315 (2021/1-2) Théâtre et société en Suisse romande de la fin de l'Ancien Régime à l'entre-deux-guerres. Pratiques et enjeux socioculturels - Édité par Béatrice Lovis et Olivier Robert

Organisé à La Grange de Dorigny les 5 et 6 octobre 2018, le 13e colloque du Centre des Sciences historiques de la culture, intitulé «Théâtre et société en Suisse romande: pratiques et enjeux socioculturels» avait pour objectif d’explorer la vie théâtrale romande à une époque où ce divertissement n’est pas encore institutionnalisé, depuis le milieu du XVIIIe siècle – période où l’on assiste à un essor des arts du spectacle – jusqu’à l’entre-deux-guerres. Le présent volume est le résultat d’une rencontre très fructueuse entre des chercheurs provenant de diverses disciplines. Au fil de la lecture des quatorze contributions se dessine peu à peu une fresque mettant en valeur les différentes pratiques et fonctions sociales du théâtre, ainsi que ses enjeux symboliques. L’ouvrage s’intéresse en premier lieu à l’essor du théâtre dans la région lémanique et à son appropriation parfois tumultueuse. La deuxième partie évoque l’intérêt grandissant des Romands pour le théâtre amateur qui se démocratise dans le courant du XIXe siècle. Le dernier volet est consacré aux affirmations identitaires sur lesquelles se construit le théâtre romand dès la fin du XIXe siècle. Ce numéro ne prétend pas avoir épuisé le sujet, bien au contraire; ses éditeurs scientifiques souhaitent avant tout démontrer l’intérêt de s’y pencher davantage et de mettre au jour de nouvelles archives, de nouveaux sujets. Nombreux sont les fonds encore inexploités ou qui méritent d’être étudiés avec une approche la plus interdisciplinaire possible, favorisant le dialogue entre histoire, littérature, musique et histoire de l’art.

SOMMAIRE

Béatrice Lovis — Avant-propos (p. 7-14)

Texte intégral disponible sur OpenEdition Journals

Une théâtromanie contagieuse ou l’appropriation d’un divertissement

Marco Cicchini — « Une prison gardée à vue » ? Le théâtre et son public sous l’œil de la police (Genève, 1780-1830) (p. 17-40)

Dès les années 1780 à Genève, comme ailleurs en Europe, la construction d’une salle de théâtre permanente renouvelle les formes de sociabilité urbaine, le théâtre réunissant régulièrement un public hétérogène de plusieurs centaines de personnes. Cabales, tumultes, manifestations bruyantes émaillent parfois les représentations. Entre 1780 et 1830, par-delà les césures politiques, comment évoluent les formes de régulation sociale du théâtre, quelles sont les modalités de l’adhésion ou du rejet des spectacles ? À l’appui de sources policières, judiciaires et administratives, cette contribution montre une progressive transformation des styles de la police des spectacles qui oscillent entre la discipline des conduites, celle des esprits et l’autocontrainte.

Lia Leveillé Mettral — Diriger un théâtre à la fin du XVIIIe siècle : le comité des actionnaires du Théâtre des Bastions (Genève, 1782-1791) (p. 41-66)

Au mois de juillet 1782, le Petit Conseil de la République de Genève autorise la construction d’un théâtre sur la place de Neuve. Un groupe de notables de la ville réunit la somme nécessaire à la réalisation de l’ouvrage et forme un comité des actionnaires. Véritable responsable de la salle de spectacle, ce comité prend toutes les décisions ayant trait au théâtre et choisit notamment les directeurs de troupe. Prenant appui sur les sources produites par ce comité, cet article examine les liens que celui-ci entretient avec les autorités politiques et, d’une manière plus générale, les enjeux socioculturels soulevés par la gestion administrative d’un théâtre.

Jennifer Ruimi — Faire du théâtre à Genève malgré le Consistoire : le défi de Voltaire (p. 67-82)

Quand Voltaire s’installe aux Délices en 1755, il a l’intention de se livrer aux plaisirs de la scène comme il l’a fait tout au long de sa vie. La situation est cependant plus complexe qu’ailleurs en raison de l’interdiction de représenter des comédies sur le territoire genevois. Certes, les Genevois n’ont pas attendu l’arrivée de Voltaire pour faire du théâtre chez eux, mais l’attitude du dramaturge irrite les instances de pouvoir ; sa présence cristallise alors les débats autour du théâtre et contribue paradoxalement à faire avancer sa cause à Genève.

