L’internationalisation des professeurs de l’Université de Lausanne au cours du XXe siècle

L’internationalisation, phénomène connaissant une croissance exponentielle au cours de ces dernières années (Office fédéral de la statistique (OFS), 2010), est attestée dans toute sphère, qu’elles soit économique, politique, scientifique, ou encore académique.

Dans le cadre de cette étude, il s’agira de déterminer si l’internationalisation des élites académiques au sein de l’Université de Lausanne a suivi une évolution progressive au cours du XXe siècle ou si au contraire nous pouvons mettre en exergue des différences entre les périodes historiques.

Base théorique et méthodologique de notre recherche

Selon Gingras (2002), l’internationalisation au sein des universités s’est d’abord faite au travers de la circulation croissante des personnes, des textes et des objets, mais aussi au travers d’un nouveau mode de production des savoirs (tendance à la collectivisation de la recherche) et des moyens de financement de plus en plus importants. Ces dernières années, plusieurs chercheurs se sont attelés à étudier l’internationalisation des élites suisses, dont les élites académiques (Rossier et al. 2015), permettant ainsi de comprendre les principales dynamiques d’internationalisation de ces dernières.

A l’aune de ces travaux et dans le but de mettre en lumière ce phénomène d’internationalisation au sein de l’université de Lausanne, nous avons séléctionné un panel de disciplines, ainsi que leurs professeurs, afin d’exposer divers pans de l’évolution de l’internationalisation académique au cours du XXe siècle. Nous chercherons ainsi à déterminer si nous pouvons observer une évolution constante de l’internationalisation du corps professoral de l’Unil (en prenant comme repères temporels les années 1910, 1937, 1957, 1980 et 2000), tant au niveau de la nationalité des ces derniers, que du lieu d’obtention de leur doctorat et de leur(s) carrière(s) internationale(s), ou si, au contraire, une ou plusieurs ruptures apparaissent. D’après Rossier et ses collaborateurs, le XXe siècle se définit par trois différentes phases d’internationalisation. Le début du siècle serait ainsi plutôt caractérisé par une forte internationalisation des professeurs qui diminuerait après la première guerre mondiale et connaîtrait un nouvel essor dès les années 1960 et 1980 (Rossier et al. 2015). Les données recueillies dans ce travail nous permettront d’exposer les périodes de ces évolutions – à travers un système de représentations graphiques – mais surtout nous conduira vers une interprétation de ces dernières. A partir de cette analyse, nous serons en mesure de faire ressortir les tendances générales de ce phénomène, et plus précisément de certains «régionalismes scientifiques» prédominants en ce qui a trait aussi bien à la formation qu’à la nomination des élites dans le paysage académique lausannois (dans le sens où nous tenterons de déterminer si l’expérience internationale des professeurs avant leur entrée à l’Université de Lausanne semble être une qualité requise à cet effet). D’autre part, appréhender le phénomène de l’internationalisation des élites académiques à travers ses caractéristiques les plus notoires (nationalité, lieu d’obtention de la thèse ainsi que les carrières des enseignants) nous amènera également à établir des corrélations entre la manifestation de ce phénomène, tel qu’il apparaît et se constitue au fils des décennies, et ses répercussions sur les institutions académiques (et vice-versa).

Ainsi nos réflexions sont généralement guidées par les questionnements suivants : peut-on observer une évolution de la proportion d’étrangers au sein du corps professoral de l’Université au cours du XXe siècle? Y a-t-il des différences entre les disciplines? A quel moment les professeurs s’internationalisent-ils (au moment du doctorat, du post-doc, ou est-ce variable selon les disciplines)? Quelles sont les régions (et les pays) les plus impliqués dans ce phénomène d’internationalisation des professeurs de l’Unil ?

