André Bonnard

Introduction et contextualisation

André Bonnard, professeur à l’Université de Lausanne de 1928 à 1957, a provoqué un scandale dans les années cinquante qui « scinda l’opinion suisse » (Buchheim, 1978, p. 7). Ce scandale canonique a souvent été utilisé par la recherche dans le but d’exposer le « climat intellectuel » dans lequel se trouvait la Suisse à cette époque, dont « l’affaire Bonnard [représente…] le paroxysme […] idéologique » (Fornerod, 1993, p. 40). Le Cahier de l’histoire de 1985, intitulé « 1948-1954. La Guerre froide en Suisse », dépeint avec précision – en utilisant « l’affaire Bonnard » comme exemple notamment – le  climat presque maccarthyste qui régnait en Suisse à cette période (L’Hebdo, 1985, p. 4). L’historiographie présente avec unanimité le procès d’André Bonnard comme étant la conséquence type de la peur du communisme en Suisse. En effet, ce professeur s’est rapidement illustré aux yeux des autorités par sa proximité avec des groupes et des revues communistes. Sa doctrine consistait à faire un pont entre l’antiquité et l’engagement historique, qui l’a poussé à lier l’hellénisme et l’URSS (Fornerod, 1993, p. 72). Il percevait l’URSS comme ne nouvelle forme d’humanisme. Cette position intellectuelle a provoqué trois scandales principalement.

Le premier a eu lieu au début de 1949, à cause d’accusations faites contre le gouvernement grec, la veille de leur fête nationale. Ce discours, prononcé dans le cadre des « Amitiés gréco-suisses » organisées par des popistes, a poussé des partisans de Bonnard à tabasser des étudiants grecs dans le public (Fornerod, 1993, p. 73). Ceci a causé des tensions entre la Suisse et le gouvernement grec. L’année suivante, Bonnard prend le patri d’élèves de l’Université de Genève contre leur expulsion en faisant publier une lettre ouverte dans La Voix ouvrière, un journal de gauche (Fornerod, 1993, p. 73). Finalement, l’enquête menée sur lui et son procès, qui se déroulent entre 1952 et 1954, représente l’expression la plus vive  la crainte contextuelle des idées communistes. Le 30 juin 1952, André Bonnard est arrêté par la police fédérale, sur le chemin de Berlin-Est pour une conférence du Mouvement mondiale de la paix, dont il était le représentant suisse (Fornerod, 1993, p. 75). Il a été accusé d’espionnage au profit de l’URSS à cause d’informations sur les dirigeants du CICR retrouvés sur lui (Buchheim, 1978, p. 42). Frédéric Joliot-Curie, président du Mouvement mondial de la paix, avait demandé à André Bonnard de lui fournir des informations sur le CICR, afin de discréditer leur engagement en tant qu’experts dans l’affaire des armes bactériologiques dans la guerre de Corée (Fornerod, 1993, p. 76). Pourtant, les informations recueillies par Bonnard provenaient exclusivement de sources publiques. Pour cela, son procès de 1954 s’est conclu par une inculpation à quinze jours de prison avec sursis. Un an après cela, Bonnard démissionne de son poste de professeur, sans recevoir l’honorariat de la part de l’Université de Lausanne (Fornerod, 1993, p. 76).

Profil sociologique et statut dans l’université

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Photographie d’André Bonnard, prise par un membre de la famille de Jongh
fin des années 30
Musée de l’Elysée, Lausanne

Avant d’analyser les mécanismes au sein de l’élite dont faisait partie André Bonnard, son profil sociologique sera tracé afin de le placer dans le cadre formé par les autres travaux de ce site internet. Né le 16 août 1888, André Bonnard a grandi dans une famille protestante libérale (Dictionnaire des professeurs de l’Université de Lausanne, p. 175). Son père, Jean-Samuel Bonnard, était professeur de littérature romane à l’Université de Lausanne, de 1888 jusqu’à son décès en 1915 (Dictionnaire, p. 176). Il a également occupé le poste de recteur de l’université de 1900 à 1902, en plus de trois mandats en tant que doyen de la Faculté des Lettres. Comme André Bonnard plus tard, Jean Samuel a été membre de Zofingue. Il a été engagé politiquement au sein du parti libéral démocratique, ainsi que conseillé communal à Lausanne de 1902 à 1912 ; parti duquel André Bonnard s’est éloigné (Fornerod, 1993, p. 67). Georges-Alfred Bonnard, un cousin d’André, a également occupé des postes professoraux en Faculté des Lettres de 1916 à 1956, au sein de la section d’Anglais. André Bonnard a donc fait partie d’une famille proche d’une tradition universitaire. Il a aussi occupé des postes de professeur extraordinaire, puis ordinaire en Faculté des Lettres entre 1928 et 1957, ainsi que la charge de doyen de la faculté à deux reprises. En 1928, le recteur de l’Université de Lausanne a décidé d’engager André Bonnard en tant que professeur extraordinaire de Grec. Une lettre envoyée au « Département de l’instruction publique de Lausanne » après une décision prise par la Commission universitaire du 16 mai 1928 expose les raisons de son engagement.

