S'écrire : autobiographie, autoportrait, autofiction (8 juin 2007)

Résumé

S'écrire : autobiographie, autoportrait, autofiction

L'écriture de soi constitue tout un pan de la littérature contemporaine, qui se décline en de nombreux genres et sous-genres : mémoires, journal intime, autobiographie, autoportrait, roman autobiographique, autofiction, ... A la différence des mémoires, qui ne sont pas nécessairement centrés sur l'histoire personnelle puisqu'ils placent au premier plan les événements historiques, l'autobiographie prend pour objet l'histoire individuelle du sujet de l'écriture. Selon Philippe Lejeune, le « pacte autobiographique » est conclu lorsque s'établit une identité entre l'instance de l'auteur, du narrateur et du personnage. A ce pacte constitutif s'en ajoute un autre, référentiel : « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité » - un pacte rigoureusement impossible à respecter, puisque aucune représentation ne peut saisir la totalité de l'existence, ni garantir l'authenticité absolue des faits narrés. L'écriture donne forme au vécu en opérant des choix formels qui lui donnent sens, mais qui n'en proposent qu'une image, partielle et limitée. Aussi l'inventivité générique qui s'exerce dans le domaine des discours sur soi s'éclaire-t-elle de cette insuffisance constitutive de toute représentation de soi : chaque genre (en particulier, le genre dominant de l'autobiographie) est critiqué, opposé à d'autres modèles, parfois novateurs, qui le transcendent et s'émancipent pour créer de nouvelles formes littéraires.

L'autobiographie propose une saisie logico-temporelle de l'existence, dans une certaine linéarité narrative (chronologique, le plus souvent), qui ne correspond pas à l'ordre réel de la mémoire. La successivité des événements, narrés sur le mode rétrospectif, est souvent associée à une causalité qui rend intelligible et explicable le vécu, dans sa continuité : les malheurs de l'enfance déterminent le destin de l'adulte, comme l'avance à plusieurs reprises Rousseau dans ses Confessions. L'autobiographie est précisément fondée sur un finalisme qui oriente le vécu en fonction d'une fin ultérieure, parfois repoussée dans l'outre-tombe. Ainsi, le modèle canonique de l'autobiographie est religieux : il s'agit des Confessions de Saint-Augustin qui relatent l'expérience d'une conversion spirituelle. Il s'agit de montrer, pour reprendre les termes de Starobinski, « comment d'autre que j'étais, je suis devenu moi-même ». Cette dimension téléologique (c'est-à-dire cette distorsion du récit autobiographique qui interprète le passé en fonction d'une fin, d'un telos : en l'occurrence, le moment de la conversion) est inséparable du projet autobiographique. Certains auteurs contemporains font le choix de la caricaturer, de la radicaliser pour en souligner l'effet de destin, « l'illusion rétrospective », comme le dit Sartre dans Les Mots.

L'autoportrait - une catégorie générique désignée par le critique Michel Beaujour dans Miroir d'encre, en 1980 - ne pratique pas cet ordonnancement du vécu propre à la narration rétrospective. S'inspirant du modèle pictural, l'autoportrait littéraire cherche à saisir une unité du sujet dans le présent de son regard sur soi. Au lieu d'employer les temps du récit (le passé simple, passablement ridiculisé par Sartre, puis par Robbe-Grillet, dans la pratique autobiographique), l'autoportrait met au premier plan le présent d'écriture, comme garant d'une présence à soi. A l'inverse de la progression successive du récit narratif, l'autoportrait est donc d'abord discursif et descriptif. Il s'effectue dans les temps du discours, en exposant le travail incertain de la remémoration. Au lieu de dérouler linéairement les événements vécus dans leur successivité, il vise une ressemblance à soi beaucoup plus intemporelle et essentielle. Ce sont les constantes de la personnalité qu'il expose, dans une logique associative plutôt que narrative. Les éléments de narration sont subordonnés à cette organisation thématique, différents moments du vécu pouvant se ranger sous une même rubrique, à rebours de la linéarité chronologique. Cette liberté d'organisation est illustrée, de manière fondatrice, par les Essais de Montaigne. Avec L'âge d'homme (1939), Michel Leiris invente une forme moderne d'autoportrait, qui s'ouvre sur un véritable autoportrait, au sens visuel du terme, c'est-à-dire sur une description de l'apparence physique du sujet scripteur. Les souvenirs d'enfance sont narrés selon une organisation thématique, autour de réseaux d'analogies structurées par deux figures centrales, Judith et Lucrèce, personnages de l'Antiquité peints en diptyque par Cranach, que l'écrivain considère comme des allégories du pôle sadique et du pôle masochiste de sa personnalité. L'intérêt particulier de L'Âge d'hommetient dans son flottement entre le modèle autobiographique, qu'il retrouve tout de même dans la macrostructure chronologique du récit de l'enfance, et un modèle emprunté à un autre art, l'autoportrait, nourri de pratiques proprement modernes du discours sur soi : la cure psychanalytique et son recours à l'association libre.

