Hommages, témoignages

Hommage de Matthias Zschokke | "La traduction comme défi" - Hommage d'Isabelle Ruf | Hommage de Jean-Yves Pidoux | Hommage de Françoise Wuilmart | Citations tirées du film sur Gilbert Musy, réalisé par Matthias Zschokke
 

Hommage de Matthias Zschokke

«Lorsqu’il glissait dans le rôle du traducteur, il semblait perdre toute inquiétude. Ses yeux étincelaient, il ne connaissait aucune gêne, aucune timidité. Il parlait librement, en séducteur, et son enthousiasme était contagieux : on se sentait stimulé, il se montrait aussi persuasif que débordant. Au début, cet élan m’angoissait presque. Je tends aux scrupules, me mets sens dessus dessous si quelqu’un me dit que mes textes sont mauvais – il ne comprenait pas cela. La littérature avait pour lui toujours raison. Il ne craignait pas d’en faire trop ou de se tromper. Tant que les textes respiraient. Parce que la littérature était pour lui la vie, la vie sans frein. (Je mangeais avec lui des choses que je ne connaissais que par la fiction. Je buvais avec lui des vins que je bois encore aujourd’hui, parce qu’il était capable de me les dépeindre de façon si marquante.)

 

Peut-être qu’il incarnait tout simplement le Romand tel que nous Suisses allemands le rêvons : quelqu’un qui ne craint pas la police, que les autorités n’impressionnent pas, quelqu’un pour qui travailler, manger, boire, cuisiner, choyer et épater la galerie se conjuguent en harmonie.»

 

Matthias Zschokke

Son traducteur et ami

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"La traduction comme défi" - Hommage d'Isabelle Ruf

«Au lieu de « La traduction comme défi », on pourrait aussi bien dire « l’existence comme défi ». Gilbert Musy a connu une enfance difficile, toujours au bord de la catastrophe. Il lui en est resté une colère qu’il a transformée en humour et en engagement  politique et social.

[...]

Nous devons à Gilbert des découvertes importantes, elles figurent au catalogue de Zoé, des éditions d’en bas, de L’Aire, de Fayard pour quelques-unes. Je citerai Erica Pedretti, le fabuleux Trocadéro d’Anna Johansen, et une de ses fiertés, le Diabelli de Hermann Burger, une prose virtuose, étouffante, qu’il a su rendre. C’est d’ailleurs cette année là que Gilbert a reçu un des premiers prix lémaniques de traduction. Il avouait avoir échoué face à Flug de Reto Hänny, qu’il n’a jamais terminé. Il aimait et a suivi Jörg Steiner, Thomas Hürlimann pour leur regard sur la société et leur façon de le traduire. Ses traductions étaient nourries par une intense documentation, ceux qui l’ont fréquenté se souviennent de l’immense bibliothèque et de celle de sa femme Françoise, avec laquelle il était en dialogue perpétuel.

 

La préoccupation politique et sociale qui l’animait, il l’a aussi vécue dans le cadre de la vie locale, un temps, chez les Verts, et dans le cadre de sa profession, qui lui doit beaucoup. Indigné par les tarifs pratiqués par l’institution en Suisse, pays riche, comparée à l’Angleterre par exemple, il a lutté pour un statut de la profession et une augmentation des tarifs

[...]

 

J’ajouterai pour terminer que lorsque Gilbert a appris que ses jours étaient comptés, il a pris sa mort comme un dernier défi, et il l’a mise en scène. Un film en témoigne, il a été réalisé par Matthias Zschokke et son frère Adrian.»

 

Isabelle Ruf

Journaliste littéraire

 

Hommage en entier:

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Hommage de Jean-Yves Pidoux

«Il m’appartient de vous adresser quelques mots au sujet de Gilbert Musy. Mais je dois évidemment m’interroger d’abord sur ma légitimité à intervenir ici. [...]

 

J’avais d’abord rencontré Gilbert Musy à travers des livres. Mon souvenir le plus ancien remonte à ce qui fut sans doute une des premières traductions qu’il ait publiée, en 1976 : La Redresse, d’Arthur Honegger. Collisions de similitudes et de différences : il ne s’agit pas du compositeur, mais d’un roman autobiographique écrit par un homme de gauche alémanique, dont les origines familiales sont tourmentées, le cursus de formation très chaotique, qui devient écrivain, journaliste et député. [...]

