées : cohérence (sentiment de la nécessité de l'unité du commentaire ?). Peu de technicité pour des étudiants de Licence de Lettres Modernes.

L'expérience de lecture de Lagarde (ou Michard) cahier de Phot p.13 Diapo 8

Qu1 :
-montrer la différence de réaction dans une situation extrême entre l'animal qui fait appel à son instinct et l'homme qui fait appel à la raison. On voit ainsi lequel des deux est le plus efficace. Le personnage du chien permet aux lecteurs de voir la relation entre l'homme et l'animal
Qu2 :
-Face à la mort, l'homme a un mouvement de désespoir, il ne peut exprimer sa douleur à personne. Il analyse ses erreurs, il fait le choix de raisonner plutôt que de sombrer dans la folie face à une situation aussi critique. Cet état d'esprit lui permet d'agir et de refaire un feu
Qu3 :
-ce passage est capital car il montre que l'homme a aussi un instinct de survie qui peut dépasser sa raison...L'homme est donc prêt à commettre les actes les plus barbares lorsqu'il veut vivre
Qu4 :
-l'homme face à la mort perd toute dignité. Comme je l'ai dit précédemment il est prêt à tout. L'homme en courant rentre dans une frénésie de vivre, il ne veut pas se résoudre à mourir, il ne veut pas accepter la mort même si celle-ci apparaît imminente. Pour lui il est déjà mort et il doit se raisonner pour l'accepter au mieux.
Qu5 :
-son esprit se détache progressivement de son corps, un peu comme un schizophrène, c'est une image de la mort progressive. L'homme se réfugie dans ses pensées. L'auteur nous donne sa vision de la mort
Qu6 :
-le chien fait appel ici à son instinct, on voit alors le contraste entre la réaction de l'animal et l'homme. L'animal qui veut absolument sauver son maître et l'homme qui était prêt à le tuer dans le passage précédent. L'auteur croit-il vraiment en la nature humaine ? L'animal reste fidèle à l'homme jusqu'au bout
Qu7 :
-JL semble passionné par la nature puisque dans Croc blanc le personnage principal est un animal. JL fait une critique de l'homme moderne qui croit tout connaître mais se retrouve désarmé face à une nature hostile contre laquelle il n'a aucune emprise. Les animaux au contraire sont capables de mieux se débrouiller que l'homme en restant fidèles à celui-ci. L'homme est donc stupide de se croire supérieur car seul il est faible

Commentaires :
Cherche la 'leçon' du texte, le 'message' de London (cf r à chaud) : q3 : formulation 'ce passage est capital', q4 : 'comme je l'ai dit précédemment' (montre bien le lien que la lectrice établit elle-même entre ses différentes réponses ; les étudiantes, moins spontanées que les enfants, conçoivent un peu l'ensemble de leurs réponses dans une construction, comme une sorte de dissertation), dernière P de q5, et avant-dernière de q6, q7 tout entière

L'expérience de lecture d'Emile Faguet cahier de Phot p.14 Diapo 9

Qu1 :
-permet de faire une comparaison. L'homme, malgré toutes ses connaissances, ne semble pas faire les bons choix. Le chien, de par son instinct, semble sentir les dangers qui guettent l'homme. Le chien n'a pas l'orgueil et l'assurance qui mènent l'homme à sa perte
Qu2 :
-il sait qu'il est perdu, que la mort va le prendre. Il préfère attendre avec dignité. Il ne veut plus courir, éperdu, sans réelle chance de survie. De plus, la mort est probablement en train de gagner tout son être, par l'intermédiaire du froid (qui doit peu à peu l'endormir)
Qu3 :
-Désemparé, l'homme se décide à tuer le chien pour sauver sa vie. Il se réfère à une histoire présentant un homme qui se serait sauvé grâce à cette technique. L'homme n'a aucun scrupule et ne voit que l'utilité de la carcasse. Mais son ingéniosité (trop tardive) ne peut le sauver, il n'a pratiquement plus aucune sensibilité. Il semble être dans une incapacité totale.
Qu4 :
-jusque là, l'homme pensait pouvoir s'en sortir. Il luttait pour se persuader de sa victoire sur le froid. Il ne voulait se résoudre à mourir et continuait à se battre. Là, il comprend que la fin est imminente et préfère l'attendre, au lieu de s'agiter en tous sens pour, finalement, mourir. On peut y voir de la lucidité mais également un peu d'orgueil : 'être digne'
Qu5 :
-l'homme est en train de mourir. Le voile de la mort s'abat sur lui et il part dans une rêverie. Il n'est déjà plus présent. Son âme s'envole et l'homme s'éteint. Il a intégré l'idée de la mort puisqu'il voit son propre cadavre. De plus, il a compris son erreur : il le dit d'ailleurs, dans son rêve, à l'ancien. Paradoxalement, c'est la mort qui lui « ouvre les yeux » en les lui fermant
Qu6 :
-son attitude nous révèle qu'il pouvait, dès les premiers incidents, abandonner son maître et retrouver le camp. Pourtant, jusqu'au bout, il reste aux côtés de l'homme. Par ailleurs, lorsqu'il abandonne le cadavre, c'est pour aller retrouver le feu et la nourriture. Il y a donc encore une allusion à son instinct de survie
Qu7 :
-en quoi l'homme peut être orgueilleux, à l'extrême. L'homme du livre semble représenter les êtres humains qui, si souvent, se sentent supérieurs à la nature, aux animaux (ici, le chien). La connaissance et la culture sont souvent opposées à l'instinct. Pourtant, toute la superbe de l'homme, dans ce récit, le condamne et c'est le chien qui, se référant à son instinct, survit. On peut dire que 'l'instinct' de l'homme intervient trop tardivement, lorsqu'il veut utiliser la carcasse du chien. Toutes les questions métaphysiques que l'homme ne se pose pas dans ce roman, c'est ce dernier qui nous les soumet

