310 (2019/3) La nouvelle jeunesse des contes. Transcréations des recueils de Perrault et des Grimm - Edité par Cyrille François et Martine Hennard Dutheil de la Rochère

Infiniment réinventé et renouvelé, le conte est un genre voyageur, sujet à variations et métamorphoses, doté d’une éternelle jeunesse. Son statut particulier, assimilé au folklore universel et à la littérature enfantine, a en effet favorisé l’émergence de pratiques éditoriales s’autorisant de grandes libertés dans la reproduction des textes d’auteurs pourtant bien connus, à l’instar de Perrault et des Grimm. Ces libertés leur confèrent une nouvelle jeunesse en engageant le lecteur contemporain dans le jeu subtil de la répétition et de la différence, entre hommage et détournement, citation et transposition, tant au niveau du texte que de l’image. Cet ouvrage se propose d’étudier des modes de reproduction apparentés à diverses formes de «transcréation» en abordant l’histoire éditoriale des contes, leur traduction, leur illustration, leur adaptation et leur réécriture.

SOMMAIRE

Cyrille François, Martine Hennard Dutheil de la Rochère — Introduction (p. 7-20)

Texte intégral disponible sur OpenEdition Journals

Christiane Connan-Pintado — Au cœur de l’album, le conte Cœur de bois de Henri Meunier et Régis Lejonc (p. 21-40)

L’album iconotextuel Cœur de bois (2016) se présente comme une continuation du «Petit Chaperon rouge» située à l’époque contemporaine. Empruntant aux versions littéraires et populaires du conte, il relate une visite de la victime à son bourreau, quelques décennies plus tard, et inscrit son histoire de résilience dans le courant littéraire contemporain qui se donne pour objectif de «réparer les vivants». Les images qui dialoguent avec le texte tissent un réseau de ramifications étrangement inquiétantes en réactivant les séductions et les dangers de la forêt profonde et des passions humaines. L’article prête attention à la présence latente du conte source, aux atouts de l’album pour la mettre en valeur et à la portée idéologique de l’interprétation.

The iconotextual picturebook Cœur de bois (2017) is a continuation (or sequel) of the Little Red Riding Hood” story set in the contemporary era. Borrowing from the literary and popular versions of the tale, it recounts a visit paid by the victim to her tormentor a few decades after the abuse, and places this story of resilience in a contemporary movement that seeks to heal the living” through literature. The images that interact with the text weave a network of strangely disturbing ramifications by reactivating the seductions and dangers of the deep forest and human passions. The article notably focuses on the latent presence of the source text and on the picturebook’s strategies to draw attention to it, and discusses the ideological implications of this new interpretation of the old tale.

Pascale Auraix-Jonchière — La «Blanche Neige» des Frères Grimm. Migrations et «transcréations» de la couleur rouge en régime iconotextuel (p. 41-58)

Il s’agit d’interroger quelques reconfigurations du conte des frères Grimm «Blanche-Neige» en régime iconotextuel, à partir des réemplois de la couleur rouge, originelle et structurante dans le texte de référence, et d’en mesurer les variations sémantiques. L’étude porte sur les albums illustrés par Pep Montserrat (Aura, 2002), Momo Takano (Minedition, 2011), Sara (Le Genévrier, 2014) et Angela Barrett (Kaléidoscope, 2002 ; adapté par Joséphine Poole).

The article analyses several picturebooks that reconfigure the Grimm Brothers’ tale of “Snow White” in an iconotexual regime. It considers the use of the colour red as an original, originating and structuring principle that responds to the reference text in another medium and sheds light on its semantic variations. The analysis covers picturebooks by Pep Montserrat (Aura, 2002), Momo Takano (Minedition, 2011), Sara (Le Genévrier, 2014) and Angela Barrett (Kaléidoscope, adapted by Joséphine Poole, 2002).