Béatrice Lovis — Isabelle de Montolieu, une romancière qui fut d’abord auteure de société (p. 83-106)

Cette étude met en valeur un pan ignoré de la production littéraire d’Isabelle de Montolieu (1751-1832). Romancière et traductrice à succès dans le premier quart du XIXe siècle, la Lausannoise s’est d’abord illustrée comme auteure de pièces de société, un fait rarement évoqué par les historiens. Jusque-là inconnus, plusieurs manuscrits, exhumés des archives vaudoises et des Archives nationales de La Haye, peuvent lui être attribués. La figure emblématique de Mme de Montolieu met aussi en lumière deux aspects importants relatifs à la production littéraire et à la vie théâtrale vaudoise. Elle invite à reconsidérer d’une part la place de la littérature dramatique romande au XVIIIe  siècle et au début du XIXe, qui est moins insignifiante que ne laisse croire l’historiographie et, d’autre part, l’implication – déterminante à nos yeux – des Vaudoises dans la vie culturelle à la fin de l’Ancien Régime.

Aline Hodroge — « La lecture interprétée » : théâtre joué et théâtre lu de Germaine de Staël (p. 107-126)

Le théâtre de Germaine de Staël connaît un renouveau critique en raison de l’édition prochaine de l’intégralité de ses textes. En effet, jusqu’à maintenant, seul un tiers des pièces, confiné à la période 1805-1811, était connu. Nous savons désormais que l’activité dramatique débute dès la jeunesse de l’auteur et se poursuit lors de ses voyages à l’étranger en 1813. Sur cette longue période, le théâtre est tantôt lu, tantôt joué, plus rarement publié : il accompagne la dramaturge à Saint-Ouen, Paris, Genève, Coppet ou encore Stockholm, au sein de petites sociétés. Comment s’adapte-t-il ? Que nous révèle-t-il sur les codes sociaux en vigueur dans les sociétés européennes au tournant des Lumières et sur le rapport staëlien à l’écriture ?

Du théâtre de société au théâtre amateur

Daniel Maggetti — Le théâtre de Töpffer, Töpffer et le théâtre (p. 129-146)

Grand amateur de théâtre, Rodolphe Töpffer (1799-1846) a écrit et mis en scène plusieurs pièces dans le cadre du pensionnat qu’il dirigeait à Genève. Longtemps restées inédites, ces « folies », volontiers burlesques, révèlent la conception que l’auteur se fait du théâtre de société : la pratique de Töpffer tire parti d’une série de limites et de contraintes objectives qui stimulent sa verve plus qu’elles ne le gênent. D’où des représentations misant sur un rapport ouvertement dialectique avec le contexte social et le cadre dans lequel elles s’inscrivent, exhibant leur nature de discours au second degré.

Valentina Ponzetto — Théâtre de société et théâtre de lecture de Juste Olivier (p. 147-168)

Aucune étude spécifique n’a encore été consacrée au théâtre de Juste Olivier, sans doute parce que ce répertoire se compose d’un côté de pièces pour théâtre de société, destinées aux représentations dans un cadre familial et amateur, de l’autre d’un théâtre « de lecture », jamais porté à la scène. Le but de cet article est d’abord de présenter ce répertoire peu connu, ses caractéristiques thématiques et dramaturgiques, ainsi que les circonstances de sa composition et de sa réception. De l’analyse émergent également les intentions esthétiques et morales d’Olivier dramaturge, entre inscription dans une tradition française du théâtre de société ou d’éducation et recherche d’une identité nationale pour un possible théâtre romand.

Olivier Robert — La Muse, porte-parole des avant-gardes théâtrales romandes (p. 169-188)

Au XIXe siècle, les salles de spectacles suisses sont astreintes à des objectifs moraux et financiers drastiques et ne peuvent pas prendre de risque dans leur programmation. Dans ces conditions, les auteurs locaux n’ont que peu de possibilité d’exprimer leur talent. C’est le théâtre patriotique qui, le premier, leur permet d’aborder l’écriture dramatique. À la fin du siècle, La Muse, troupe de théâtre amateur lausannoise, joue un rôle primordial pour la création d’un véritable théâtre romand grâce à Johannès Darcourt, un Français qui la met en scène et lui fait jouer des auteurs locaux comme René Morax, Henri Warnéry ou Virgile Rossel. Dès lors, la création théâtrale romande trouve des tribunes et permet à de véritables plumes, souvent éphémères, de se révéler.

Alain Corbellari — Quand les étudiants défendaient un théâtre d’auteurs : les théâtrales de Zofingue, Belles-Lettres et Helvetia (p. 189-208)

Avant la professionnalisation des troupes théâtrales, il était possible à diverses associations de tirer leur épingle du jeu dans le paysage dramatique local. Parmi elles, les sociétés d’étudiants (Zofingue, Belles-Lettres, Helvetia) ont réussi, de la fin du XIXe  siècle jusqu’à relativement tard dans le XXe, à monter des spectacles de qualité dont le souvenir reste vivant dans l’histoire du théâtre lausannois. Les fonds déposés aux Archives cantonales vaudoises permettent de cerner les tenants et aboutissants de ces manifestations souvent hautes en couleurs.