Commentaires :
Ensemble des réponses centrées sur l'explication psychologique de 'l'homme' et de ses diverses réactions (cf réactions à chaud). Cette position fait passer la lectrice à côté de la valeur 'humaniste' du récit, en l'engluant dans l'opposition instinct animal / homme orgueilleux.





L'expérience de lecture de Vincent Jouve cahier de Phot p.14 Diapo 10

Qu1 :
-car lors d'un voyage dans le grand froid, il est courant, représentatif de ce monde. De plus, il introduit une opposition entre l'homme et le chien. On a l'impression que le chien en sait plus que l'homme. Cela donne un caractère plus fragile au personnage de l'homme
Qu2 :
-car il est abattu par ce qu'il vient de lui arriver, comme si un poids venait de lui tomber sur les épaules. Ce sont les prémisses de la mort et peut-être que son âme commence à s'évanouir, il ne panique donc pas et se laisse aller.
Qu3 :
-par rapport au reste du récit plutôt lent et calme, il y a tout d'un coup un sursaut : l'homme est en proie à la folie, ou je dirais plutôt que l'instinct de survie le fait agir. La chaleur du chien est son dernier recours. On s'aperçoit donc que c'est une erreur de voyager seul (cette question est récurrente dans l'oeuvre). Le lecteur sursaute donc et peut réagir quant à cette action : tuer. Que ferions-nous à sa place ? est-ce vraiment cruel ?
Qu4 :
-déjà, cette phrase m'est apparue comme un soulagement : l'homme panique, le lecteur se sent enfermé avec lui dans ce froid et cette mort qui arrive et le cerne. Cette phrase, je la comprends comme l'acceptation de la mort. Au lieu de devenir fou à l'idée de mourir, il est plus digne de rester calme puisque la mort est inévitable à ce moment précis. L'homme accepte enfin ce que l'on pourrait appeler son destin
Qu5 :
-la mort est déjà là. Il y a aussi le fait que l'âme se détache du corps mais ce n'est pas ce qui m'est imposé en premier. Je pense que l'auteur a voulu nous montrer que la mort s'emparait de l'homme, et qu'il l'acceptait
Qu6 :
-le chien veut survivre, son attitude est naturelle. Quand il hurle aux étoiles, j'ai l'impression qu'il ressent comme une injustice : là haut, tout scintille, ici, tout est froid et l'homme est mort
Qu7 :
-pour nous montrer, ou plutôt pour nous faire réfléchir sur cette idée : l'homme n'est rien face à la nature. Mais je pense qu'il y a aussi une réflexion sur la mort et comment l'appréhender : simplement, car elle est naturelle, et ici, elle vient libérer l'homme d'une situation impossible. Plutôt que d'essayer de vaincre la nature, il faudrait mourir en harmonie avec elle
Qu8 :
-ne me rappelle aucune autre lecture, ou peut-être à Du Mercure sous la langue, de Sylvain Trudel : c'est le récit d'un jeune garçon atteint d'un cancer des os et il se prépare à sa mort, c'est donc une réflexion sur la mort et comment l'accepter, ce qui me fait penser à l'homme et sa réaction face à la mort