Présentation de l’échantillon de notre recherche

Afin de rendre compte au mieux de l’évolution de l’internationalisation du corps professoral de l’Unil au cours du 20e siècle, nous avons procédé aux sélections suivantes :

Nous avons considéré 6 disciplines (sciences économiques, droit, biologie, chimie, mathématiques et physique) rattachées à deux facultés (respectivement trois à partir de 1978). L’étude des disciplines nous permet notamment d’avoir une vision plus détaillée sur l’évolution d’une branche académique à un moment déterminé. Par ailleurs, et ce afin de mettre en exergue l’évolution de l’internationalisation des professeurs, nous avons estimé qu’une sélection des données à partir de disciplines ayant des objets d’études très diversifiés serait plus idoine ; ainsi, d’une part, nous considérerons l’étude des sciences humaines à partir du droit et des sciences économiques, et de l’autre, nous nous intéresserons aux sciences expérimentales et naturelles en y sélectionnant la chimie, la biologie, les mathématiques ainsi que la physique. Délibérément, nous avons choisi d’exclure les disciplines de la faculté de Lettres en raison des différences trop marquées, tant sur le plan formel que structurel, au sein de ses nombreuses sections. En effet, en ce qui a trait aux disciplines de langues étrangères, il nous paraît très probable de considérer que l’internationalisation trouve son explication dans la maîtrise d’une langue enseignable, et de ce fait ne marque pas une évolution conjoncturelle de l’internationalisation, celle-ci étant à considérer indépendamment de la langue parlée.

Les données sur les différentes dimensions de l’internationalisation du corps professoral nous ont été mises à disposition par l’équipe enseignante.  Celles-ci avaient été collectées dans le cadre d’une recherche financée par le FNS et dirigée par l’équipe enseignante sur les élites académiques, et plus précisément sur  l’internationalisation des professeurs universitaires en Suisse (Rossier et al. 2015). A partir de ces données, nous avons procédé à une classification comme suit :

  • Nom
  • Prénom
  • Nationalité
  • Lieu d’obtention du doctorat 1 et (éventuellement) 2 (thèse d’habilitation)
  • Discipline enseignée
  • Carrière académique hors-Unil

Il est à préciser que les seuls titres universitaires que nous avons pris en considération sont ceux des professeurs ordinaires, extraordinaires et associés ; nous avons exclu de fait les professeurs invités (contrat de moins d’une année), les maîtres enseignement et recherche ainsi que les maîtres-assistants, assistants etc… D’autre part, étant donné que les effectifs du corps professoral connaissent une forte progression au cours du XXe siècle, les premiers étant très restreints alors que les derniers sont en nombre important – créant de ce fait une inégalité de l’échantillonnage -, les pourcentages auxquels nous faisons référence dans la suite de notre analyse sont sujets à quelques précautions.

Tableau 1 : effectifs du corps professoral des disciplines choisies entre 1910 et 2000

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En ce qui concerne la nationalité, il est important de relever que celle qui a été retenue est celle qui prévalait au moment de la nomination. Nous avons choisi, en ce qui concerne les professeurs binationaux (suisso-étrangers), de ne retenir que la seule nationalité suisse lorsque celle-ci leur était déjà attribuée au moment de leur entrée en fonction.

En sus de la fonction d’enseignant au sein de l’Unil, nous avons porté notre attention sur le lieu d’obtention du/des doctorat(s) ainsi que sur la carrière des enseignants en dehors de l’Université de Lausanne. Pour élaborer une classification adaptée par rapport aux objectifs de l’étude, nous avons établi la typologie suivante :

  • Amérique du Nord et Grande-Bretagne (respectivement Canada, USA et Grande-Bretagne)
  • Europe
  • Suisse
  • Autre

Procéder ainsi nous permet de mettre en relief les principales régions prisées par les professeurs  (dans le cadre très précis de l’internationalisation) et de déterminer si ces dernières correspondent à une l’internationalisation dite « de proximité »,  ou « d’excellence », selon l’indicateur étudié. Par ces termes, nous définissons une internationalisation comme étant de « proximité » si l’expérience professionnelle étrangère du professeur étudié est proche d’un point de vue géographique, linguistique ou culturel. Au  contraire, nous parlerons d’internationalisation « d’excellence » lorsque  le professeur effectuera son expérience professionnelle dans une des régions les plus reconnues de son domaine académique, «en raison de la réputation scientifique du pays ou de l’institution de la mobilité » (Rossier et al. 2015). Par exemple, nous avons considéré qu’une carrière effectuée en Amérique du Nord ou en Grande-Bretagne durant la deuxième moitié du XXe siècle pouvait être définie comme une internationalisation d’excellence car ces pays possèdent, à partir de 1957, le nombre le plus important de prix d’excellence dans les disciplines étudiées (pour ce faire, nous avons considéré les Prix Nobel ou, lorsque cela n’existait pas dans la branche concernée (en l’occurence les mathématiques), le prix Abel et la médaille Fields). Etant donné qu’il n’existe pas de prix d’excellence en ce qui concerne la discipline de droit, nous avons procédé au cas par cas. 