Martine Hennard Dutheil de la Rochère — Translation, Illustration, Transcreation. From the Fairy Tales of Charles Perrault to Classic Fairy Tales Retold (p. 59-80)

The article proposes that the fairy-tale tradition unfolds as a collective, dynamic and transformative process of transcreation across languages, contexts and media for different purposes and publics. It notably draws attention to the role of translators, illustrators and publishers whose collaborations have produced new versions of the familiar stories in print form, which have in turn inspired highly innovative projects for children and adults reflecting personal takes on the stories. As a case study, I trace the editorial history of Angela Carter’s translation of The Fairy Tales of Charles Perrault (1977) illustrated by Martin Ware, which paved the way for Carter’s own collection of ‘stories about fairy stories’, The Bloody Chamber and Other Stories (1979), in contrapuntal fashion. The translation was reissued with child-friendly illustrations by Michael Foreman in Sleeping Beauty and Other Favourite Fairy Tales (1982), also published by Victor Gollancz, which later fed into Classic Fairy Tales Retold and Illustrated by Michael Foreman (2005).

L’article émet l’hypothèse que les contes se transmettent selon un processus collectif et dynamique de transcréation entre les langues, les textes et les images. Il met en lumière le rôle des traducteurs, illustrateurs et éditeurs dont les collaborations ont donné naissance à des versions renouvelées des histoires familières et à des projets novateurs pour les enfants et les adultes. À titre d’exemple, je retrace l’histoire éditoriale de la traduction anglaise des contes de Perrault par Angela Carter, illustrée par Martin Ware, dans The Fairy Tales of Charles Perrault (1977), à partir de laquelle la traductrice a élaboré en contrepoint son propre recueil de réécritures The Bloody Chamber and Other Stories (1979). La traduction de Carter a été rééditée dans Sleeping Beauty and Other Favourite Fairy Tales (1982) avec des illustrations de Michael Foreman, aussi chez Gollancz, qui a à son tour inspiré Classic Fairy Tales Retold and Illustrated by Michael Foreman (2005).

Anne-Sophie Gomez — Du Volksmärchen à la pop culture. Reprises et hybridations dans l’œuvre de Yann Legendre, Grimm, Contes choisis (p. 81-98)

Le graphiste français Yann Legendre parvient, dans sa sélection de vingt textes des frères Grimm parue en 2014 en France et aux États-Unis, à donner au genre du conte illustré une nouvelle identité graphique placée sous le signe d’une modernité nourrie par différentes influences telles que le pop art et les comics, mais aussi par les gravures de Gustave Doré illustrant Perrault ou par le Jugendstil. Notre contribution se propose d’interroger ce qui, dans l’œuvre de Yann Legendre, relève de l’intericonicité, de la reprise et de la recomposition, et ce qui en fait l’originalité et l’actualité du fait de la combinaison de ces différents emprunts.

The French graphic designer Yann Legendre has succeeded in giving the genre of the illustrated tale a new graphic identity in Grimm, Contes choisis, published simultaneously in the United States as Grimm’s Fairy Tales (2014). The picturebook is placed under the sign of a modernity nourished by various influences such as pop art and comics, but also by Gustave Doré’s engravings for Perrault’s contes or the Jugendstil. My contribution examines what, in Yann Legendre’s work, pertains to intericonicity, stylistic citation and recomposition, and what makes his work original and topical as a result of the innovative and bold combination of these various borrowings.

Giorgio Bacci — Dis-locating the Tale. Roberto Innocenti, Little Red Riding Hood and the Contemporary “Non-lieux” (p. 99-118)

Roberto Innocenti’s illustrations have been qualified as “contemporary paintings” by Marco Magnani, inasmuch as they reconcile modernity and tradition, classical systems and new approaches to representation. This article focuses on Innocenti’s visual take on “Little Red Riding Hood” in The Girl in Red (2012), in order to highlight some of its iconographic references, as well as their social and philosophical implications. Innocenti indeed sheds light on the living and housing systems of our times, characterised by indifference, isolation and lack of communication according to anthropologists Marc Augé and Franco La Cecla. In this respect, they evoke the photographic work on suburbia done by the great photographer Gabriele Basilico.

Marco Magnani décrit les illustrations de Roberto Innocenti comme des «peintures contemporaines», en ce sens qu’elles concilient tradition et modernité, systèmes classiques et nouvelles approches de la représentation. Mon article développe cette idée en mettant en évidence certaines références iconographiques, sociales et philosophiques dans The Girl in Red (2012). À partir du conte du «Petit Chaperon rouge», Innocenti offre un commentaire sur les modes de vie et d’habitat de notre époque où règnent le manque de communication et l’indifférence, des caractéristiques qui témoignent de l’effondrement du système social établi par les anthropologues Marc Augé et Franco La Cecla. L’œuvre d’Innocenti évoque ainsi celle du grand photographe Gabriele Basilico qui a réalisé un important travail documentaire sur la banlieue.