Commentaires :
Utilise volontiers le je, évoque ses 'impressions' de lecture, prend conscience que le texte s'adresse à elle, intimement : q1 'on a l'impression que', q3 'je dirais plutôt que', 'on s'aperçoit que', 'le lecteur sursaute et peut réagir' ; se pose deux questions à elle-même : 'que ferions-nous à sa place ? est-ce vraiment cruel ?' ; q4 P1 et P2 où le je de la lectrice (quelque peu voilé sous des 'on, le lecteur, nous' et l'utilisation du conditionnel ou de questions adressées un peu à tous et à personne en particulier) apparaît enfin, délié, ayant dépassé la pudeur, la timidité. Voir également q5 : 'ce n'est pas ce qui m'est imposé en premier'. On pense au troisième « angle sous lequel on peut envisager la lecture littéraire », selon Vincent Jouve : « un 'pour moi' (c'est la lecture comme support d'un réinvestissement personnel : le texte traverse le temps pour venir me parler de ce que je suis ». (Vincent Jouve). Q8, par la formule de début, montre bien le mouvement de la lectrice en train de chercher dans sa mémoire ; elle se montre capable d'expliquer pourquoi ce texte lui rappelle celui qu'elle évoque : même émotion ressentie sans doute. Compréhension intime du récit de Jack London et de sa valeur humaniste.


Entretien du 19/10/06 :

Se rappelle un peu vaguement l'histoire : J'ai des images : la neige, le chien. Il ne se passait pas plein de choses, c'était lent comme texte.
Votre texte, il m'a troublée.
relit q1 : J'ai déjà vu des reportages, même des films, les hommes sont toujours avec des chiens...On dirait que le chien connaît le monde du froid, sait comment réagir, mais l'homme est prisonnier, il peut pas avoir la bonne réaction...le chien aurait pu réagir, survivre seul, pas l'homme
relit q2 : Je me rappelle très bien, ça m'a marquée énormément. Son âme commence à mourir un petit peu. Pour moi, le fait qu'il devienne calme, j'ai trouvé ça difficile : c'est comme s'il acceptait qu'il va mourir, et pour moi c'est pas concevable. J'ai peur de la mort, j'ai été très angoissée quand j'étais petite à propos de ça. C'est pas concevable, parce que je n'accepte pas la mort ; moi, je ne peux pas m'imaginer calme face à la mort. Pour moi, ça peut pas arriver. Moi j'avais à peu près 8 ans, je pouvais pas dormir, j'avais de l'angoisse quand je me couchais, je voulais pas qu'on éteigne la lumière, je pleurais, j'avais peur de la mort. J'avais peur de m'endormir et de me réveiller vieille, comme si tout ce que j'avais vécu c'était le rêve de la personne vieille qui allait se réveiller. J'avais l'impression d'étouffer. Pour moi, la mort c'est oppressant, étouffant.
Relit q3 : je me rappelle que cet épisode me marque beaucoup, du fait que tout d'un coup il va y avoir quelque chose de plus calme du tout, et ça fait réagir, alors que tout le long du texte c'était calme et ce moment est mis en valeur. Il me pose un problème : tout d'un coup c'est une question grave qui se pose à lui, qui se pose à nous. Ca nous tire un peu de notre torpeur, on s'imagine comme lui, on s'enfonce dans la neige comme lui, et tout d'un coup il y a ça qui arrive
Relit q4 : relit sa P : « l'homme panique, le lecteur se sent enfermé avec lui dans ce froid et cette mort qui arrive et le cerne » : l'impression que ça m'a donnée, surtout qu'il n'y a qu'un personnage, qu'un homme, on le vit avec lui, on se sent vraiment enfermé, j'avais l'impression que j'allais étouffer, mourir, qu'il y avait la mort de tous les côtés. C'était assez dur. J'avais l'impression que je me sentais un peu paniquée, enfermée, étouffée, comme au fond d'un puits. Quand je suis sortie de là (de l'épreuve de passation du 23/11/05), j'étais pas très bien. Maintenant bien sûr ça va, ça a pas duré trop longtemps...
Relit q5 : rien à ajouter
Relit q6 : c'est vraiment le cri du coeur...C'est difficile, parce que je ressens mais j'arrive pas à m'exprimer. C'est une injustice : là où il est il peut rien faire et les étoiles lui renvoient une lumière ; tout scintille en haut, tout est beau, et sur terre tout est mauvais... Le chien, lui, n'est que nature ; l'homme n'est que culture
Relit q7 : j'ai pas écrit ça comme ça, c'est assez fort, ce que j'ai écrit ça veut dire ce que ça veut dire. La culture enferme l'homme face à la nature toute puissante. En plus, c'est ce que je pense de l'homme, pour moi l'homme est négatif par rapport à la nature, il est tout le temps en train de la détruire
Relit q8 : pour moi, ce que je retiens c'est vraiment cette réflexion sur la mort. Le jeune garçon qui a un cancer sait qu'il peut pas s'en sortir, tout comme l'homme. Ce titre m'est venu en répondant à la question, pas avant, pas pendant la lecture, parce que j'étais vraiment dans le texte, pendant que vous le lisiez
Voulez-vous rajouter autre chose ?
Ce livre, je ne le relirai pas. Je trouve ça très perturbant. Pour moi c'est pas une petite histoire comme ça, ça m'a vraiment bouleversée, ça m'a fait poser des questions. Pourtant il n'y a pas beaucoup de livres où j'ai ressenti ça. C'est un des rares livres qui m'a troublée, ça a réveillé une douleur qui était en moi. C'est difficile pour moi lecteur.
Pour les réactions à chaud, moi j'avais rien à dire, c'était vraiment du vécu, pour moi tout était dit.





