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274 (2006/3) Voyage et libertinage (XVIIe-XVIIIe siècle) - Edité par Frédéric Tinguely et Adrien Paschoud

À l'intersection de deux domaines de recherche en plein développement, ce numéro examine les liens particulièrement denses qui unissent voyage et libertinage au XVIIe et au XVIIIe siècle. Plutôt que de perpétuer certaines distinctions traditionnelles, comme celle qui oppose «libertinage érudit» et «libertinage de moeurs», les études réunies font le pari d'une approche non restrictive afin d'interroger au mieux les diverses modalités d'une interaction féconde. La culture libertine, en tant qu'elle s'est efforcée de repousser les frontières de l'expérience humaine, a naturellement reconnu dans l'élargissement des horizons géographiques quelque chose de ses propres audaces, de ses aspirations profondes. Cette complicité encore mal connue est ici abordée en fonction de trois axes privilégiés: le rapport du discours libertin aux sources géographiques, l'art du voyage inventé par les «esprits forts», la rencontre de l'imaginaire viatique et du libertinage dans le roman. À chaque fois, la mise en relation des stratégies textuelles et des enjeux philosophiques permet de mesurer la subtilité d'une culture de la subversion dont les mécanismes de déniaisement n'ont rien perdu de leur efficace - ni de leur pertinence.

SOMMAIRE

Avant-propos de Frédéric TINGUELY et Adrien PASCHOUD (p. 3-8)

Isabelle MOREAU - Lectures libertines de la matière viatique (p. 9-24)

Le traitement de l'expérience du voyageur interroge le statut du témoignage oculaire dans sa retranscription et dans sa diffusion au sein du milieu scientifique érudit. Qui croire? Et sur quels critères? La relecture critique impose de construire un système d'évaluation qui puisse intégrer les témoignages qui échappent au cadre rassurant des certitudes communes. Les libertins ont largement contribué à ce travail de formalisation. Ils ont aidé à l'émergence de critères de saisie et de discrimination (dans les sciences de la nature, notamment). Ils ont également contesté les modèles de compréhension utilisés par leurs contemporains. Gabriel Naudé ou La Mothe Le Vayer accordent la plus grande attention aux présupposés idéologiques qui président à l'appropriation des récits de voyage. Nous nous proposons d'étudier cette question sous l'angle de la croyance. Elle intervient en amont, puisqu'il faut tenir compte de l'ignorance ou de la crédulité supposée du témoin-voyageur. Elle ressurgit en aval dans la crédulité ou la méfiance manifestée par le lectorat des curieux.

Grégoire HOLTZ - Les récits de voyage aux portes du libertinage? Construction du témoignage et topiques libertines dans le premier XVIIe siècle (p. 25-42)

Des récits de voyage aux argumentaires des «libertins érudits» du premier XVIIe siècle, une étonnante convergence apparaît entre des textes qui a priori semblaient animés par des rhétoriques et des objectifs radicalement différents. Cette rencontre entre le témoignage du voyageur et la démonstration du libertin se comprend comme une interaction: d'une part, les philosophes nourrissent abondamment leurs traités des descriptions tirées des récits de voyage, grâce à une somme de médiations rendant accessible le témoignage des horizons lointains. Mais d'autre part, il semble que certaines relations développent inversement les objets privilégiés du discours déniaisé, qu'il s'agisse de l'apologie du plaisir érotique ou de la relativisation discrète du dogme chrétien. Un double processus d'appropriation réunit ainsi des imprimés qui, par la réciprocité de leurs emprunts, révèlent le fonctionnement dynamique de l'écriture de l'altérité.

Michel DELON - Les références ethnologiques dans le libertinage sadien (p. 43-54)

Infatigable lecteur, grand féodal brisé dans ses privilèges, Sade a construit dans la solitude des prisons une oeuvre dont la violence faite à toutes les formes d'institution et de dogme défie l'analyse. Le texte sadien puise abondamment dans les relations de voyage et les compilations de l'époque (Prévost, Démeunier, etc.) afin de mieux brosser le tableau de la cruauté universelle. Là où les Philosophes aimaient à confronter les moeurs et les coutumes lointaines dans une perspective relativiste, Sade impose à ses sources des infléchissements drastiques. Peu soucieux de véracité ethnographique, il constitue une sorte d'encyclopédie des folies humaines et des anecdotes sanglantes. L'Histoire de Juliette offre de ce point vue un jeu de massacre saisissant dans lequel les textes de voyage sont caricaturés, noircis, transformés à l'envi.