Elle [l’Université de Lausanne] se plaît à reconnaître les très grands mérites pédagogiques de M. A. Bonnard, son sens averti et sa fine compréhension de la langue, de la littérature et de la civilisation grecque. Elle n’oublie pas non plus l’obligeance qu’il a mise à sa charge à plus d’une reprise, des exercices de version grecque et la manière distinguée dont il s’est acquitté de cette tâche. C’est pourquoi elle vous propose de nommer M. André BONNARD comme titulaire de la chaire de grec, en qualité de professeur extraordinaire. Elle sera heureuse de le compter au nombre de ses collègues, étant sûre de trouver en lui une force intelligente et une aide précieuse. [1]

Cet extrait présente des qualités qui légitiment la place d’André Bonnard au sin de l’élite universitaire. Premièrement, ses « mérites pédagogiques », illustrés lors de ses cours au gymnase, offrent une garantie quant à la qualité de son enseignement. Puis, sa connaissance du grec ancien et de sa littérature renforce le bien-fondé de son engagement universitaire. L’attente principale des auteurs de cette lettre est de trouver en André Bonnard « une force intelligente et une aide précieuse » ; son rôle collectif au sein de l’élite de l’université est proclamé. Cette lettre laisse voir la cohésion de groupe qui s’est installé d’emblée lorsqu’André Bonnard a intégré l’Université de Lausanne et les attentes que ce groupe avait vis-à-vis de lui. Il existe un texte équivalent, datant de 1938, argumentant en faveur de sa promotion à l’ordinariat.

Malgré tous ces titres à leur estime, il se pourrait que nos Hautes Autorités hésitassent à promouvoir notre collègue à l’ordinariat en raison de la réputation de sympathie pour l’extrême gauche que lui font certains milieux. [2]

Cette lettre signée par le « Doyen de la Faculté des Lettres » propose la même argumentation que la précédente, mais y ajoute ce dont traite cet extrait. En effet, André Bonnard était déjà connu comme étant proche de certains milieux de gauche. Une partie de cette lettre consiste à démentir certaines rumeurs sur son engagement en tant que communiste et à proclamer son objectivité. Ici, il s’agit d’un cas différent du précédent : Bonnard était à ce moment-là intégré à l’élite de l’Université de Lausanne, au sein de laquelle il avait une part active. Il avait également été doyen de la Faculté des Lettres entre 1932 et 1934, ce qui lui avait permis de s’ancrer dans ce cercle (Dictionnaire, p. 175). Cet extrait montre donc une forme de soutien entre pairs faisant partie du même groupe. Ici, la cohésion de groupe dont traite Mills est visible (2012, p. 11). La suite de la recherche tentera de montrer la manière dont ces mécanismes sont mis en mouvement par les tensions liées aux scandales.

Conflits avec le gouvernement grec

Le scandale provoqué par André Bonnard à cause de son discours sur le gouvernement grec, prononcé le 24 mars 1949 lors d’une assemblée popiste, émerge au sein de l’administration de l’Université de Lausanne par des plaintes provenant de plusieurs instances. Plusieurs groupes Greco-Suisse, dont l’Amitié Greco-Suisse et la Nouvelle société Helvétique, groupe athénien, se sont plaintes envers le rectorat de l’Université de Lausanne, ainsi que d’autres instances telles que Le Rotary-Club et l’Université nationale d’Athènes. Les deux groupes mentionnés sont les premiers à se manifester par courrier, le 21 et le 22 avril 1949 respectivement. La lettre de l’Amitié Greco-Suisse explicite l’enjeu principal de ce scandale.

Nous nous faisons un devoir de vous donner connaissance ainsi que de la réponse que nous adressons à la Colonie suisse d’Athènes, qui est fort nombreuse et pourrait avoir des difficultés par la suite de l’attitude des conférenciers du 24 mars [3]

Cet extrait souligne le pouvoir et les conséquences des élites universitaires. Le discours d’André Bonnard, parce qu’il était professeur d’université, donc représentant d’un groupe élitaire, a eu un impact sur les ressortissants suisses en Grèce. Son statut et sa notoriété, malgré le fait qu’il ait agi en dehors du cadre universitaire, lui conféraient un rôle de représentation des positions intellectuelles suisses. Les élites, ici l’élite universitaire – représentant du développement intellectuel et de sa propagation –, calquent leurs caractéristiques sur leurs membres.

Bien que nous connaissons les sentiments amicaux du Peuple Suisse envers notre Pays, nous nous permettons toutefois de vous adresser la présente pour vous faire savoir combien nous avons été peinés pour les insultes lancées contre la Grèce officielle et la majeure partie du Peuple Hellénique [4]

Cet extrait d’une lettre provenant du Rotary Club d’Athènes, envoyé le 15 juin 1949 au Rotary club de Lausanne et transféré à l’Université de Lausanne, présente le sentiment qu’a provoqué le discours d’André Bonnard. Comme le présentait l’extrait précédent, ces propos ont été perçus de façon collective, comme s’ils provenaient d’un groupe entier de représentants suisses. André Bonnard a été perçu comme une forme de médiateur de la parole du groupe auquel il faisait partie, même hors de son cadre d’action. De plus, le signataire de cette lettre, qui est un groupe de sociabilité dont les membres sont les élites de leur domaine professionnel, se positionne comme garant de la parole du « peuple Hellénique ». Cette prise de pouvoir symbolique et référentielle est involontaire chez Bonnard, qui en est investi par son statut, et proclamée par le Rotary Club d’Athènes. Les élites ont donc la capacité, de par les caractéristiques qu’on leur attribue, d’user de l’influence du groupe dont ils font partie.