La carrière étrangère pouvant être sujette à des divergences sur le plan interprétatif, nous retenons comme relevantes avant tout les fonctions liées à l’enseignement (au sein des universités), mais aussi les postes à responsabilité au sein du même secteur que celui qui est enseigné à l’Unil, en fonction de la durée de la carrière. En guise d’exemple, nous considérons comme pertinente en matière d’internationalisation une expérience professionnelle durable à l’étranger, que ce soit une formation post-doctorale ou un poste de professeur d’une durée supérieure à deux ans et ne retenons ni le statut de professeur invité (< 1an de manière continue aussi bien que de plusieurs années de manière épisodique), ni toute autre carrière sans rapport avec l’enseignement (à moins que cette seule carrière ne figure). D’autre part, il convient d’ajouter que les différents modèles de classification établis (USA/GB ; EU ; CH ; AUTRE…) sont soumis à une hiérarchisation de notre part. Systématiquement, nous avons considéré qu’un professeur ayant été au bénéfice d’une carrière tant européenne ou suisse qu’américaine et/ou britannique se verrait inscrit dans la catégorie (USA/GB). En ce sens, nous partons du principe qu’une carrière aux Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne en lien avec la carrière universitaire du professeur, pour peu qu’elle soit significative au niveau de la durée, prend le pas sur les autres critères de sélection. En effet, bien que de prime abord ce choix puisse paraître radical, de par la taille de notre échantillon, il nous était impossible de garder les indicateurs séléctionnés tout en établissant diverses combinaisons des modèles de classification établis ; ceux-ci auraient rendu notre analyse trop complexe. D’autre part, la plupart des cas étudiés ayant cette caractéristique apparaissent à partir de la seconde moitié du XXe siècle, au moment où les pays anglo-saxons deviennent des destinations relevant de l’internationalisation dite « d’excellence », c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de privilégier cet indicateur.

Afin d’avoir une vision globale et évolutive sur le phénomène d’internationalisation du corps professoral pour la période du XXe siècle, et du fait que nous avons utilisé la même base de données que celle proposée dans l’étude de l’« Internationalisation des élites académiques suisses au XXe siècle: convergences et contrastes », notre choix s’est porté sur la même périodisation que celle de l’article, à savoir les années 1910, 1937, 1957, 1980 et 2000, lesquelles, bien que les intervalles ne suivent pas une régularité parfaite (une intervalle = vingt ans), ont toutefois l’avantage de faire corroborer nos résultats pour l’étude de l’Université de Lausanne avec ceux qui ont été récoltés pour les universités suisses.

Résultats et analyses

Nationalité des élites académique au XXème siècle

Analyse de la proportion de professeurs étrangers en biologie et chimie, mathématiques et physique, sciences économiques, droit au cours du XXe siècle (en pourcentage)

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En analysant l’évolution de la proportion des professeurs étrangers au sein de l’Université de Lausanne à travers l’ensemble du XXe siècle, nous pouvons clairement distinguer diverses dynamiques selon les disciplines étudiées. En effet, trois types de courbes apparaissent (voir graphique 1). Pour les disciplines des sciences économiques, de biologie et de chimie se dessine une courbe en « U », marquant une internationalisation au début et à la fin du siècle, avec une période de nationalisation en son milieu (1937-1957). Quant aux autres disciplines, nous pouvons respectivement observer une courbe ascendante pour les mathématiques et la physique (passant de 0% en 1910 à 18,75% en 2000) et une descendante pour le droit (avec un taux de 33,3% en 1910, baissant de manière plus ou moins constante jusqu’à atteindre les 6% en 2000). Comment expliquer de tels contrastes ? Pour tenter de répondre à cette interrogation, prenons tour à tour les différents types de courbes.