Affirmations identitaires à travers le théâtre

Danielle Chaperon, Philippe Kaenel — L’identité nationale en spectacle (1896-1914) (p. 211-224)

L’article présente les résultats d’un séminaire de niveau Master organisé dans la perspective de la Fête des Vignerons de 2019 et inscrit dans un ensemble d’activités mises en place à l’Université de Lausanne sur cet objet d’études interdisciplinaire. Autour de la Fête des Vignerons de 1905, il met en relation l’Exposition nationale de 1896 à Genève, le « théâtre national » d’Adolphe Ribaux entre 1893 et 1908, le Festival vaudois de 1903, l’inauguration du Théâtre du Jorat à Mézières en 1908, la représentation de Tell de René Morax en 1914 et les Fêtes de juin de Genève en 1914.

Selina Follonier — Édouard Rod et le théâtre : une rencontre manquée ? (p. 225-242)

Romancier et critique renommé du tournant du XXe siècle, Édouard Rod est peu connu pour son activité de dramaturge ; pourtant, dès le début de sa carrière, le théâtre compte parmi ses principales préoccupations créatrices. Émigré à Paris en 1878, le Vaudois a tenté d’adapter nombre de ses œuvres à la scène, que ce soit en France ou dans son pays natal. Toutefois, seuls trois projets ont abouti, tandis que beaucoup d’autres étaient voués à l’échec. L’examen des traces qui en subsistent, principalement sous forme de documents épistolaires et d’articles de presse, permet de reconstituer les aléas de cette trajectoire. Suivant l’évolution que connaît l’art théâtral au cours des trente années de sa carrière, Rod s’est successivement orienté vers différents modèles esthétiques, sans jamais entièrement vouloir ni pouvoir entrer dans leur rhétorique. Ce parcours est révélateur des enjeux à la fois esthétiques, sociaux et économiques qui régissent le monde théâtral de son temps.

Léo Biétry — Le Théâtre du Jorat : un théâtre national ? (p. 243-262)

Fin 1907, le Conseil fédéral alloue au Théâtre du Jorat, en cours de construction à Mézières, un modeste subside pour ce qu’il considère comme un premier pas vers la création d’un théâtre national. C’est que, dans son opuscule Un théâtre à la campagne, publié quelques mois plus tôt, le dramaturge René Morax, véritable instigateur de l’entreprise, s’est lui-même référé aux deux articles consacrés en 1904 par Eduard Haug à l’idée d’un théâtre national suisse. Au début du XXe siècle, l’aspiration à la réalisation d’un tel théâtre n’est certes pas nouvelle. Dans le contexte particulier de la Belle Époque, cependant, le débat laisse transparaître les inquiétudes croissantes de la petite Willensnation helvétique et, plus spécifiquement, les ambiguïtés inhérentes au projet méziérois.

Delphine Vincent — Quelle musique pour le théâtre du peuple ? Henriette de René Morax et Gustave Doret, ou les débuts du Théâtre du Jorat (p. 263-284)

Avec Henriette, René Morax et Gustave Doret inaugurent en 1908, à Mézières, le Théâtre du Jorat, conçu dans la lignée du Théâtre du peuple de Bussang et des théories de Romain Rolland. La musique tient une place importante dans les spectacles du Jorat. Cet article s’interroge sur ses fonctions et ses caractéristiques dans la pièce d’Henriette. Il s’intéresse aux solutions musicales adoptées par Doret afin de rendre sa partition abordable pour des amateurs, aux stratégies employées pour rendre les paroles compréhensibles et aux fonctions des chœurs. Bien que liée par sa thématique – l’alcoolisme dans les campagnes – au théâtre populaire, Henriette reflète également la dimension nationale du Théâtre du Jorat. Cet aspect est considéré sous l’angle de l’intégration de la couleur locale helvétique à la partition.

Marc Perrenoud — Le théâtre amateur dans les organisations ouvrières et la population juive de La Chaux-de-Fonds (1918-1939) (p. 285-308)

Dans les Montagnes neuchâteloises, le théâtre amateur connaît un essor considérable pendant l’entre-deux-guerres. À La Chaux-de-Fonds, il revêt des enjeux identitaires, notamment parmi les organisations ouvrières et dans la population juive. Pour le mouvement ouvrier, c’est à la fois un moyen de lutter contre le désœuvrement provoqué par le chômage et une manière de montrer à la bourgeoisie que les milieux ouvriers savent organiser eux-mêmes leurs loisirs et exprimer diverses orientations politiques. Très active dans la modernisation industrielle et culturelle de la ville, la Communauté israélite s’engage également dans des activités théâtrales qui lui permettent de maintenir une identité spécifique. La présente contribution porte ainsi sur les enjeux socioculturels de ces deux formes de théâtre amateur, dans les limites des archives actuellement disponibles.

Olivier Robert — Le Choix d’une déesse. Une pièce emblématique du théâtre romand (p. 309-314)

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