Mais c’est l’affaire de la Confédération helvétique d’examiner sérieusement si cette manière de se servir de la liberté universitaire est celle qui est indiquée pour former d’honnêtes citoyens suisses, amis de la vérité et de la liberté et, en plus, pour maintenir intacte les sentiments d’amitié et de respect mutuel qui existent entre la Grèce et la Suisse. [5]

Dans cette lettre de l’université nationale d’Athènes, envoyée le 26 avril 1949 à l’Université de Lausanne, les propos d’André Bonnard sont placés sous la tutelle de la « Confédération helvétique ». Il n’était plus uniquement le représentant, et le porte-parole symbolique, du groupe auquel il faisait effectivement partie, mais il est devenu le représentant du gouvernement influencé par son groupe. Il s’agit en quelque sorte d’une métonymie à double niveau. Ceci montre l’influence qu’un membre de l’élite de l’Université de Lausanne pouvait avoir sur les rapports entre d’autres groupes d’élites. Ce courrier adressé de recteur à recteur traite d’une tension diplomatique. Le discours contre le gouvernement grec d’André Bonnard a donc provoqué des réactions chez plusieurs groupes d’élites, qui ont invoqué des réactions néfastes globales. En tant que professeur d’université, André Bonnard avait un pouvoir de représentativité qui dépassait le champ critique et intellectuel.

La réaction d’André Bonnard face à ce scandale permet d’interroger son statut eu sein de l’élite de l’Université de Lausanne et son influence sur celle-ci.

Vous serait-il possible par ailleurs de nous indiquer les écrivains suisses, représentatifs du courant progressiste, dont nous pourrions éventuellement solliciter la collaboration ? Ces indications nous seraient très utiles pour constituer notre réseau, tant d’informateurs que de collaborateurs. [6]

Cet extrait provient d’une lettre du Congrès mondial des partisans de la paix adressée à André Bonnard le 8 juin 1949, mouvement auquel il allait adhérer cette même année. Bonnard a réagi aux tensions qu’il avait provoquées entre la Suisse et la Grèce en prenant la présidence suisse d’un groupe « progressiste », donc en s’ancrant dans un groupe élitaire différent de celui auquel il fait déjà partie. L’interaction entre ces deux sphères a eu une incidence sur le troisième scandale lié à André Bonnard dont il sera question plus loin. Il a mis sa notoriété au sein de ce groupe au profit de ses actions idéologiques. Bonnard ne tente pas de se défendre contre les accusations qui lui étaient faites ; il n’a pas tenté d’agir avec discrétion. Il n’a pas freiné ses activités sociales ; il en a profité pour les développer.

 

La Commission universitaire, composée du recteur et des doyens de faculté, représente le pouvoir décisionnel de l’élite de l’Université de Lausanne. Les procès-verbaux de leurs séances permettent notamment de questionner la manière dont ils se positionnaient face aux actions de leurs membres et d’éprouver leur unité, leur cohésion.

M. Bonnard porte la responsabilité morale de ce traitement inadmissible dont nos étudiants ont été victimes.
À la suite de ces incidents, de nombreuses personnes ont demandé à M. le Recteur si l’Université n’allait pas désavouer son professeur de grec. M. le Recteur a consulté plusieurs de ses collègues, des membres du gouvernement, et s’est rangé à leur avis : l’Université doit se garder d’aucune intervention qui pourrait être interprétée comme une atteinte à la liberté d’opinion. S’il l’est moralement, M. Bonnard n’est du reste pas directement responsable de ce qui s’est passé à la Salle des XXII Cantons à l’issue de sa conférence. [7]

La première phrase de cet extrait, tiré du procès-verbal de la séance du 29 mars 1949, montre une désolidarisation forte des propos et des actes d’André Bonnard. Ils y mentionnent les conséquences néfastes que cela a eu sur les « étudiants », donc sur l’institution universitaire. À l’intérieure du groupe, les membres de l’élite traitent Bonnard de façon individuel. Il n’est pas mentionné comme un membre du groupe, mais comme une subjectivité singulière, contrairement aux lettres des intervenants extérieures, qui le désignent comme la partie d’un tout. Pourtant, comme le montre la suite de l’extrait, le recteur adopte une position inverse lorsqu’il dialogue avec des sphères extérieures. Ils ont décidé de soutenir Bonnard : une sanction interne à l’université était exclue, et un soutien vis-à-vis de l’extérieur est décidé. Ici, l’individu critiqué plus haut redevient un membre de l’université une fois qu’ils traitent du rapport à l’extérieur.

M. le Recteur se demande si l’enseignement de M. Bonnard ne subit pas une déformation du fait de ses convictions politiques, s’il ne se rend pas coupable d’erreurs de méthode, et si ces erreurs n’intéressent pas l’Université, ne sont pas de ces « fautes graves portant atteinte aux intérêts et à l’honneur de l’Université » qui permettent au Conseil d’État, en vertu de l’art. 21 de la loi sur l’enseignement supérieur, de suspendre ou destituer un professeur. […]
M. le Recteur estime que l’Université ne peur plus avoir confiance dans l’objectivité de l’enseignement de M. Bonnard, et que la liberté d’opinion ne doit pas aller jusqu’à tolérer la propagation d’idées fausses. Néanmoins il partage le sentiment de ses collègues. Un blâme serait inutile. [8]