L'autofiction, fondée par l'écrivain Serge Doubrovsky, dans Fils (1977), pourrait être définie comme la reconnaissance explicite du caractère nécessairement fictionnalisant de toute narration sur soi. Qu'il s'agisse d'une fictionnalisation du vécu lui-même (de l'histoire référentielle), de l'identité du narrateur ou de celle du personnage (aux différents niveaux distingués par Lejeune), ou qu'il s'agisse de la mise en oeuvre du pouvoir fictionnalisant de l'écriture elle-même, l'autofiction dénonce les apories de l'autobiographie. Elle expose la tentation romanesque qui infléchit la narration de soi, qui fait du je un personnage, qui fige des instants du vécu en « images » surdéterminées ou qui les reconstruit sur le mode imaginaire du fantasme. Ainsi les Nouveaux Romanciers, qui ont fait la critique du « roman classique » dans les années 1950, sont-ils nombreux à avoir pratiqué l'autobiographie dans les années 1980. D'Enfance de Nathalie Sarraute au Miroir qui revient d'Alain Robbe-Grillet, en passant par L'amant de Marguerite Duras, l'écriture autobiographique est dialectisée par une conscience du romanesque.

Plus généralement, l'invention formelle qui caractérise l'ère post-autobiographique de la littérature contemporaine, admet la vanité de tout projet de narration de soi : le caractère illusoire de la reconstitution des événements selon un ordre arbitraire, la distance qui sépare le sujet écrivant du « je » d'alors et qui en fait un étranger, l'impossible exhaustivité de la relation de soi qui confronte le sujet aux défaillances de sa mémoire, à l'incohérence et à l'insignifiance de son vécu. En ce sens, Ostinato (1997) de Louis-René des Forêts doit être considéré comme une redéfinition majeure de l'écriture de soi, par sa triple innovation formelle : c'est une autobiographie impersonnelle, rédigée à la 3e personne, qui consent à la disjonction des temps remémorés et au caractère introuvable du moi; une autobiographie fragmentaire, constituée d'éclats de mémoire retirés du foyer de « l'immémorable » ; une autobiographie au présent, qui ne restitue que l'évidence immédiate du souvenir, dans son surgissement sensoriel. L'autobiographie, dans ses renouvellements contemporains, s'écrit donc à la négative.

Sources

  • Sartre, Les Mots(1964)
  • Michel Leiris, L'âge d'homme (1939)
  • Serge Doubrovsky, Fils (1977).
  • Louis-René des Forêts, Ostinato (1997)
  • Marguerite Duras, L'amant (1984)

Bibliographie

  • Michel Beaujour, Miroirs d'encre, Paris, Seuil, 1980.

  • Marie Darrieussecq, « L'autofiction, un genre pas sérieux », Poétique n°107, 1996.

  • Serge Doubrovsky, « Texte en main », in Autofiction & Cie, Université de Paris-X, 1993.

  • Philippe Gasparini,Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction, Paris, Seuil, 2004.

  • Gérard Genette, Fiction et diction, Paris, Seuil, 1991.

  • Georges Gusdorf, Lignes de vie I, Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991.

  • Laurent Jenny, « L'autofiction », 2003, cours en ligne

(http://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/autofiction/index.html)

  • Mounir Laouyen, « L'autofiction : une réception problématique », in Frontières de la fiction, Modernités n°17 (en ligne sur fabula.org).

  • Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996.

  • Jeanette den Toonder, Qui est-je ? L'écriture autobiographique des nouveaux romanciers, Berne, Peter Lang, 1999.

  • Jean Starobinski, « Le style de l'autobiographie », La relation critique, Paris, Gallimard, 1970.

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