Grégory Quin

Grégory Quin est MER a l'Institut des sciences du sport de la Faculté des sciences sociales et politiques. Il a donné une conférence à Leysin sur l'histoire du ski alpin suisse, organisée par le CIRM dans le cadre des Jeux Olympiques de la Jeunesse d'hiver.

 

Entretien du 20 février 2020.

 

 

Coordinateur CIRM (CC) : Une semaine après ta conférence, une table ronde a eu lieu à Leysin sur l'avenir du tourisme alpin. Quelles perspectives pour le ski ?

 

Grégory Quin (GQ) : Son avenir est clairement lié aux politiques environnementales. D’une manière générale, il y a de moins en moins de neige dans les Alpes, surtout à basse altitude, et des stations ont déjà fermé. Dans ce contexte, la pratique du ski est menacée par des contraintes liées à l'altitude : en-dessous de 1000 m il manque la neige et en-dessus de 3000 m il manque de l'espace pour développer les infrastructures. Aujourd'hui, à 1000-1200 m, le ski n'est plus possible sans enneigement artificiel, ce qui a un coût économique et un impact environnemental, notamment en termes de consommation d'eau.

 

CC : Comment est-ce que les questions de durabilité ont influencé le ski et l'aménagement de ses territoires ?

 

GQ : Peu. Encore trop peu. Nous en sommes encore à des formes de massification de la pratique, avec des infrastructures toujours plus efficaces et de taille croissante. Par contre, par rapport au paysage considéré comme un patrimoine, la Suisse a très tôt fait attention à ne pas trop « bétonner » les stations de ski. De ce point de vue, la montagne a été assez protégée. En outre, c'est très facile d'arriver aux pistes avec les transports publics, contrairement à d’autres pays alpins. Par ailleurs, il me semble que la promotion du ski et de la durabilité reste encore une contradiction assez forte.

 

CC : L'alpinisme est aussi au cœur des débats sur la durabilité, notamment avec son inscription dans la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Est-ce qu'il y a une histoire commune entre alpinisme et ski ?

 

GQ : L'alpinisme est probablement plus lié à la science. Jusqu'au 18ème siècle, les ascensions avaient plutôt des motivations scientifiques, et ce n’est qu’au 19ème siècle qu’il y a un glissement vers le « sportif », et de nouvelles motivations en termes de rapidité ou de technicité des voies empruntées.

 

CC : Messner disait qu'il voulait grimper haut pour descendre profondément en lui-même.  

 

GQ : Dans ce sens-là, l'alpinisme et la plongée sous-marine sont similaires. En les faisant, on change de monde, et l’on peut suivre à la fois une quête romantique d’altitude et un besoin d’introspection. Pour revenir à ta question, vers la fin du 19ème siècle, on observe une émergence du ski dans les sections du Club Alpin ; cependant à l’échelle suisse, les dirigeants l’ignorent encore, au motif qu’il n’est pas assez « sportif ».

 

CC : L'histoire est toujours éclairante. Au CIRM, on se rend compte de l'utilité de l'histoire ou plutôt du temps comme "lieu" de rencontre des disciplines. Comme historien, qu'est-ce que tu en penses ?

 

GQ : Je suis d'accord. L'historien peut faire dialoguer différentes connaissances au fil du temps, mais cela ne veut pas dire que l'histoire soit la discipline la plus importante. D'autres disciplines pourraient aussi jouer ce rôle "fédérateur", comme la sociologie par exemple. On devrait faire plus d'interdisciplinarité, mais c'est très dur. Dans les espaces interdisciplinaires, chacun a d’abord besoin de défendre sa discipline et cela peut prendre beaucoup de temps, marginalisant les discussions avec les autres disciplines.

 

CC : Qu'est-ce que le CIRM t'apporte ?

 

GQ : J'apprécie les initiatives autour du CIRM. A l’instar de ce que je connais autour du « sport », interroger la montagne comme objet de recherche permet précisément d’entamer un dialogue interdisciplinaire. Dans le cadre du CIRM, la montagne possède différentes significations selon les perspectives de ses chercheur·e·s et c’est très fécond. De fait, sans l'objet commun on ne peut pas facilement faciliter l’interdisciplinarité. La montagne permet de rassembler tout le monde, depuis les sciences naturelles jusqu’aux sciences humaines.

 

CC : Des 76 membres du CIRM, il y en a que 4 de la Faculté des sciences sociales et politiques, dont toi. La montagne n'est-elle pas intéressante pour les SSP ?

 

GQ : C’est une question complexe. A l'Institut des sciences du sport, nous sommes déjà dans une structure interdisciplinaire (il y a des historiens, des sociologues, des physiologistes, etc.), dès lors se pose la question de faire partie d’un deuxième centre interdisciplinaire ou d’aller chercher des ressources dans des structures disciplinaires. Personnellement, je suis aussi au Centre d'histoire internationale et d'études politiques de la mondialisation (CRHIM), au sein de la Faculté des SSP. Notre faculté est d’ailleurs aussi très interdisciplinaire, de la psychologie à la science politique.

 

CC : Comment pourrait-on attirer les chercheur·e·s en SSP ?

 

GQ : Est-ce qu'il y a moins de gens en SSP qui s'intéressent à la montagne, comparé à d'autres facultés ? C'est possible, et si les gens n'ont pas d'intérêts directs pour la montagne dans leurs propres recherches, c'est compliqué de les faire intégrer un centre sur la montagne. Cependant, il y a plusieurs collègues de la Faculté qui travaillent actuellement sur une recherche sur les élites politiques au niveau local. Je suis persuadé que quelques-unes de ces élites locales étaient membres du Club Alpin et qu’un intérêt pour la montagne peut ainsi émerger chez mes collègues. Ainsi, je peux terminer en posant une question à mes collègues : Si les plus grandes sections du Club Alpin suisses sont à Zurich, Berne, Bâle, Lausanne, c’est qu’il y a bien des explications « urbaines » pour comprendre l’histoire de la montagne.

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