Les propos tenus par le recteur lors de la commission universitaire du 23 mai 1949 montrent les tensions créées par une volonté de se désolidariser de l’individu au sein du groupe, en le soutenant face à d’autres groupes. L’administration universitaire est restée sur ses positions au fil des séances lors desquelles ce sujet a été discuté. Selon les propos du recteur, ce qui posait problème n’était pas les attaques entre sphères élitaires et les plaintes reçues de leur part, mais les ambiguïtés qu’André Bonnard pouvait provoquer au sein même de l’université. Selon ce procès-verbal, un consentement unanime s’est fait sur l’idée de laisser le scandale se faire sans impliquer l’université. Les membres de la commission se sont désolidarisés des idées de Bonnard, mais ne voulaient pas le discréditer en tant que membre de l’élite universitaire tant qu’il n’avait pas failli à son rôle interne. Ils excusent leur parti pris par une fidélité « à la liberté d’expression ». Les élites s’attaquent entre eux, mais restent solidaires face aux autres sphères. Les procès-verbaux des séances d’après celle-ci sont unanimes sur les points de conflits avec les actes de Bonnard. L’enjeu principal pour le comité universitaire était de limiter l’implication de l’université dans le scandale et d’éviter d’en ternir l’image. Malheureusement, les lettres de l’Université de Lausanne en réponse aux accusations ne se trouvent pas dans les fonds d’archives disponibles en Suisse, mais il est aisé de peindre un canevas de leurs propos grâce aux décisions présentées dans les procès-verbaux – du 7 octobre 1949 notamment (Procès-verbal). Ils ont affirmé que « l’université ne peut pas être mise en cause » et désapprouvent l’attitude d’André Bonnard, en se désolidarisant de lui et de ses actes, principalement dans le but argumentatif de bloquer les accusations contre l’université et son élite. Puis, leurs arguments ont su se tourner vers le soutien de leur membre, en expliquant ne pas vouloir porter atteinte à la « liberté d’opinion ».

Une autre particularité de cet épisode de la vie d’André Bonnard, illustré par cette même source, est les différents nivaux d’interactions entre les sphères élitaires.

La loi du 15 mai 1916 sur l’enseignement supérieur à l’Université de Lausanne et le Règlement général de l’Université ne confèrent ni à la Commission universitaire ni au Séna aucun pouvoir disciplinaire à l’égard des professeurs de l’Université. Ce pouvoir n’appartient qu’au Conseil d’État, l’Université ayant simplement à donner son avis préalable. [9]

Le gouvernement grec s’adresse à l’Université de Lausanne par le biais de l’Université nationale d’Athènes, et l’Université de Lausanne rejette la responsabilité représentative sur le Conseil d’État, comme le mentionne ce passage. Chacun des groupes des différentes sphères élitaires tentait de s’éviter des problèmes et une charge de travail diplomatique. Au sein des sphères suisses, Bonnard est traité comme un individu lorsqu’il s’agit de le désavouer, contrairement aux textes grecs qui le représentent comme garant de la parole de son groupe. Au sein de l’élite de l’Université de Lausanne, les membres ont eu tendance à incriminer Bonnard et son idéologie. Pourtant, dans la sphère publique, cette élite se présentait comme étant un tout uni qui soutenait ses membres, sans dépasser les limites de sa préservation. Ces préoccupations ont fini par s’estomper par elles-mêmes après quelques mois.

L'affaire de l'Université de Genève

Quelques mois après son altercation avec le gouvernement grec, André Bonnard récidive en adressant une lettre rendue publique aux étudiants de l’Université de Genève, afin d’en dénoncer les pratiques. En effet, le 19 février 1950, Bonnard s’immisce dans une affaire interne à l’Université de Genève afin de prendre le parti d’élèves communistes risquant l’expulsion (Fornerod, 1993, p. 73). Cette affaire n’est pas un « scandale » tel qu’il a été défini, puisqu’il n’a pas suscité de réaction publique et médiatique. Pourtant, les réactions et l’interaction entre ses acteurs permettent d’interroger des mécanismes significatifs pour l’analyse des fonctionnements des élites universitaires. Elle a la particularité d’impliquer un dialogue entre deux groupes de même statut, l’administration des universités de Lausanne et de Genève. L’affaire se met en place à cause de revendications différentes de celles décrites dans l’affaire de la Grèce.

Si l’Université admet et défend la liberté d’opinion, elle ne peut admettre l’intervention d’un professeur dans une affaire interne d’une autre Université. [10]

Cet extrait provient d’une lettre du 15 mars 1950 que le recteur de l’Université de Genève a adressée à son homologue lausannois. La lettre est certes adressée de recteur à recteur, mais elle n’est pas écrite pour être saisie de subjectivité à subjectivité ; le texte se veut de groupe élitaire à groupe élitaire. Lors de cette affaire, toutes les interactions se font sur ce modèle, d’une entité prévenant une autre entité d’un problème lié à un de ses membres. Les groupes ne prennent pas en compte la cohésion des autres groupes. Cet extrait présente que le problème principal était le fait que Bonnard n’avait pas respecté une forme d’imperméabilité de l’élite de l’Université de Genève. André Bonnard a tenté de s’immiscer dans les affaires de cette élite, en influençant des agents extérieurs dont elle dépendait, en remettant en cause leur pouvoir. « L’opinion » de Bonnard, que l’Université de Lausanne aurait pu réprimander si elle n’avait pas correspondu à celle de son administration lors de débats internes, n’avait pas été remise en cause jusque-là. La réaction a été provoquée par le fait d’être intervenu « dans [les] affaires internes » d’une autre groupe. Comme lors du scandale précédent, l’Université de Genève s’est plainte auprès de l’Université de Lausanne pour les agissements de Bonnard. Ce dernier porte l’ensemble de ses attributs professionnels lors de ses actions, l’associant à l’élite à laquelle il fait partie.

D’autres instances ont participé à cette affaire, d’autres groupes élitaires.