Les différentes courbes en « U » qui apparaissent sur le graphique 1 (pour les disciplines de biologie et chimie, ainsi que pour les sciences économiques) sont aisément explicables. Tout comme dans l’ensemble de la Suisse entre 1910 et 1957, l’Université de Lausanne connaît de grands bouleversements en lien avec le contexte socio-historique de l’époque. De sa naissance à la Première Guerre mondiale, l’université vaudoise a connu une croissance remarquable, tant au niveau de la hausse de l’effectif des étudiants que de sa structure institutionnelle (Wisard, 1998 :19). Pour répondre à ces besoins, l’institution choisit les professeurs les plus aptes à enseigner, quelles que soient leurs nationalités. Au contraire, la période qui s’étend de 1914 à la fin de la seconde Guerre mondiale est marquée par une baisse de croissance significative, engendrant des effets importants sur la nomination des professeurs (Wisard, 1998 :20). En effet, toujours selon Wisard (1998 : 56), « la question de la nationalité [des professeurs] acquit un caractère très conflictuel durant la Première Guerre mondiale ». En raison du grand nombre de professeurs étrangers qui peuplaient le paysage universitaire suisse et lausannois et du conflit mondial qui secouait l’Europe, plusieurs organes politiques suisses décidèrent de prendre des mesures afin de procéder à une « nationalisation » des élites académiques, idée qui avait déjà commencée à germer dès 1909 (Wisard, 1998 : 57). La lutte contre l’Überfremdung[1] commença. Durant toute cette période, l’objectif fut de maintenir la primauté du critère de l’aptitude, tout en favorisant les conditions d’une relève académique suisse, et non étrangère. Jusqu’à la fin de la Grande Guerre, aucun professeur étranger ne fut nommé. Et, exceptions mises à part, le critère de la nationalité joua un rôle primordial jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Zeller, 2005 : 84-86), avant de commencer à s’ouvrir sur le monde et à s’internationaliser à nouveau.

En ce qui concerne le droit, discipline pour laquelle la courbe est descendante, l’explication ne réside pas dans le contexte socio-historique, comme pour les disciplines précédentes, mais dans la nature de cette branche. En effet, le droit étant une branche spécifique à chaque pays et qui se complexifie au fil du temps, il paraît normal que cette discipline soit de plus en plus cloisonnée au niveau national. De surcroît, Rossier et al. (2015 : 8) remarquent qu’« historiquement, le droit est la discipline de formation classique des élites politiques et administratives nationales dans bon nombre de pays. Une formation en droit permet auxdites élites, notamment d’avoir le contrôle sur la fonction publique locale par la connaissance des juridictions qui la régulent ». Il est également intéressant de relever le fait que la  courbe représentant le taux de professeurs étrangers dans la discipline de droit à l’Unil ne suit pas celle pour l’ensemble des professeurs de droit étrangers en Suisse, qui prend la forme d’une courbe en « U » ( pour plus de détails, voir Rossier et al. 2015).

La courbe représentant les professeurs étrangers dans les disciplines de mathématiques et de physique est quant à elle très particulière, puisqu’elle ne suit aucun des schémas précédents et continue à grimper même lorsque les évènements ne s’y prêtent pas. Malgré les nombreuses recherches effectuées afin d’en déterminer la cause, nous n’avons malheureusement trouvé aucune raison valable qui serait à même d’expliquer la croissance de cette courbe. Nous pouvons toutefois émettre quelques hypothèses. Le fait que la hausse du taux de professeurs étrangers intervienne durant la période de 1937, à savoir deux ans avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, pourrait être dû aux circonstances. En effet, en raison du contexte politique troublé et toujours plus tendu, de vastes migrations eurent lieu, dont de nombreuses vers la Suisse en raison de sa neutralité. Il serait donc possible que des professeurs étrangers soient venus à cette période s’installer à Lausanne et ensuite y enseigner. D’autre part, les différents remaniements institutionnels de l’Ecole Polytechnique de Lausanne puis de l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, ainsi que sa renommée grandissante au fil du temps, pourraient également expliquer cette courbe ascendante.