PLC2, passation du 18/01/06, réactions à chaud (10 stagiaires) (7 mn) cahier de Phot p.7

1-on s'attend au pire
2-on est frappé par le silence qui règne
3-ça a un côté très aventure. Le personnage du chien est très intéressant
4-le personnage de l'homme aussi, il est très bien dépeint dans le vide
5-bizarrement, on n'y croit pas trop, au fait qu'il ne pense pas, ni qu'il ne prenne pas conscience du danger, il est trop hermétique
6-peut-être aussi qu'il voulait se dépasser, dépasser ses capacités humaines
7-j'crois qu'il est trop vide pour ça
8-il a qu'un objectif : être à 6h avec les gars
9-c'qui fait bien penser au pire c'est le vide du personnage, et le narrateur derrière, c'est ça qui fait penser à ça
10-oui, vide, mais aussi un seul objectif, et il est têtu
11-c'est pas d'l'inconscience, plutôt une force qui le tire, dans sa tête, de vouloir se dépasser à tout prix
12-il a conscience du danger, mais c'est par rapport aux anciens
13-je suis étonné au début il est plongé in medias res dans le onde
14-on sait pas qui est cet homme
15-pourquoi il est là ? que fait-il ?
16-ça fait presque trois voix pour une même situation : l'homme, le chien, une voix qui pose des chiffres, une réalité presque mathématique
17-le thème du froid aussi, qui prend la place d'un personnage, c'est presque une force vivante
18-il est implacable, le froid, si on prend pas certaines précautions
19-c'est lié à ...( ?) du personnage, le froid comme une sorte de fatalité
20-le thème du froid qui revient comme une litanie
21-un élément à vaincre
22-il faut lutter contre le froid et contre la nature
23-la progression du passage : la lutte, on suit les traces, mais il n'y a pas vraiment d'action







L'expérience de lecture de Julia Kristeva cahier de Phot p.15 Diapo 11

Qu1 :
-le chien sert à apprécier le comportement de l'homme. Il représente l'action par instinct de conservation ; l'homme, lui, ne possède pas cet instinct. Cela nous montre le danger qui menace cet homme sans qu'il en ait conscience et rend cette menace plus prégnante, lui donne davantage de poids. Le chien a un rôle de Cassandre, l'homme ne comprend pas les réactions du chien (les remarque-t-il ?) et se précipite vers sa mort. C'est du moins ce qui semble se présager (p.26)
Qu2 :
-l'homme a sans doute conscience que son unique chance vient de passer. Il ne sert plus à rien de lutter. Ce calme marque sa résignation à accepter le sort qui l'attend
Qu3 :
-l'homme cherche un dernier expédient pour ne pas mourir. Le lecteur peut s'imaginer que cet homme va effectivement tuer le chien pour survivre, ironie du sort qui donnerait un rôle différent au chien, qui lui est adapté à la survie dans un milieu extrême. C'est une nouvelle péripétie qui tient le lecteur en haleine et peut lui faire espérer une fin 'heureuse'. On peut également voir cet épisode comme une mise en situation du darwinisme : le plus adapté survit. Or l'homme qui peut envisager de supprimer le chien, en est empêché car ses doigts sont gelés
Qu4 :
-alors que l'homme n'avait pas pris conscience qu'il jouait sa vie dans ce voyage (il ne pensait, au pire des cas, ne perdre que quelques orteils). Il réalise que sa vie est menacée et qu'il n'a plus aucun moyen pour se sauver
Qu5 :
-l'homme a conscience de sa mort prochaine mais il peut s'en détacher comme manière de nier la mort. Il se montre ainsi plus fort que les circonstances, plus fort que le chien car il a conscience d'exister et d'être écrasé (cf le roseau pensant de Pascal)
Qu6 :
-le chien n'a plus rien à attendre de l'homme mort : ni feu, ni nourriture. Aussi adapté soit-il au milieu, c'est un animal domestique qui a besoin de l'homme. Il a accompagné l'homme sans qu'il y ait de lien entre eux : il a pu établir une différence entre les actions de cet homme et le comportement normal pour survivre. Une fois l'homme mort, son rôle de témoin n'est plus, il retourne auprès d'autres hommes pour y trouver chaleur et nourriture
Qu7 :
-l'orgueil de l'homme, sa démesure peut causer sa perte. Cependant, même écrasé, l'homme a conscience de sa mort, malgré son aveuglement durant le voyage. London nous montre le « spectacle d'une belle catastrophe » annoncée par le vieux de Sulphur Creek et par la vision du chien, sorte de choeur de la tragédie qui se joue
Qu8 :
-Moby Dick (le comportement d'Achab qui se laisse entraîner toujours plus loin par son obsession)