Toutefois, nous ne saurions rester indifférents en présence de faits tels que ceux qui se sont déroulés à Genève, où il ne s’agit plus de l’expression d’une opinion, mais d’une immixtion regrettable de votre part dans les affaires de l’Université de cette ville.
Le titre de professeur l’Université n’est pas, chez nous, un grade acquis à la suite d’épreuves quelconques, c’est un titre correspondant à une fonction ; celui qui le porte fait partie du sénat, autorité d’une université. Par conséquent, il est inadmissible qu’un professeur en charge intervienne dans un conflit interne d’une autre université. [11]

Cet extrait, provenant d’une lettre du Conseil d’État du canton de Vaud, expédiée le 31 mars 1950, est adressé à André Bonnard. Elle représente l’interaction entre une autorité élitaire et un individu, membre d’une élite subordonnée administrativement. La première partie de l’extrait montre que le problème dans les actes d’André Bonnard était son attaque contre l’intégrité d’un autre groupe élitaire. Il a tenté de pénétrer un groupe auquel il n’appartenait pas. Comme le texte précédent, ceci témoigne d’un système de représentation assimilé aux élites universitaires, adopté par elles-mêmes et pas d’autres sphères. Il s’agit de l’autonomie et l’herméticité de son cadre. La seconde partie de l’extrait présente les valeurs attribuées à la « fonction », au « titre de professeur l’Université ». Cette explication comporte une certaine conscience du statut élitaire que ce titre représente. Ici, ce statut est censé ancrer l’individu dans une forme de juridiction diplomatique. De plus, la position « d’autorité » confiée transforme l’individu en représentant permanent du groupe entier, justifiant toutes les représentations décrites précédemment. La marque syllogistique « en conséquence » n’est pas utilisée à bon escient dans ce contexte : les éléments présentés dans la phrase précédente ne forment aucun lien de causalité. Ceci offre un aperçu des représentations communes ancrées dans l’imaginaire sur les élites académiques. À nouveau, André Bonnard a été attaqué pour être sorti de son espace d’influence et être allé perturber celui d’autres élites.

 

André Bonnard a adressé une lettre à la Commission universitaire de l’Université de Lausanne, le 20 mars 1950, afin de remettre en question les accusations qui lui ont été faites.

Il me paraît également que tout universitaire avait non seulement le droit, mais le devoir de saluer en leur initiative le signe d’un réveil, au sein de l’Université, des valeurs que c’est notre mission de définir et de défendre.
Mais tel n’est pas votre avis. Agir comme je l’ai fait, c’est manquer de respect à des collègues. Faudrait-il penser que, pour vous, l’Université c’est toujours et exclusivement le corps professoral ? Et que le maître a toujours raison contre l’élève ? Et que les collègues doivent toujours venir au secours de leurs collègues plutôt qu’à celui de la vérité ? [12]

Cette lettre permet d’analyser la posture que Bonnard adopte face à Genève et Lausanne, dont cet extrait souligne les subtilités. Il se défend contre la légitimité des accusations qui lui sont faites et revendique son acte et sa pensée. Il développe le postulat idéologique qui l’a poussé à soutenir des élèves genevois qui militaient, au sein de leur unicité, contre l’utilisation militaire de technologies nucléaires. Cette lettre n’est pas une excuse ou une justification de son acte, mais une argumentation pour le soutien de ses idées. Malgré le fait qu’il n’ait pas revendiqué son statut de professeur en s’insurgeant contre l’Université de Genève, il utilise le déterminant possessif « notre » afin d’intégrer le groupe auquel il appartient dans son débat. De plus, comme lors du scandale sur la Grèce, malgré le fait qu’il ait agi « sous [sa] propre responsabilité », l’institution contre laquelle il s’attaque le perçoit avec toute l’autorité que son statut lui confère. Ainsi, ces postures, volontaires et involontaires, ont mené à des tensions auxquelles l’élite de l’Université de Lausanne a du faire face – la gestion de conflits pratiquement diplomatiques avec l’Université de Genève notamment.

Face à ses collègues, André Bonnard a adopté une posture tout aussi variable, mais dont la structure est plus aisément perceptible. Tout au long de sa lettre, il se désolidarise de ce groupe en les désignant par le pronom « vous » et en se désignant par « je ». Ceci est fait au long de ses explications idéologiques, jusqu’à l’extrait cité. Là, il s’intègre au groupe, leur imposant les valeurs dont il fait l’éloge. Le second paragraphe est une remise en question du principe d’élite. Il tente d’en casser les Marges. Il réfute l’unicité, exposée par Mills, au sein du cadre du groupe élitaire. Ainsi, Bonnard rejette la cohésion des élites en faveur de ses idées.

Les élites étaient donc conscientes, dans une certaine mesure, des mécanismes qui les touchaient. Cette unicité, lorsqu’elle était respectée et mise en pratique, serait principalement au bien du groupe qu’au bien des individus qui en faisaient partie.

Le procès-verbal de la session de la Commission universitaire du 15 mars 1950 révèle la manière dont l’élite académique se positionnait face à André Bonnard sans qu’il soit présent et face à l’affaire qu’il a provoquée. Celle-ci a eu lieu bien avant la lettre qu’il leur a adressée ; ils n’avaient donc pas encore toutes les informations à disposition.