[1]Définition citée dans Rossier et al. 2015 : « Terme intraduisible en français, qui renvoie à l’idée d’une trop forte présence étrangère en Suisse et à la question d’une menace de « dénationalisation » de la société helvétique. »

Lieu d’obtention du doctorat des élites académiques au XXème siècle

Analyser les lieux d’obtention de la thèse doctorale des professeurs de l’Université de Lausanne nous permet d’observer si le doctorat se fait généralement sous un caractère national ou international. Les travaux de Rossier et de ses collaborateurs (2015) ont également utilisé cet indicateur afin de mesurer l’internationalisation des élites académiques, et plus précisément la formation de ces dernières (Rossier et al. 2015). Nous nous sommes ainsi inspirés de ces écrits en considérant cependant uniquement les professeurs exerçant alors à l’Université de Lausanne et ce, sans tenir compte de la nationalité de ces derniers (ce qui ne nous permet pas de définir le nombre de professeurs suisses ayant obtenu un doctorat à l’étranger, un autre indicateur de l’internationalisation qui ne sera pas abordé explicitement dans ce qui suit)

Analyse du lieu d’obtention du doctorat des professeurs de Biologie et de Chimie de l’Université de Lausanne (en pourcentage)

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Concernant les disciplines de biologie et de chimie, on remarque que la période allant de 1910 à 2000 est fortement marquée par une obtention de doctorats en Suisse. En effet, 100 % des doctorats on été obtenus en Suisse pour les années 1937 et 1957 (à noté que seuls 15 doctorats ont été octroyés durant ces années). Ce chiffre ne connaît pas d’importante diminution en 1980 ni en 2000 (alors que le nombre de doctorats octroyés augmente : un total de 63 entre 1980 et 2000). Il est cependant intéressant de relever que l’année 1910 représente l’année durant laquelle le plus de doctorats « hors-Suisse » en été octroyés pour ces disciplines (12.5% de doctorats européens). La petite part d’obtention de doctorats en Europe regagne un petit pourcentage en 1980 qui se voit délégué à l’Amérique du Nord et la Grande Bretagne pour l’an 2000. Néanmoins, ce qui ressort principalement de nos analyses est que l’obtention de doctorat dans ces deux disciplines est majoritairement suisse. Une des pistes d’explication possible réside dans le fait que la Suisse dispose d’universités d’un certain niveau pour ces branches-ci et que l’internationalisation est dans ce milieu peu pratiquée par les doctorants pour cette même raison. De plus, il est ici intéressant de noter que la mention « sans doctorat » n’apparaît pas dans nos données et que ces dernières semblent confirmer les analyses d’évolution en « U » (internationalisation, nationalisation durant la deuxième guerre mondiale, internationalisation) qui apparaissent auparavant concernant la nationalité des professeurs.

 

Carrière à l’étranger des élites académique au XXème siècle

L’analyse de résultats concernant l’étape de carrière principale des professeurs avant leur entrée à l’Université de Lausanne est particulièrement intéressante car elle permet de mettre en relief les différents processus de mobilité académique, les destinations les plus prisées par le corps professoral ainsi que leurs évolutions.

Analyse des lieux de carrière dominants des professeurs en biologie et en chimie avant leur entrée à l’Université de Lausanne (en pourcentage)

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Il est tout d’abord frappant de remarquer que pour les disciplines de biologie et de chimie (graphique 6), le pourcentage de carrières effectuées en Suisse reste clairement majoritaire durant toute la première moitié du XXe siècle, pour ensuite diminuer de manière non négligeable jusqu’à ne plus représenter qu’un tiers de l’effectif total. En effet, en 1910, 75% des professeurs ont effectué leur carrière exclusivement en Suisse. Ce chiffre augmente sensiblement jusqu’en 1937 pour atteindre un taux de 77,8%, taux qui ne cessera de baisser par la suite: 66,7% en 1957, 42,9% en 1980 et enfin, 32,1% à l’aube du XXIe siècle. A travers ces données chiffrées,  deux phases principales transparaissent : la première représente un localisme des carrières (1910-1957), tandis que la seconde montre une internationalisation de plus en plus marquée (1957-2000).