Commentaire :
Capable d'utiliser sa culture : les références culturelles aident à comprendre le texte (q1 : Cassandre ; q3 : Darwin ; q5 : Pascal, et ici cette référence permet au lecteur de ne pas faire le contresens si fréquent chez les autres lecteurs : London est 'du côté de l'homme', et non 'du côté du chien' ! ; q7 : définition de la tragédie ; q8 : Melville). Ici, on voit bien comment « on lit toujours plusieurs textes à la fois », Franck Schuerewegen, in V.Jouve L'expérience de lecture.
PE2D G2, passation du 06/01/06, réactions à chaud (12 stagiaires) (12 mn) cahier de Phot p.8

1-y a peu d'action. C'est très descriptif
2-très ennuyeux
3-très répétitif
4-i dit plusieurs fois la même chose.
5-inintéressant
6-j'suis assez d'accord
7-ça donne froid
8-y a une comparaison entre les réactions de l'homme et les réactions de l'animal
9-c'était dommage qu'ils étaient pas plus en harmonie
10-on se demande bien pourquoi il a bravé le froid
11-on se demande bien où il va
12-il va retrouver les gars
13-il a envie de faire un truc que personne n'a encore fait
14-c'est plus de la vantardise
15-c'est plus de la fierté
16-un défi
17-il pense pas qu'il y a du défi, c'est dur mais...
18-il a pas respecté les règles
19-c'est pas une volonté de sa part, il est obligé de braver le froid
20-une fois qu'il est dedans, on sent qu'il est tout de même heureux de pouvoir braver ce froid
21-tu donnes beaucoup d'esprit à l'homme !
22-je donnerais plus d'esprit au chien
23-l'homme, il est pas réfléchi
24-pour moi, c'est pas un défi, lui n'a pas du tout de réflexion sur sa vie, il a des réflexions très matérielles ...il a aucun lien avec son chien, sauf quand le chien a les pattes mouillées, il va tout de même l'aider
25-le chien, il s'en sert
26-le personnage a quand même un degré de maîtrise, il sait évaluer la température, pour les sources il sait par expérience qu'il faut pas passer à droite...
27-mais (c'est pas) ce qu'il observe, on lui a déjà raconté
28-on sait pas non plus qui il est : il est peut-être eskimo, indien... ou quelqu'un d'étranger au pays
29-dans le texte, il nous donne des repères au niveau de l'homme pour l'espace, pour les températures...
30-des repères spatio-temporels
31-c'est très lent
32-tout ce qui est indices à propos des personnages, des protagonistes, il y en a peu
33-si, il chique, donne des coups de moufle...
34-on peut pas s'identifier au personnage, on connaît pas son nom, son âge
35-oui, mais il décrit précisément, avec lenteur, on s'y voit bien
36-le froid, le blanc, ça donne un certain flou
37-j'aurais bien aimé avoir le livre (plutôt que d'entendre la lecture), pour de temps en temps ne pas lire certains passages mais regarder les images : j'ai eu tendance à décrocher...



