316 (2021/3-4) CIEL ! Regards croisés sur un espace commun entre les littératures - Édité par Joëlle Légeret et Olivier Thévenaz

Des mythes anciens aux fictions futuristes, le ciel est l’horizon d’imaginaires philosophiques et religieux, scientifiques et poétiques, individuels et sociaux. Sans frontières, il appelle délimitations, interprétations. On y cherche des repères, des voies vers soi ou vers les autres ; on l’écoute et on le chante, on le lit et on l’écrit.
Pour prendre au mot l’acronyme du nouveau Centre interdisciplinaire d’étude des littératures (CIEL), des chercheuses et chercheurs des disciplines littéraires de la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne croisent leurs regards sur cet espace appartenant à tout le monde et à personne, cet ailleurs qui est aussi un chez-soi, ce vide si plein, pourvoyeur de bienfaits et de fléaux, miroir des limites de l’homme, qui l’invite à les dépasser ou le remet à sa place.
Les dix travaux très divers réunis dans ce volume sont un échantillon des possibles offerts par ce nouveau lieu de dialogue et de collaboration entre disciplines littéraires : ces quelques ouvertures sur l’infini invitent à rejoindre le chœur du CIEL pour d’autres explorations communes.

SOMMAIRE

Olivier Thévenaz — Avant-propos (p. 7-16)

Texte intégral disponible sur OpenEdition Journals

Lumières – humanité

François Rosset — Les hommes-volants dans un ciel animé (p. 19-34)

Fondé sur l’examen rapide de la fable d’Icare, telle qu’elle est racontée par Ovide, puis transformée et réapprêtée au fil du temps par le biais des traductions, réécritures et variations, le propos vise à illustrer par un exemple l’amplitude du programme qui s’impose à un centre d’études tel que le CIEL : établir un texte et le commenter, pister, identifier et comparer ses avatars dans le temps comme dans l’espace différencié des langues, le suivre dans le cours de l’histoire des sociétés et des hommes, mais aussi des idées et des pratiques, interroger ainsi cette histoire même, réexaminer chaque fois les questions anthropologiques, esthétiques, discursives, morales, sociales, politiques, physiques et métaphysiques que posent Icare et tous ses semblables.

Valérie Cossy — Le ciel de Trois femmes. De la distance entre la théorie et la pratique selon Isabelle de Charrière (p. 35-52)

Après une brève évocation des multiples raisons pour lesquelles l’œuvre d’Isabelle de Charrière requiert un cadre émancipé des littératures « nationales » afin d’être analysée, cet article porte sur le motif du ciel tel qu’elle le mobilise dans son roman Trois femmes. Consacré ostensiblement à la manière dont se décline le principe du devoir entre l’abstraction céleste illustrée en frontispice et ses déclinaisons pratiques par des personnages ordinaires, Trois femmes est un roman d’émigration atypique : progressiste, égalitaire et optimiste, fût-ce sur le très long terme.

Niccolò Scaffai — « Prima che il cielo si richiuda ». Le ciel entre raison et intuition dans l’œuvre de Primo Levi (p. 53-64)

Cet essai examine la présence et la valeur du mot « ciel » dans certaines des œuvres majeures de Primo Levi. En tournant son regard vers le ciel, Levi s’interroge sur l’origine du mal et réfléchit au sort des déportés, également à travers le souvenir d’un célèbre passage de la Divine Comédie de Dante qui a pour protagoniste Ulysse. Le ciel devient ainsi, dans l’œuvre de Levi, l’emblème d’une tension continue vers le besoin de comprendre les raisons profondes de la réalité et de son expérience.

Ascensions – réflexivité

Olivier Thévenaz — Sublime et ridicule ? Autour de quelques élévations célestes d’Horace (p. 67-100)

Monter au ciel : l’idée a fasciné l’homme sans doute de tout temps. Avant que le XXe siècle ne la rende possible, c’est un rêve de démesure, un interdit, notamment dans l’Antiquité romaine, très superstitieuse ; mais malgré Icare, qui chute pour avoir voulu monter trop haut, la tentation reste. Cet article étudie les élévations au ciel du premier recueil lyrique d’Horace, trois livres d’Odes publiés en 23, en un temps où les guerres civiles sont encore fraîches dans les mémoires, mais où il n’y a plus d’obstacle à la prétention d’Auguste à la divinité. Le poète a le pouvoir d’immortaliser. Horace en est conscient : dans quelques poèmes, à des points stratégiques de son recueil, il élève Auguste et s’élève lui-même – deux faces d’une même médaille. Mais ce n’est pas sans scrupules : nous tenterons de voir comment et pourquoi il y met des limites. La lecture proposée ici sera non seulement politique, mais aussi poétique et stylistique. L’élévation implique à la fois une aspiration au sublime et le risque de la chute dans le ridicule. J’aimerais montrer qu’Horace assume ce risque en le concrétisant avec ironie pour le conjurer, abaisse par la caricature une prétention sérieuse pour la rendre acceptable. Un accent plus particulier portera, pour l’élévation d’autrui, sur l’apothéose de Romulus (décisive pour Auguste) dans l’Ode III, 3, où je suggère la présence en filigrane d’un modèle satirique, et pour l’élévation du poète, sur l’épilogue du livre II et sa métamorphose en cygne sublime et ridicule.