Cette évolution en deux temps pourrait notamment s’expliquer par le contexte socio-historique du XXe siècle. En effet, nous pouvons émettre l’hypothèse que la légère hausse de pourcentage entre 1910 et 1937 (+2,8%) serait l’un des effets de la lutte contre l’Überfremdung, qui connut un fort succès dès la fin de la Première Guerre Mondiale et durant l’entre-deux-guerres. W. Rappard, professeur et secrétaire de l’Association nationale des universitaires suisses, soulevait entre autre le fait que : « le devoir national nous commande de tout mettre en œuvre pour que les plus aptes sortent plus généralement de nos propres rangs » (Rappard, 1915 : 547, cité in Rossier et al., 2015), qui laisserait supposer qu’en parallèle de ce combat contre une dénationalisation des académiques, l’objectif était de favoriser les trajectoires de carrières suisses.

La chute régulière observée à partir de 1957, quant à elle, peut être mise en corrélation avec la conjoncture politique de l’immédiat après-guerre, « favorisant  la construction de grands laboratoires qui ont fourni des sites nationaux réunissant en un même lieu des chercheurs de différents pays » (Gringas, 2002 : 34). Celle-ci permit de nouveaux transferts des savoirs, des objets, ainsi qu’une mobilité nouvelle au sein des champs scientifique et académique, tout d’abord en Europe, puis au niveau international. En effet, selon Gringas (2002), l’amélioration des transports aériens dès la fin des années 1960, tant au niveau du coût que de la durée de vol, a certainement contribué à accentuer la collaboration internationale. Cette constatation est particulièrement perceptible en analysant le graphique 6 pour les périodes de 1957 à 2000, dans lequel nous pouvons de prime abord observer une nette augmentation des carrières européennes, passant de 11,1% en 1937 à 33,3% en 57, puis, dans les périodes suivantes, une très forte internationalisation anglo-saxone (Etats-Unis, Canada et Grande-Bretagne), passant de 0% en 1957 à 34,3% en 1980 et 46,4% en 2000. Ce changement de type d’internationalisation peut également être justifié en raison de la réputation scientifique de ces pays en ce qui à trait à la chimie et en biologie. A partir de la seconde moitié du XXe siècle, la majorité des prix Nobel décernés furent attribués à la Grande-Bretagne ainsi qu’aux Etats-Unis, et, depuis les trente dernières années, ce dernier représente le pays scientifiquement dominant (Gringas, 2002).

A l’aune de ce constat, nous pouvons donc en déduire que, outre les facteurs pratiques, l’internationalisation des trajectoires de carrières des professeurs en biologie et en chimie a suivi trois dynamiques distinctes. Premièrement nous avons pu constater une importante nationalisation des carrières entre 1910 et 1937, qui subit ensuite une rupture en affichant une internationalisation européenne de 33,3% en 1957, puis anglo-saxone, prenant de plus en plus d’ampleur entre 1980 et 2000 (34,3% en 1980 et 46,4% en 2000).

Bien que minoritaire par rapport au taux de carrières hors-unil effectué en suisse, le pourcentage d’internationalisation européenne entre le début et le milieu du XXe siècle (dont la moyenne est de 23%) laisse suggérer une valorisation de l’internationalisation dite de « proximité », tant au niveau culturel que linguistique, par rapport à celle effectuée dans des pays plus lointains. Pourtant, nous pouvons dans ce cas également la classifier comme étant une internationalisation d’ « excellence» puisque durant toute la première moitié du XXe siècle, l’Europe fut considérée comme le moteur de l’avancement du champ scientifique, avant d’être supplanté par les pays outre-Atlantique.

Synthèse et conclusions

La thématique commune de notre étude nous invite à regarder le processus d’internationalisation des élites à travers les « ruptures », mais aussi « les continuités » qui caractérisent son évolution au cours du 20e siècle. Vous l’aurez constaté, la multitude de critères que nous avons utilisés pour mener à bien notre analyse nous éloignent d’une vue d’ensemble. A cet égard, il nous a paru bon d’en rappeler ici les grandes lignes.