L'expérience de lecture d'Umberto Eco cahier de Phot p.16 Diapo 12

Qu1 :
-le personnage du chien apporte au récit la notion de l'instinct qui donne un peu plus de sens aux conditions dans laquelle est placé le personnage de l'homme qui semble décroché de tout instinct
Qu2 :
-aucune idée
Qu3 :
-cela permet de mettre en évidence l'instinct de survie de l'homme et de le mettre en face à face avec celui de l'animal
Qu4 :
-l'homme comprend qu'il va avoir à faire face à la mort, accepte cette idée (calmement) et cherche comment il va pouvoir faire pour lutter contre elle. En l'occurrence, il choisit de courir, façon de lutter et de mourir digne
Qu5 :
-l'homme est mort, que c'est son âme qui voit son cadavre. L'auteur présente au lecteur une idée qu'il y a une vie après la mort
Qu6 :
-le chien aurait pu aller chercher de l'aide (ou essayer) avant que l'homme meure
Qu7 :
-l'homme n'a pas toujours conscience des dangers : que l'humanisation l'éloigne de ses instincts. Et que l'animal au contraire, dans une situation extrême, fonctionne instinctivement

Commentaire :
La maladresse de l'expression se combine avec la naïveté de réflexions superficielles ; les réponses aux premières questions tournent autour d'une unique remarque : la valorisation (apparente !) de l'instinct : q1 et 3, q2 aveu d'impuissance, q7 également ; q4 : la paraphrase permet au moins ici de ne pas faire de contresens ; q5 : généralisation un peu large ; q6 : naïveté et incohérence.

L'expérience de lecture du pharmacien Homais cahier de Phot p.16 Diapo 13

Qu1 :
-le personnage du chien apporte un peu d'humanité au texte car il est censé être 'le meilleur ami de l'homme', mais ici il est réduit à l'image d'une bête : il est 'esclave' de l'homme. Image d'une vie réelle, normale, avec un maître et son chien qui est anéantie, contredite
Qu2 :
-ses pieds étaient déjà gelés. Maintenant il semblerait que tout son corps le soit car il ne peut plus se chauffer auprès du feu. L'intérieur de son corps se gèle, il est pétrifié par le froid et se raidit. Peut-être est-il en train de mourir de froid
Qu3 :
-cela montre bien l'inhumanité de cet homme qui veut tuer son chien pour se chauffer mais il en est incapable car il manque de forces sinon il l'aurait fait. C'est peut-être ce que l'on appelle 'l'instinct de survie'. L'homme est capable de tout même du pire
Qu4 :
-il n'imagine qu'à cet instant seulement qu'il peut mourir. Il ne semblait pas y avoir pensé avant. Il n'émet que maintenant l'éventualité de la mort. Il se rend compte qu'il peut mourir et que cela ne sert plus à rien de lutter car il n'a pas d'autre choix, c'est pourquoi il doit rester 'digne'
Qu5 :
-l'homme est mort son âme / esprit monte au ciel et il voit son corps qui gît dans la neige
Qu6 :
-après avoir fait le deuil de son maître (rapidement), le chien reprend sa vie de chien et se souvient qu'il n'a pas mangé depuis un certain temps donc il se dirige vers la nourriture et va chercher un nouveau maître
Qu7 :
-l'homme est un animal comme les autres. Pour survivre il est capable de tout et peut agir comme un animal. Il a un instinct d'animal. L'homme ne peut compter que sur lui-même
Qu8 :
-L'oeil du loup, de Pennac, à cause du personnage du chien qui fait penser à un chien loup donc histoire de loup


Commentaires :
Réflexions naïves, appuyées sur la doxa, formulée en termes de sentences tout droit issues de la sagesse populaire, et utilisées avec valeur de preuves : cf 6 formules soulignées en q1 'le chien...le meilleur ami de l'homme' (noter également le début de q1, qui frise l'absurdité), q3 'ce que l'on appelle 'l'instinct de survie'', voir aussi la dernière P ; idem in q7, première et dernière P.


Professeurs d'école en stage de formation continue, passation du 09/03/06, réactions à chaud (20 mn) cahier de Phot p.9