Frédéric TINGUELY - Un Paradis sans miracles? Le Cachemire de François Bernier (p. 55-70)

Publiée en 1670-1671, la relation des voyages dans l'Inde moghole de François Bernier illustre de façon privilégiée l'existence d'un art de voyager libertin. Les lettres que le disciple de Gassendi consacre au Cachemire décrivent ainsi un espace paradisiaque d'un nouveau genre: tout en conservant certains traits du paradis terrestre évoqué dans les traditions chrétienne et musulmane, le Cachemire se présente avant tout comme un lieu de plénitude philosophique où les impostures religieuses peuvent être révélées au grand jour. L'analyse rapprochée de deux excursions dans des lieux de pèlerinage proches de Srinagar permet de repérer dans la démarche de Bernier des stratégies caractéristiques de la culture libertine du XVIIe siècle (usage critique de l'imagination associée à la raison; dissimulation).

Jacques BERCHTOLD - Connaissance et désir en utopie: à propos des de Tyssot de Patot (p. 71-86)

Cette étude tente de resituer les Voyages et aventures de Jacques Massé dans le contexte littéraire de la fin du règne de Louis XIV. Alors que le modèle des utopies philosophiques s'affadit, la faveur de la veine utopique perdure néanmoins dans le roman grâce aux riches possibilités d'hybridation avec les genres nouveaux du récit de voyage, du témoignage de naufrage ou des pseudo-mémoires à la forme personnelle. Les Voyages et aventures de Jacques Massé (annonçant Robinson Crusoé) témoignent d'un scepticisme certain à l'égard des leçons de sagesse politique produites au royaume d'utopie: ils instruisent en creux le procès de la stylisation cérébrale et de la planification philosophique qui serait coupée de l'expérience de l'homme réel. Cette méfiance à l'égard de connaissances provenant d'un dehors idéal se manifeste par une revendication assumée du romanesque (aventures de la circulation des montres) et par une réinscription du désir et des péripéties amoureuses en plein coeur de l'épisode utopique.

Adrien PASCHOUD - Voyage, libertinage et imaginaire matrimonial: à propos d'un chapitre additionnel des Bijoux indiscrets de Diderot (p. 87-104)

Cet article examine les liens qui unissent voyage et libertinage dans Les Bijoux indiscrets (1748) de Diderot. Nourri des Essais de Montaigne, des voyages imaginaires de Swift, des jeux fictionnels de Sterne, Diderot convoque à l'envi formes littéraires et substrats philosophiques et fait d'un argument somme toute banal un puissant outil de contestation des savoirs et des normes. Pierre angulaire du décentrement qu'opère un roman libertin teinté par la vogue de l'orientalisme, le voyage est un remarquable embrayeur: l'étude du chapitre additionnel XVIII («Des voyageurs») suffit à s'en convaincre. Sous les traits d'une fiction insulaire qui semble le rapprocher de More ou de Campanella, ce chapitre peint une singulière mécanique matrimoniale dans laquelle les unions conjugales sont scellées sur la base de critères exclusivement physiologiques et thermométriques. La grivoiserie évidente du sujet n'est pourtant qu'un prétexte car elle permet à Diderot d'élaborer une véritable expérience fictive dont les ramifications sont autant épistémologiques que littéraires.

Clara CARVAJAL - Rhétoriques du voyage libertin: La Découverte australe de Rétif de la Bretonne, exemple ou contre-exemple? (p. 105-122)

La Découverte australe par un homme volant ou le dédale français de Rétif de la Bretonne, fantaisie romanesque publiée en 1781, participe du vaste panorama de la littérature viatique au siècle des Lumières. Récit à coloration utopiste, le roman use néanmoins de toute une rhétorique et philosophie libertines. De fait la progression romanesque se voit stimulée par une série d'ambiguïtés tant formelles que discursives. Le caractère libertin du roman s'exprime dès lors dans la critique des valeurs orthodoxes de la société et dans l'exposé des théories sur l'origine du monde. Mais les contradictions entre les propos tenus et la situation conformiste du protagoniste en montrent aisément les limites. Au-delà de la critique des moeurs, la géographie des extrêmes permet la mise en scène d'une utopie qui, par ailleurs, emprunte tant aux mythologies qu'elle se teinte vite d'une nostalgie parfois archaïsante, quand elle ne duplique pas, sous couvert d'exotisme, des éléments autobiographiques. La Découverte australe apparaît ainsi comme une oeuvre hybride dont les traits significatifs seraient l'ambiguïté du discours moral, le renversement du projet utopique initial, et le goût singulier de l'auteur pour la dérobade tant réelle qu'imaginaire.

Arto CLERC - Compte rendu: «Parler librement». La liberté de parole au tournant du XVIe et du XVIIe siècle, éd. Grégoire Holtz et Isabelle Moreau, Lyon, ENS Éditions, 2005 (p. 123-128)

ADRESSES DES AUTEURS (p. 129-130)

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ISBN 978-2-940331-11-6

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