 

Nous avons ensuite traversé ensemble quelques aventures culturelles. En voici deux. Je me remémore une expérience que nous avons vécue dans la banlieue zurichoise : une performance avait été organisée, lors de laquelle alternaient des compositions de musique contemporaine et des textes littéraires. [...] Le traumatisme maximal fut que, abruptement, on me demanda après ma prestation d’acteur de « tourner les pages » pour que les musiciens puissent lire la partition d’une pièce contemporaine particulièrement indéchiffrable. Gilbert était aux anges, et moi dans un état de panique très prononcé… Nous sommes rentrés ensuite en voiture depuis Zurich, et j’étais si fatigué [...].

 

Gilbert Musy a été enterré par un beau jour de mai. La procession qui accompagna sa dépouille jusqu’au cimetière a traversé un paysage bucolique, dans une lumière éclatante. Cette contradiction était digne de lui : la parenté et l’irréductibilité des contraires et des différences, est évidemment constitutive de la traduction. Mais elle l’est aussi de l’expérience de la vie, jusqu’à cette fin dont même le Seigneur n’arrive pas à nous enseigner l’inéluctabilité.»

 

Jean-Yves Pidoux 

Directeur et conseiller municipal

 

Hommage en entier:

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Hommage de Françoise Wuilmart

«La première réunion formelle du CEATL (Conseil européen des associations de traducteurs littéraires) a eu lieu à Straelen en 1988,  avec la participation de douze pays européen + la Suisse représentée par Gilbert Musy.

Dès le départ, Gilbert se distinguait par, comment dire... son élégance, son bagout, son érudition, et sa réputation le précédait : quel traducteur ! Pour moi : quel ami !  Nous avions un faible l’un pour l’autre, en tout bien tout honneur : j’étais « l’autre Françoise » (l’une était sa femme), comme il aimait m’appeler. Outre la traduction, nous avions un point commun : les bons pousse-café. Nous nous réunissions souvent après les réunions pour mettre les choses au point dans la comptabilité (Suisse oblige !). Cette fois-là c’était à Valence... Avec la déléguée danoise, nous nous sommes retrouvés à trois dans ma chambre, il y avait bien du cognac dans le minibar, mais... pas de verres, et à cette heure plus moyen d’en trouver... alors, nous avons dévissé les globes des lampes murales, trois globes, nous les avons rincés et nous avons trinqué... au CEATL, à la traduction, à nous, à notre formidable amitié.

Jamais je ne t’oublierai mon cher Gilbert, surtout pas la fois où accompagné de ton épouse - c’était en Italie -, tu étais si maigre et si pâle, et tu nous as dit... que dès l’année suivante tu ne serais plus présent à nos réunions. Nous avons compris.»

Françoise Wuilmart

Membre fondateur du CEATL

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Citations tirées du film sur Gilbert Musy, réalisé par Matthias Zschokke

« Gilbert Musy personnifie le grand traducteur. Quand il empoigne un texte, il le refait, il le recrée entièrement, c’est une merveille pour les éditeurs – et aussi pour les écrivains et les lecteurs. »

 

Marlyse Pietri

Editrice, fondatrice des éditions Zoé

«« Parle-moi en allemand » dit-il quand nous nous voyons. Il sait que je parle un peu le français, mais que je ne raconte que l’allemand. Et ce qu’on raconte l’intéresse plus que ce dont on parle. Musy est un traducteur de l’oralité en littérature. »

 

Jörg Steiner

Écrivain, traduit par Gilbert Musy

« Gilbert Musy c’est quelqu’un qui m’a toujours donné l’impression de préférer les autres à lui-même. C’est peut-être pour ça qu’il est un si magnifique traducteur, c’est qu’il ne s’interpose pas entre l’autre et ce qu’il a à traduire. Et c’est aussi quelqu’un d’infiniment généreux et qui a un humour extraordinaire. »

 

Sylviane Dupuis

Écrivaine et poéte

« Gilbert est pour moi un très bon ami. Indépendamment de cela, je le considère comme un excellent auteur, il faut lire Le Point de fuite. Et il est aussi modeste qu’il est doué, donc le traducteur idéal. »

 

Erica Pedretti

Écrivaine suisse allemande, traduite par Gilbert Musy

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