1-c'est pas bien gai
2-j'ai eu du mal à rester concentrée pendant toute la lecture, c'est très très descriptif
3-on attend l'action
4-j'ai l'impression que ce texte avance à la même vitesse que le personnage, pas très vite
5-un homme sans nom, et j'ai eu un peu de mal à m'identifier, y a un peu de distance
6-j'ai trouvé ce type d'un pathétisme assez fort, il n'avance pas d'un mètre tout le long de l'histoire. Le personnage comprend rien du début à la fin
7-on sentait le froid nous envahir
8-j'ai l'impression qu'au départ il avait la sensation de dominer les éléments, puis que c'était les éléments qui le dominaient
9-malgré tous les signes qui pouvaient l'alerter il s'entête
10-c'est un autre monde, bien américain, on n'a plus ce contact avec la nature. Il se passe des tas de choses...Ces descriptions, j'adore ça, il se passe quelque chose de vital...y a pas une action fulgurante, c'est formidablement écrit
11-le fait que l'homme et le chien n'aient pas de nom, ça augmente le froid
12-je vais peut-être choquer, mais je me demande qui est le plus la bête : l'homme, ou le chien ?
13-j'ai presque plus d'affection pour le chien
14-impression de l'homme face à la nature, le doute de l'explorateur
15-non, tu crois qu'il doute ?
16-l'inconnu, il croit connaître, mais l'accident survient
17-il a beaucoup de certitudes : les heures pour arriver, telles personnes...
18-oui, mais il a aussi beaucoup d'incertitudes
19-on est comme ça, c'est simpliste de dire qu'on aime mieux le chien. Je trouve que l'homme est totalement comme nous
20-tout l'aspect solitude, la description du départ, les couleurs, tout blanc, sauf la ligne noire, tout blanc et tout noir, et les sapins...
21-il a beaucoup de certitudes, mais des certitudes calculées, par rapport à ce qu'on peut savoir de la nature. Il sait arriver à tel endroit, il sent les pièges de la rivière
22-le texte est ainsi fait qu'on sait qu'il va arriver quelque chose
23-j'aime bien : on retrouve bien la manière dont on se parle à soi-même quand on est seul
24-il parle pas à son chien : aucune interaction entre l'homme et l'animal. C'est très matériel ce qu'il dit, il y a aucune pensée élevée


L'expérience de lecture de Charles Bovary cahier de Phot p.17 Diapo 14

Qu1 :
-le personnage du chien est en opposition avec l'homme, il représente 'le sage', celui qui écoute la nature, qui la respecte. Ce qu'il en connaît, ce qu'il en comprend c'est ce qu'il en a appris de ses ancêtres. Il est le regard extérieur qui analyse le comportement de l'homme
Qu2 :
-il semble s'obliger à rester calme puisque la raison veut qu'on réfléchit mieux dans le calme et dans le cas présent l'homme doit réfléchir. A quoi bon s'énerver ?
Qu 3 :
-donne une image définitive de la relation ou plutôt de la 'non relation' entre les deux personnages. « Il se rendit compte qu'il ne pourrait pas le tuer. Il n'en avait aucun moyen ». La première phrase pouvait laisser espérer que l'homme aurait un geste 'humain', la seconde ne laisse plus rien espérer de lui !
Qu 4 :
-il veut tout maîtriser y compris sa mort. Plusieurs fois il est dit que l'homme garde son calme, réfléchit...De plus le personnage ne semble jamais vouloir céder au désespoir...
Qu 5 :
-l'homme a une telle estime de lui, de telles certitudes qu'il est capable aussi d'avoir une image de la mort. Cette épopée était-elle un pari ? un jeu de cadre supérieur en mal de promotion ?
Qu 6 :
-le chien a été cohérent avec lui-même tout au long du récit. Il avait donc son choix depuis le début du texte. Il ressemble à un serviteur de bourgeois...ou à ces personnages qui connaissent la réponse d'une 'énigme' d'une oeuvre et qui avouent à la fin en disant 'on ne m'a jamais posé la question' (exemple : le bonheur est dans le pré)
Qu 7 :
-Besoin alimentaire. Gagner un séjour aux sports d'hiver sponsorisé par Rossignol. Concours SPA. Amour démesuré pour les paysages enneigés !

Commentaires :
Avant le déraillement final, qui traduit sans doute une sorte de refus du texte, une incompréhension qui s'exprimait déjà en q5 (dernière P, où apparaissait déjà l'anachronisme), surgit presque à chaque réponse la référence à des arguments 'généraux' (presque de sagesse populaire) : q1 'le sage', 'ce qu'il en a appris de ses ancêtres', q2 'la raison veut qu'on réfléchit mieux dans le calme, A quoi bon s'énerver ?', q3 l'expression 'la non relation', la citation et le point d'exclamation qui clôt la réponse, q4 l'expression 'céder au désespoir' ; fin de q6 : ces personnages qui.. et l'allusion au film 'le bonheur est dans le pré' ; comment interpréter le sens de q7 ? Anachronisme dû au refus d'entrer dans le texte ? difficulté à envisager une époque révolue ? non lectrice...


Conclusion sur les 12 études de cas :

Ces fragments d'expériences de lecture nous semblent se caractériser par leur variété, leur richesse, leur cohérence.

