Amaranta Fontcuberta

Assistante diplômée et doctorante au Département d’écologie et évolution de la Faculté de biologie et médecine, Amaranta Fontcuberta étudie l’organisation sociale d’une espèce de fourmis de montagne. Elle s’intéresse aussi au dialogue des savoirs entre les chercheurs.es et d’autres métiers.

 

Entretien du 29 août 2019

 

 

Coordinateur CIRM (CC) : Tu as organisé l’évènement Derborence, lieu de vie et de sciences, soutenu par le CIRM, qui a connu un grand succès. En quoi cela consistait-il ?

 

Amaranta Fontcuberta (AF) : C’était une rencontre entre différentes personnes qui travaillent dans la vallée de Derborence, en Valais. Elles ont différents métiers et donc différents rapports avec la vallée. Le but était de les faire dialoguer et partager leurs expériences de Derborence.

 

CC : Pourquoi ce format ?

 

AF : Pendant mon travail de terrain à Derborence, j’ai eu beaucoup d’interactions avec d’autres personnes : le berger, les ouvriers qui entretiennent la route, les touristes. Je me suis dit qu’il serait intéressant de partager avec eux ma recherche et leur expliquer qu’est-ce que je fais à Derborence. Mais je n’aime pas trop quand les scientifiques sont les seuls à donner l’information. Je préfère avoir un dialogue où je peux apprendre d’eux et eux de moi.

 

CC : Et donc tu as organisé des présentations et une table ronde à Conthey. Puis il y a eu des sorties sur le terrain.

 

AF : Oui, six excursions thématiques sur différents métiers ont eu lieu en juillet et août. Chaque excursion était planifiée et guidée par une personne travaillant dans la vallée. Par exemple l’une était proposée par la gardienne de la réserve naturelle, et une autre par le berger, qui nous a amenés voir son troupeau de vaches et un alpage où d’autres font du fromage. Moi-même et mon collègue avons guidé une sortie scientifique sur la biologie évolutive des fourmis.

 

CC : Qu’est-ce que tu recherches dans ton projet de doctorat ?

 

AF : Nous essayons de comprendre pourquoi chez une espèce de fourmis des Alpes (la fourmi alpine argentée), deux formes d’organisation sociale cohabitent dans les mêmes populations. Par exemple, à Derborence, on trouve des familles avec une seule reine et d’autres familles avec des dizaines de reines. Le nombre de reines est très important dans les sociétés d’insectes sociaux, car il détermine la parenté entre membres, c’est-à-dire si les fourmis sont sœurs ou cousines, et donc, quel genre d’interactions elles vont avoir entre elles.   

 

CC : Est-ce que c’est « utile » en termes de durabilité des écosystèmes de montagne ?

 

AF : Il s’agit d’une recherche fondamentale sur le fonctionnement des systèmes naturels, sans nécessairement avoir des applications immédiates. Le cas de cette espèce de fourmis est unique et très intéressant du point de vue évolutif parce que l’organisation sociale est déterminée par un polymorphisme génétique très ancien (30 millions d’années). Nous essayons de comprendre les mécanismes de sélection naturelle qui expliquent le maintien de ce polymorphisme, c’est-à-dire pourquoi il représente un avantage pour les populations de fourmis. Une de nos hypothèses est que ce polymorphisme leur permet de s’adapter à la variabilité environnementale. Les habitats de rivière comme ceux de Derborence changent périodiquement (crues) et avoir deux formes d’organisation pourrait être avantageux parce qu’elles donnent aux colonies des avantages complémentaires : une forme serait utile pour coloniser et l’autre pour vivre dans des habitats très densément peuplés.

 

CC : S’agit-il d’un projet interdisciplinaire ou plutôt focalisé sur une discipline ?

 

AF : Il s’agit d’un projet disciplinaire en biologie évolutive qui utilise des méthodes très variées. On mélange l’écologie, la génétique moléculaire, la théorie de l’évolution… On va de la compréhension des gènes à la compréhension des interactions entre les animaux et leur habitat. En ce sens, on est habitué·e·s à changer d’échelle, à penser à différents niveaux, ce qui est un peu similaire au travail sur des sujets interdisciplinaires.

 

CC : Est-ce que tu as appris quelque chose de complémentaire avec l’organisation de la rencontre et des excursions à Derborence ?

 

AF : Oui, beaucoup de choses. Les interactions avec les intervenant·e·s à la table ronde (du berger au gérant du barrage hydroélectrique) m’ont permis de sortir du cadre académique où on partage tous le même code de communication. Là, par contre, il y avait un mélange de langages différents. Un des enjeux était de rendre la rencontre inclusive, en utilisant un cadre où tout·e·s se sentent à l’aise et légitimes pour parler. Le débat entre les membres de la table ronde et le public présent (qui incluait d’autres acteurs actifs du territoire) a été complexe et plus engagé que ce que j’avais imaginé. Par exemple, une certaine controverse est apparue autour de la gestion de la réserve naturelle dans la vallée. Je venais de suivre un cours sur l’engagement des acteurs du territoire dans des processus de décision mais j’étais un peu naïve vis-à-vis des enjeux autour de Derborence…

 

CC : Qu’est-ce que le CIRM apporte à ta recherche ?

 

AF : Je trouve très intéressant qu’il existe un centre de recherche interdisciplinaire avec un focus sur des territoires, unités d’étude interdisciplinaires par définition. La montagne est un type de territoire particulièrement intéressant dans lequel j’ai l’impression que les interactions sont plus intenses qu’ailleurs, dans le temps et dans l’espace. La rencontre que j’ai organisée à Derborence grâce au soutien du CIRM ne fait pas partie de mon doctorat. J’ai donc pu élargir mes compétences dans le domaine de la médiation, au-delà de « juste » faire la recherche. Je trouve intéressant que les doctorants puissent faire partie du CIRM. Quand vous avez encouragé les plus jeunes à devenir membres, je me suis dite que le CIRM peut être un lieu de réflexion où je peux rencontrer d’autres personnes ou demander de l’aide. J’avais une idée – la rencontre de Derborence – qui sortait du cadre de mon doctorat, et plutôt qu’une aide économique, j’avais besoin de soutien, de savoir que la mettre en place avait du sens. Et j’ai trouvé ce soutien.

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