M. le Recteur croit savoir que certains professeurs envisageraient de faire paraître dans les journaux une lettre ouverte, déclarant que les signataires se désolidarisent de l’attitude politique de M. le professeur A. Bonnard.
M. le Vice-doyen Junod voudrait connaître l’article du règlement genevois qu’on dit avoir été violé ; il demande en outre la lecture intégrale de la lettre adressée par M. le professeur A. Bonnard aux étudiants ; l’ayant entendue, il n’estime pas qu’on puisse considérer cette lettre comme une incitation à la désobéissance.
[…] Il ne s’agit pas ici, dit M. le Doyen Grin, de faire un procès d’opinion, mais il faut, hors de toute politique, et sans que la liberté d’opinion ne soit aucunement atteinte, dire à M. le professeur A. Bonnard combien son intervention dans les affaires de l’Université de Genève est inconvenant. [13]

Cet extrait, rapportant les propos de trois intervenants, présente trois points importants sur la position adoptée par ce groupe face à Bonnard. Le premier concerne la désolidarisation présumée de certains professeurs des actions de Bonnard. Certains collègues d’André Bonnard voulaient se déclarer contre son « attitude politique ». Ceci montre qu’à l’échelle des individus, la cohésion du groupe tel qu’il la faisait paraître, n’était pas totale en situation de crise. Ceux-ci n’avaient apparemment pas un comportement hostile envers lui, mais la volonté de se préserver de certains problèmes. Il s’agit d’une désolidarisation individuelle et idéologique. Le deuxième point est opposé au précédent ; le propos du Vice-doyen Junod présente que l’attaque contre Bonnard était vue comme une attaque contre le groupe. Dans la perspective du groupe et de son unité, les élites de l’Université de Lausanne soutenaient Bonnard en dénonçant la légitimité des accusations de l’Université de Genève. Au sein même du groupe lausannois, l’avis émis sur cette affaire est différent de celui qui sera analysé plus loin sur leur dialogue avec les autres sphères élitaires. Le troisième point est une forme de fusion entre les deux autres. D’un côté, ils ne dénoncent pas les opinions d’André Bonnard à titre individuel, mais dans la perspective de la préservation du groupe, ils pensaient nécessaires de dénoncer, vis-à-vis de Genève, ses agissements. Ce qui posait problème était son « intervention dans les affaires de l’Université de Genève ». À nouveau, le fait de se comporter comme si les sphères et les groupes élitaires étaient perméables met en danger l’unicité de ces dernières, les dérangeant l’une comme l’autre. Le groupe auquel Bonnard appartenait, en tant qu’entité, soutenait son membre, malgré la critique de certains de ses homologues. Pourtant, elle a pris parti de s’en désolidariser face au groupe accusateur, afin de préserver leurs relations avec l’Université de Genève. C’est pour cela que, plus loin dans ce procès-verbal, la Commission universitaire décide de ne pas sanctionner Bonnard, mais de faire « savoir à l’État qu’elle désapprouve ce geste ».

Au cours de cette séance de Commission universitaire, le rectorat décide d’adresser une lettre à André Bonnard, qu’ils ont envoyée le 18 mars 1950. Celle-ci met en exergue la manière dont l’élite de l’Université de Lausanne est intervenue envers lui.

Nous avons été surpris et peinés du manque de délicatesse de votre geste. Vous vous prévalez de votre qualité de professeur d’Université pour porter contre des collègues genevois l’accusation la plus grave qui puisse leur être adressée : « une profonde incompréhension du sens de la culture universitaire ». Au nom de la dignité académique, nous déplorons votre manière d’agir. Nous aimerions qu’à l’avenir vous usiez envers vos collègues de l’attitude respectueuse que vous réclamez à votre égard [14]

Comme cet extrait en témoigne, le « manque de délicatesse » d’André Bonnard était l’objet de la réprimande de la part de l’Université de Lausanne. À aucun moment elle n’a dénoncé son positionnement idéologique ; elle ne voulait pas aller à l’encontre de « la liberté d’opinion ». Dans la lettre qu’André Bonnard écrit en réponse à celle-ci, qui à été analysée plus haut, il se défend d’avoir agi avec son autorité de professeur. Pourtant, comme c’est expliqué ici, son statut lui confère une charge représentative dont il ne peut pas se débarrasser. De plus, l’accusation de Bonnard envers l’Université de Genève, qui est mentionnée dans cet extrait, montre de quelle manière il l’a attaqué. Celle-ci tend à briser le cadre de représentativité du groupe contre lequel il s’attaque. Ce qui met idéologiquement en péril la légitimité des élites universitaires, « la dignité académique », et les fragilise. Cette lettre ne contient aucun élément montrant que les membres de l’Université de Lausanne étaient d’accord avec l’Université de Genève, ou qu’ils soutiennent la cause de Bonnard ; elle ne contient que des ordres servant à protéger leurs intérêts et à éviter Bonnard de leur causer des problèmes. Au sein du groupe, les avis sur Bonnard sont variés, mais leur principal but est de protéger leur unicité.

 

Cette manière de se comporter envers Bonnard est différente de celle envers les autres groupes et sphères élitaires. Les procès-verbaux, ainsi que des échanges de lettres entre l’Université de Lausanne et les Conseils d’État vaudois et genevois, montrent que l’Université prétend se désolidariser de Bonnard afin de ne pas s’impliquer dans l’affaire, sans prendre de réelle sanction. La cohésion et l’unité sont restées intouchées au sein même de l’élite, mais une distinction a été mise en scène face aux autres groupes élitaires. Comme pour le scandale avec le gouvernement grec, les actions internes de l’élite de l’Université de Lausanne consistaient à soutenir Bonnard, et leurs actions externes consistaient à s’en désolidariser idéologiquement pour protéger la cohésion du groupe.