Colin Pahlisch — Au miroir des astres. L’expérience littéraire du ciel dans le space opera (p. 101-116)

Quand bien même le space opera apparaît peu étudié en sciences humaines, nous souhaitons explorer ici ses potentialités critiques pour les études littéraires. Partant des principes poétiques qui définissent la science-fiction, cet article entend apporter aux amateurs de Star Wars ou de Lost in Space une perspective stimulante pour l’analyse de leurs fictions favorites. Après avoir rappelé quelques-uns de ses critères définitoires et esquissé une approche sociocritique visant à expliciter le dénigrement dont le space opera est victime de la part des institutions littéraires, nous proposons d’aborder ce sous-genre de la science-fiction sous l’angle de « l’expérience littéraire » qu’il produit chez ses lecteurs. Suivant la théorie du poéticien Mircea Marghescou, nous souhaitons démontrer la fécondité que l’élaboration d’une « typologie de l’expérience littéraire » du ciel représente pour la littérature, pour l’approche spécifique du motif du ciel dans les arts et pour l’étude de la fiction au sens large.

Pierre Voelke — Le chœur des astres dans la poésie grecque (p. 117-136)

Dans l’Antiquité grecque, l’idée d’une harmonie produite par les mouvements des astres est profondément ancrée dans la tradition pythagoricienne. Parallèlement à cette tradition se développe, avec ses propres effets de sens, une tradition poétique qui voit dans les astres l’image d’un chœur en mouvement. L’article propose de suivre cette tradition à travers quelques exemples, depuis les chœurs tragiques de l’Athènes classique jusqu’aux hymnes de Synésios, autour de l’an 400 de notre ère. D’abord associée aux chœurs nocturnes dédiés à Dionysos, l’image poétique du chœur astral fait l’objet de resémantisations successives qui conduisent à offrir au Soleil une place privilégiée au sein de ce chœur, avant que ne soit thématisé son effacement devant le spectacle du Christ s’élevant dans le ciel.

Symboles – expressivité

Juliette Loesch — Une lune « très étrange ». L’esthétique dénaturalisante d’Oscar Wilde dans Salomé et deux adaptations contemporaines (p. 139-156)

Dans la Salomé (1893) d’Oscar Wilde, la lune tient un rôle central non pas en tant qu’astre de la nuit, mais plutôt comme artifice dématérialisé et dénaturalisé permettant de caractériser les personnages. L’analogie tissée entre Salomé et la lune relie cette dernière à l’essence du théâtre, car elle devient un élément structurant de la pièce qui met en lumière l’approche esthétique et symbolique de l’art préconisée par Wilde. Cette attention particulière portée à l’art et à la fabrique du théâtre se poursuit dans deux adaptations contemporaines de la pièce qui s’inscrivent dans une démarche intermédiale et interartielle : le film du même titre réalisé par Al Pacino (2014) et Casta Diva, une pièce-ballet de Maurice Béjart (1980).

Maya Burger — Transmettre la douleur de la séparation. Le ciel dans le « chant des douze mois », Bārahamāsā, dans la littérature indienne (p. 157-174)

Cette contribution discute un genre littéraire spécifique de la littérature prémoderne en langues indo-aryennes nouvelles. Il s’agit du chant des complaintes des femmes qui pleurent l’absence de leur mari durant les douze mois de l’année, plus particulièrement durant la saison des pluies (quatre mois). Elles scrutent le ciel dans l’attente de l’époux et font face à l’angoisse provoquée par les nuages denses et noirs de la saison. Genre appartenant à l’origine au monde rural, ces chants sont devenus littérature savante durant la période du XVIe au XVIIIe siècle et, dans ce contexte, composés par des hommes. Le genre a aussi été repris par les mystiques qui voient dans l’expression du languir une métaphore pour exprimer la douleur de la séparation d’avec leur dieu. Bārahamāsā est un genre littéraire qui se présente tout particulièrement bien à la comparaison entre les différentes régions de l’Inde en dégageant les particularités régionales des rapports à l’environnement. À un niveau de littérature comparée transnationale, une comparaison contrastive permettrait de discuter, par exemple, l’impact de la nature sur la poésie, les expressions de douleur liées à un mode de vie féminin, tout comme la reprise, par les hommes de lettres ou les mystiques, de ces sentiments éprouvés par les femmes.

Alain Ausoni — D’une nuée d’oiseaux figurant l’écriture translingue (p. 175-188)

Les trente dernières années ont connu la montée en singularité de la pratique littéraire d’écrivains ayant acquis tardivement le français, ici appelée écriture translingue. Dans un riche corpus de textes de nature autobiographique, pour penser la spécificité de leur espèce littéraire, plusieurs d’entre eux ont convoqué des images d’oiseaux. Elles révèlent trois réalités de l’écriture translingue, qu’on gagne à distinguer pour mieux saisir sa spécificité : elle est l’œuvre de sujets plurilingues, qui pratiquent une langue seconde, laquelle a été acquise tardivement. Il sera question d’un oiseau qui vole en arrière, d’une créature capable de produire les cris de deux variétés différentes, d’un oiseau qui, après avoir fendu l’air comme une flèche, se met à aimer son nid, et d’un pigeon désemparé.

Cosmos

Piero Boitani — La poésie des étoiles (p. 191-228)

Cette étude entend délivrer une vue panoramique de l’imaginaire cosmique élaboré par l’humanité depuis les temps préhistoriques. Il peut être reconstitué principalement par les arts visuels, la musique et la littérature, en particulier la poésie. Les images de la lune et des étoiles reflètent les croyances scientifiques et religieuses (par exemple dans la Bible), mais y ajoutent aussi une touche « sentimentale » et un plaisir esthétique avec lesquels nous sommes familiers. En Occident, « la poésie des étoiles » commence avec l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, mais elle est surtout centrale dans la tradition lyrique et se propage vite aux cycles médiévaux, aux genres dramatiques et romanesques, ainsi qu’à l’opéra. Les images de l’Univers sont tout autant puissantes en Orient, dans les arts arabe, perse, indien, chinois et japonais, ainsi que dans les cultures amérindiennes, les nations africaines et chez les Maoris.

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ISBN 978-2-940331-77-2

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