Nous avons pu constater, au gré de ces différentes analyses, que les facteurs liés à l’internationalisation des corps professoraux sont à tout à la fois tributaires des aléas de l’époque que de la nature de la discipline elle-même. De manière générale, nous constatons que l’internationalisation des élites académiques lausannoises s’effectue principalement après l’obtention d’un doctorat en Suisse (le cas de HEC étant plus contrasté), et ce, durant tout le XXe siècle. En effet, la prépondérance de l’internationalisation sur les carrières démontre, au contraire du lieu d’obtention du doctorat, que la migration des enseignants intervient au moment de la formation post-doctorale (et au-delà).

En ce qui concerne les périodes historiques, nous constatons que l’évolution de l’internationalisation n’est pas constante. En effet, nous avons pu constater que le contexte socio-historique joue un rôle prépondérant sur la migration des élites académiques, surtout en ce qui à trait aux trajectoires de carrière. Pour la période de l’avant-guerre, les postes sont principalement occupés par des enseignants suisses ou européens (pays limitrophes), tandis que durant la période de l’entre-deux-guerres, nous pouvons voir apparaître un fort regain de nationalisation ; les difficultés économiques que rencontrent les universités suisses, le peu d’innovation dans le monde de la recherche [3], ainsi que le succès de la politique de l’Überfremdung (Wisard, 1998: 56 et ss.) en constituent les facteurs explicatifs principaux. En revanche, la période de l’après-guerre voit les frontières du monde académique s’étendre aux Etats-Unis, la guerre froide contribuant par ailleurs au développement des infrastructures universitaires américaines dites « de pointe », et développant l’internationalisation d’« excellence ». Toutes périodes confondues, la proportion d’enseignants au bénéfice d’un parcours  « exotique », c’est-à-dire prenant forme en dehors de l’espace euraméricain, n’est ni constant ni imputable à une période en particulier, et concerne principalement les branches juridiques et économiques. Ce phénomène trouve ses causes explicatives dans le caractère mondialisé que des enseignements tels que le « droit international » ou la « macro-économie » préfigurent.

Enfin, les différences d’internationalisation que nous avons pu observer entre les disciplines sont également attribuables au caractère spécifique de ces branches. En effet, nous savons que tous les enseignements n’ont pas le même « potentiel d’internationalisation » ; alors que certains enseignements dispensent une formation prédisposée à un exercice local (tel que le droit privé par ex.), d’autres branches ont une configuration plus internationale (la finance en constitue un bon exemple).

De manière générale, les informations que nous avons recueillies pour l’Université de Lausanne ainsi que l’analyse que nous en avons faite coïncident avec les séquences d’internationalisation-renationalisation et ré-internationalisation qu’avaient déjà relevées Rossier et al. (2015) pour l’ensemble des professeurs de droit et de sciences économiques en Suisse, de même, les facteurs explicatifs évoqués ne diffèrent pas globalement de ceux que nous avons relevés. L’Université de Lausanne s’inscrit en ce sens dans la continuité historique de ses homologues romands et alémaniques.

[3] Pour plus de précisions, voir : Wisard, François, L’Université vaudoise d’une guerre à l’autre: Politique, finances, refuge, Editions Payot, Lausanne, 1998. Par ailleurs, un compte-rendu de cet ouvrage est disponible en ligne et constitue une bonne entrée en matière : Tyssens Jeffrey, « WISARD (François). – L’Université vaudoise d’une guerre à l’autre. Politique, finances, refuge », Histoire de l’éducation [En ligne], 85 | 2000, mis en ligne le 12 mars 2009. URL : http://histoire-education.revues.org/1010

[4] Nous reprenons ainsi la distinction que proposent G. Goastellec et G. Pekari entre les « higher education system(s) » et les « individual academics’ perspectives » : GOASTELLEC, Gaële, PEKARI, Nicolas, 2013, « The Internationalization of academic markets, careers and profession », in Teichler Ulrich, Höhle Ester Ava (eds.), The Work Situation of the Academic Profession in Europe: Findings of a Survey in Twelve Countries. The changing academy – The changing academic profession in international comparative perspective 8, Springer, p. 229.

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