Nous n'insisterons pas sur l'insatisfaction qu'on peut ressentir devant les piètres performances de certains adultes, que ce soit individuellement ou dans le moment collectif qui suit la lecture magistrale. Charles Bovary est sûr de lui, et son 'déraillement final' s'inscrit bien dans la perspective qu'ouvre la séance collective : voir notamment les 9 premiers tours de parole, ainsi que les tours 11 à 17, 22 et 24. Deux personnes ont tenté, vainement, de s'opposer à la lecture majoritaire du groupe, celle qui intervient dans les répliques 10, 19, et 23, qui semble avoir apprécié le texte, et plus timidement celle qui intervient en 18, 20 et 21.

Umberto Eco n'a rien compris ! c'est un cas assez typique de contresens de lecture. Quant à Homais, sa suffisance s'exprime bien dans son emploi des formules de l'opinion commune. Les 3 étudiantes de licence Lettres Modernes illustrent le décalage qu'il peut y avoir entre le moment collectif, où certains adultes n'osent pas s'exprimer, par une sorte de pudeur devant le groupe, mais où ils y parviennent en situation davantage protégée : répondre par écrit à un questionnaire qui ne sera lu que par le professeur, voire évoquer dans une situation de dialogue différé, où l'étudiante se sent en confiance, son expérience de l'année précédente.

C'est le cas de Vincent Jouve, qui parvient à trouver les mots pour relater une expérience très riche, presque traumatisante, et à dépasser le trouble qui l'a envahi. Lagarde quant à lui offre de manière presque caricaturale ce que l'enseignement secondaire présente encore trop souvent : lire consiste à rechercher 'le sens profond du texte', le 'motif dans le tapis' aurait écrit Henry James. Emile Faguet, dans un autre registre, montre bien que dans le secondaire l'objectif de la lecture est confondu avec celui qui consiste à analyser la psychologie des personnages, comme si le professeur de lettres devait s'ériger en spécialiste du comportement humain ! Julia Kristeva, c'est le bon élève, celui qui a réussi, et qui parvient à utiliser avec brio tout ce qu'on lui a appris : il tire parti de sa formation, malgré les piètres performances du moment collectif de son groupe.

La lecture des enfants est plus gratifiante. Après un moment collectif remarquablement riche, rien ne les bloque. Chacun développe son expérience de lecture avec énergie, avec une sorte de jubilation dénuée de tout complexe où toute sa personnalité peut s'exprimer. Jack London profite bien du moment collectif, qui lui a sans doute permis d'entrer résolument dans la perspective de l'auteur. Roland Barthes également tire parti de la discussion générale, mais à sa manière : en répondant à l'écriture littéraire par quelques bribes d'écriture littéraire. Stendhal est peu bavard, j'avais pensé l'appeler également Spartiate à cause du laconisme de ses réponses. Emma Bovary s'approprie le texte énergiquement, on n'en attendait pas moins de cette maîtresse femme ! Wolfgang Iser va jusqu'à commenter ses propres réponses. Pour tous ces enfants, le moment collectif a bien représenté un tremplin pour développer leurs positions originales.


Conclusion :

Certes nos données sont insuffisantes ; nous ne prétendons pas posséder l'ensemble des traces qui constitueraient la lecture opérée par tel individu ou tel groupe. Quelques éléments peuvent cependant être retenus.

L'effervescence de la lecture d'un groupe d'enfants fait pâlir encore l'aspect terne de celle d'un groupe d'adultes, même quand il s'agit de 'spécialistes' de la littérature. La pudeur empêche certes les adultes de se livrer en public. D'autre part, les effets d'un enseignement au Collège et au Lycée, voire à l'Université, enseignement sans doute trop formaté, trop 'technique', pas toujours adapté à la lecture littéraire, ont laissé des marques. Chez certains lecteurs adultes, peut-être pouvons-nous également voir un mépris de la littérature de jeunesse (j'ai toujours présenté le texte comme appartenant à cette catégorie ).

Le moment d'échange dans le groupe ne paraît pas brider les expressions personnelles, originales. Sans doute même qu'il leur permet plutôt de mieux s'exprimer, c'est tout au moins ce qu'il me semble. La variété des postures adoptées par les divers lecteurs en témoigne.

Enfin, c'est la richesse des interprétations tentées par les uns et les autres qui nous a permis de leur attribuer un pseudonyme, succombant à un humour un peu facile, certes, mais qui se veut surtout un hommage à ces 213 lecteurs qui ont accepté de se prêtre au jeu de cette lecture, et que je voudrais remercier.


Recherche:
 dans ce site:
   
   
   
 Rechercher
Annuaires      Site map

Batiment Anthropole - CH-1015 Lausanne  - Suisse  -  Tél. +41 21 692 32 30