Accusations d'espionage pour l'URSS

Le 30 juin 1952, André Bonnard, sur la route pour Berlin-Est, a été arrêté par des agents de la police fédérale et accusée d’espionnage pour un État étranger sur la base de la fouille des documents qu’il transportait. Il ne s’agira pas de dresser un portrait de la succession des évènements qui constituent ce scandale ni d’en questionner le bienfondé. De même, cette analyse ne servira pas à réfléchir sur le climat presque maccartiste qui régnait en Suisse à cette période (L’Hebdo, p. 25). Pour ces considérations, je me réfère aux nombreux travaux réalisés, mentionnés en bibliographie. Comme pour les autres chapitres sur André Bonnard, ce scandale servira à mettre les mécanismes liés à la dynamique et à la cohésion de l’élite de l’Université de Lausanne.

L’investigation contre Bonnard est lancée par des informations provenant « d’une source que nous ne tenon pas à dévoiler », comme le désigne le procureur général de la Confédération de l’époque [15]. Quelques mois plus tard, après une enquête, un acte d’accusation a été dressé contre Bonnard, pour avoir tenté de transmettre des informations sur des membres du CICR – des informations qui se sont avérées publiques. Contrairement aux deux autres scandales, l’Université de Lausanne n’a pas été entrainée dans le processus de son émergence. Les autorités fédérales n’ont pas impliqué l’université dans les agissements de son membre ; par là, lui permettant d’avoir une influence bien plus faible que lors des autres scandales.

Malgré cela, les membres de l’élite universitaire ont pris position lors de ce scandale. Malheureusement, aucun document concernant la position adoptée par Bonnard lui-même n’a été trouvé lors de la recherche des sources. Les lettres qu’il a pu écrire à la Commission universitaire ou à ses collègues n’ont pas été conservées, ou ont été dissimulées. La seule source permettant d’interroger sa posture face à ce scandale est la transcription de son plaidoyer, pour le procès qui a eu lieu entre mars et avril 1954. Son plaidoyer consiste à critiquer les sphères élitaires que sont « le Ministère public fédéral » et les investigateurs sous leurs ordres. Il ne mentionne à aucun moment son statut de professeur et l’élite de l’Université de Lausanne. Dans cette affaire, l’Université de Lausanne n’est pas un intermédiaire comme dans les deux autres cas étudiés. Ici, intervient le statut secondaire d’André Bonnard, président de la section suisse du Mouvement mondiale de la Paix. Ce procès s’est intéressé à son activité dans une sphère élitaire différente de celle que lui accordait son poste de professeur. Ses agissements n’étaient donc pas reliés à l’Université de Lausanne, contrairement aux deux autres scandales à nouveau. Pour cela, la posture adoptée par l’Université touchait plus aux événements publics autour du procès qu’au procès en soi. N’étant pas un accusé, la Commission universitaire n’a pas mentionné souvent ce procès lors, comme le témoignent les procès-verbaux des années pendant lesquelles le scandale a lieu. Le procès-verbal du 23 janvier 1953 explicite cela, lorsqu’il y est mentionné que « l’activité politique d’André Bonnard s’exerce hors de l’Université ». Puisque l’université n’est pas impliquée et ne risque aucune sanction ou conflit diplomatique avec un autre groupe élitaire, elle n’est pas particulièrement concernée par le problème. Ceci est sa position administrative. Par contre, la position effective de ses élites, en tant que groupe ou qu’individus, est plus subtile que cela. Dans une lettre adressée à André Bonnard, datée su 245 novembre 1953, Pascal Bridel, le recteur, a donné son avis sur sa position idéologique.

Cette mission implique que nous leur donnions le culte de la vérité, de l’objectivité, de la lucidité et de la profondeur ; que nous les habituions à juger sans parti-pris, avec assez d’esprit critique pour ne pas être dupes et assez d’application pour ne pas se contenter d’a priori. Cet esprit est incompatible avec celui de la propagande politique, du moins de la propagande conçue comme un moyen d’agitation, qui vise moins à l’information qu’à l’obsession, qui opère sur les nerfs plus que sur l’intelligence, la propagande spécieuse qui fait paraître juste l’injuste et qui répand la calomnie dans l’espoir qu’il en restera toujours quelque chose.
En cherchant, à préserver l’Université contre ce fléau, en refusant de laisser les professionnels de la propagande, ou leurs instruments inconscients, se servir de la liberté d’opinion pour « politiser » l’Université, nous restons fidèles à nous-mêmes et é la grande tradition académique dont nous sommes les héritiers. [16]

Cette lettre est adressée à Bonnard directement par le recteur, d’individu à individu. Cependant, elle contient le seau de l’Université de Lausanne en entête, montrant que le recteur écrit en tant que collègue, représentant du groupe auquel ils appartiennent. Cet extrait, dont le premier paragraphe est la formulation de l’idéal vers lequel tend l’Université de Lausanne et du pouvoir des sciences humaines et du savoir. Ce paragraphe correspond aux idéaux de Bonnard, ceux qui l’ont poussé à agir tel qu’il l’a fait. L’élite de l’Université était donc d’accord avec les revendications théoriques de Bonnard sur le pouvoir des lettres, mais pas avec la manière dont il l’appliquait. Le second paragraphe rejette l’utilisation de la « liberté d’opinion » dans le but de « propagande ». Par là, le recteur rejetait le comportement de Bonnard, qui était associé à ces pratiques et qui mettait en péril la « préserv[ation de] l’Université ». Malgré cela, l’Université de Lausanne a soutenu Bonnard lors de son procès. Au niveau individuel, certains des membres de son élite ont soutenu Bonnard publiquement, par le biais du Bulletin d’information pour la défense du professeur André Bonnard et des libertés démocratiques par exemple, qui était une revue servant à revendiquer l’insolence de Bonnard, paru de 1952 à 1954. Le 7 mars 1954, André Bonnard a écrit une lettre à son avocat afin de lui soumettre la liste des témoins qui voulaient témoigner en sa faveur. Parmi quinze noms, sept étaient des professeurs de l’Université de Lausanne, dont certains membres de son administration. Dans l’intérêt de l’Université, aucune mesure n’a été prise pour soutenir André Bonnard ; par contre, à titre personnel, afin de soutenir un de leur semblable, les élites se sont monopolisées. Un nouvel aspect du comportement des élites universitaires émerge grâce à cette constatation.

