La légitimation culturelle de l'affiche en Europe après 1945: l'exemple de la Pologne

Projet FNS

Direction du projet: Prof. Philippe Kaenel (UNIL, section d’histoire de l’art), codirection: Prof. André Ducret (Université de Genève, département de sociologie), et Katarzyna Matul (Doctorante FNS)

L’affiche fait partie des médias comme le film, la photographie ou la bande dessinée dont la reconnaissance artistique, au cours du XXe siècle, est restée en demi-teinte. Publicitaire à l’origine, l’affiche s’est très tôt fait reconnaître en tant que moyen d’expérimentation artistique qui a intéressé les artistes, les collectionneurs, les critiques d’art, les conservateurs de musées, ou les historiens de l’art. Au XXe siècle, le statut de ce médium est demeuré ambigu. Sa valorisation, sa promotion au sein d’un champ artistique hiérarchisé, effectuée notamment par le biais de son institutionnalisation, repose sur le jeu entre sa valeur esthétique et ses fonctions utilitaires (économiques, politiques…) de plus en plus déniées.

Le projet soutenu par le FNS étudie le processus de légitimation culturelle et de reconnaissance artistique de l’affiche, en tant que médium et que pratique spécifique, au XXe siècle en Europe, en prenant comme exemple particulier le cas de la Pologne, tout en établissant des comparaisons avec d’autres pays européens, en particulier la France, la Suisse et l’Allemagne. A partir des années 1960, on observe une intensification de l’intérêt porté à l’affiche « artistique » par le monde de l’art et par les instances politiques. Ce phénomène prend une dimension importante notamment en Pologne sous le régime communiste où furent fondés, à Varsovie, la Biennale internationale de l’Affiche en 1966 et le Musée de l’Affiche en 1968, le premier musée entièrement consacré à ce médium. Suite à la création de ces institutions, pour la première fois de son histoire, l’affiche fut désormais considérée sérieusement en tant qu’objet d’exposition. Privée de ses fonctions utilitaires, elle est devenue un objet d’art selon l’expression de Kant, comme «une finalité sans fin », régulièrement exposé, collectionné, restauré, critiqué et commenté par les experts. Néanmoins, le «devenir art» de l’affiche entre en contradiction avec la définition même du médium, avant tout publicitaire et informative ou «utilitaire».

L’activité du Musée de l’Affiche et de la Biennale internationale de l’Affiche (et de leurs conservateurs) constitue un moment-clé dans le processus de reconnaissance et de consécration artistique de l’affiche en Europe. Elle est fortement liée à l’engagement des autres acteurs du «monde de l’art»: graphistes (Jan Lenica, Jozef Mroszczak, Roman Cieslewicz, Jan Mlodozeniec…), critiques d’art (Szymon Bojko et d’autres critiques de la revue « Projekt »), historiens de l’art (Jan Bialostocki, Mieczyslaw Porebski…), enseignants (Henryk Tomaszewski…), collectionneurs et marchands (Krzysztof Dydo…). Les relations que ces acteurs polonais entretiennent avec leurs homologues européens éclaire de manière significative le processus de la reconnaissance artistique qui affecte l’affiche. Au cœur de cette recherche se trouve l’analyse des stratégies de reconnaissance appliquées par ces acteurs et leurs critères (esthétiques, techniques, politiques…), en relation avec l’essor des expositions et l’évolution de la formation des affichistes. Quels sont les critères d’évaluation en jeu: technique de réalisation, choix esthétiques, usages publicitaire et commercial? Sur quelles bases et de quelle manière les affiches exposées ou publiées sont-elles jugées «artistiques»? Quels sont les facteurs de résistance à leur reconnaissance artistique potentielle ? Enfin, comment les affiches donnent-elles à voir leur positionnement dans le champ artistique? Telles sont les questions auxquelles cette recherche tend à apporter des réponses en utilisant le cas polonais, dans ses relations avec l’affiche européenne au XXe siècle.

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Jan Lenica, Wozzeck, 1964

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Kazumasa Nagai, Publicité pour la bière Asahi, 1966

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