Comme il l’a été démontré à l’aide des scandales de la Grèce et de Genève, le groupe élitaire de l’Université de Lausanne soutenait Bonnard lorsqu’il était attaqué afin de préserver son intégrité et sa cohésion. Ceci est également visible dans le scandale sur l’espionnage, de façon antithétique : puisque l’université n’a pas été impliquée dans l’affaire, elle ne s’est pas mobilisée en tant qu’institution pour soutenir son membre. La mobilisation administrative a été remplacée par une mobilisation individuelle de la part de ses homologues. La cohésion du groupe dépasse donc, dans ce cas, le cadre de sa juridiction. Ceci permet de confirmer la cohésion entre les élites de l’Université face aux accusations faites envers un de ses membres. Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les individus faisaient partie de ce groupe de soutien pour Bonnard, mais que le groupe entier le soutenait par l’intervention de certains de ses membres.

Ces trois scandales montrent que l’élite de l’Université de Lausanne s’est comportée en appliquant le schéma abordé par Mills. Lorsque Bonnard était poursuivi par d’autres groupes élitaires, les membres de l’administration de l’Université de Lausanne ont pris son parti, soit individuellement soit en tant qu’institution. Pourtant, des mécanismes plus complexes qu’un soutien total se dessinent. Premièrement, la priorité pour l’université était de se désolidariser des propos de Bonnard, afin de ne pas être la cible des accusations. Cette stratégie nécessaire était due au fait qu’ils étaient la cible de certaines accusations à cause de la charge de représentativité de Bonnard. Cela préservait l’intégrité du groupe et lui permettait de prendre de la distance face au conflit pour argumenter en faveur de son membre. Deuxièmement, au sein du groupe, les comportements face à Bonnard n’étaient pas identiques aux comportements publics. Malgré leur soutien public unanime de Bonnard, ses collègues rejetaient ses idées et ses pratiques, jusqu’à demander des sanctions. Ce qui lui vaudra de ne pas recevoir d’honorariat après sa démission. Le groupe élitaire fonctionnait comme un tout uniforme lorsqu’il s’agissait de prendre position pour préserver sa cohésion face aux autres groupes, mais une exaltation d’individualités se produisait lors des débats internes. Finalement, lorsque l’Université de Lausanne n’était pas touchée en tant qu’entité par un scandale, celle-ci soutenait son membre par l’intervention d’individus. À chaque étape de l’histoire d’André Bonnard, l’élite de l’Université de Lausanne a pris position face aux autres groupes élitaires afin de se protéger contre une forme de perméabilité qui aurait perturbé son unicité.

 

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André Bonnard dessiné par Géa Augsbourg,
publié en 1958 dans le revue Contacts

Références aux sources

[1] Commission universitaire de l’Université de Lausanne, lettre au Département de l’Institution publique de Lausanne, 18 mai 1928, procès-verbaux de l’Université de Lausanne, séance du 16 mai 1928.

[2] Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, lettre au chef du Département de l’Institution publique de Lausanne, 1938, p. 3, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[3] Les Amitiés Greco-Suisses, lettre au chef du Département de l’Institution publique de Lausanne et au recteur de l’Université de Lausanne, 22 avril 1949, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[4] Rotary club d’Athènes, Lettre au Rotary club de Lausanne, 15 juin 1949, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[5] Le recteur de l’Université Nationale d’Athènes, lettre au recteur de l’Université de Lausanne, 26 avril 1949, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[6] Conseil mondial des partisans de la paix, lettre à André Bonnard, 8 juin 1949, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[7] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, procès-verbaux de l’Université de Lausanne, séance du 29 mars 1949.

[8] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, procès-verbaux de l’Université de Lausanne, séance du 23 mai 1949.

[9] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, procès-verbaux de l’Université de Lausanne, séance du 7 octobre 1949.

[10] Recteur de l’Université de Genève, lettre au recteur de l’Université de Lausanne, 18 mars 1950, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[11] Conseil d’Etat du Canton de Vaud, lettre à André Bonnard, 31 mars 1950, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[12] André Bonnard, lettre à la Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, 20 mars 1950, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[13] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, procès-verbaux de l’Université de Lausanne, séance du 15 mars 1950.

[14] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, lettre à André Bonnard, 18 mars 1950, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

[15] Ministère public Fédéral, lettre au Juge d’instruction, 7 octobre 1952, ACV, PP 285/315, Fonds du Parti Ouvrier et Populaire du canton de Vaud : procès Bonnard.

[16] Commission Universitaire de l’Université de Lausanne, lettre à André Bonnard, 24 novembre 1953, Archives universitaires de Lausanne, Fond des ressources humaines (1010), Dossier André Bonnard.

 

Auguste Bertholet

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