Monika Wozniak — The Power of Imagination. Polish Illustrations of Fairy Tales in the Communist Period (1945-1989) (p. 119-142)

The article examines the impact of fairy-tale illustrations on the collective imaginary and the reasons why “measuring” the effective influence of images on the reader’s imagination is a difficult and complex task. From this point of view, the situation of communist Poland (1945-1989) analyzed here is a special case. The conditions and constraints to which the Polish illustrators of three great fairy-tale authors, Perrault, Grimm and Andersen, were subjected are studied in the context of a series of heterogeneous circumstances – historical and ideological context, editorial policy, iconographic tradition, development of the “School of Polish Illustration” and the ambiguous and fluctuating status of fairy tales in the literary and cultural system – which have given images a major role in the formation of a common Polish imagery.

L’article aborde la question de l’impact que les illustrations des contes de fées peuvent avoir sur l’imaginaire collectif et les raisons pour lesquelles «mesurer» l’influence effective des images sur l’imagination du lecteur est une tâche ardue et complexe. De ce point de vue, la situation de la Pologne communiste (1945-1989) analysée ici constitue un cas particulier. Les conditions et contraintes auxquelles ont été soumis les illustrateurs polonais de trois grands auteurs classiques de contes de fées (Perrault, Grimm et Andersen) sont examinées à partir d’une série de circonstances hétérogènes contexte historique et idéologique, politique éditoriale, tradition iconographique, développement de «l’école de l’illustration polonaise», ainsi que le statut ambigu et fluctuant des contes de fées dans le système littéraire et culturel qui ont permis aux images de jouer un rôle majeur dans la formation d’une imagerie polonaise commune.

François Fièvre — Doré dévore Perrault (p. 143-166)

Quand Gustave Doré illustre les Contes de Charles Perrault pour Hetzel en 1862, il ne se contente pas de les remettre au goût du jour, mais les cuisine longuement, les digérant en profondeur dans son imaginaire pétri de romantisme et de grotesque rabelaisien. La métaphore alimentaire dépasse les limites de la simple illustration littérale du texte ; elle déborde dans une série de motifs qui, pris en réseau, se prêtent à une véritable psychanalyse de la pulsion orale.

When Gustave Doré illustrated Les Contes de Perrault for Hetzel in 1862, he not only updated them, but also absorbed, digested and remade the tales filtered through an imaginary steeped in romanticism and the influence of Rabelais-inspired grotesque. The food metaphor goes beyond the mere literal illustration of the text; it overflows in a series of visual motifs which form a network that lends itself to a veritable psychoanalytical reading of the oral drive.

Florence Casulli — Revolting Rhymes de Roald Dahl et Quentin Blake. Entre tradition et nouvelle jeunesse, ou les dents du conte retrouvées (p. 167-188)

Roald Dahl et son illustrateur Quentin Blake ont redonné aux contes de fées leur mordant en revisitant de façon à la fois ludique et satirique les contes de Perrault et des Grimm par le texte et l’image à travers le prisme de la tradition anglaise des Mother Goose rhymes. Dahl et Blake, chacun à leur manière, réactualisent la dimension allusive, auto-réflexive et didactique propre au genre afin de proposer une critique drolatique et féroce de la société de consommation et des formes contemporaines de prédation, destinée autant aux enfants qu’aux adultes.

The article shows how Roald Dahl and his illustrator Quentin Blake have restored the biting side of fairy tales through text and image by revisiting Perrault and Grimm’s tales in a playful and satirical way through the lens of the British tradition of Mother Goose rhymes. Each in his own way, Dahl and Blake update the allusive, self-reflexive and didactic dimension associated with the fairy-tale genre in order to make fun of consumer society and modern forms of predation addressed to children and adults alike.

Alain Corbellari — Le conte de fées de Gotlib. Entre hommage, parodie et transgression (p. 189-206)

Dans sa Rubrique-à-Brac, mais aussi dans ses bandes dessinées plus «adultes» (Rhâ-Lovely et Rhâ-Gnagna), Marcel Gotlib fait un large usage des contes de fées, et plus largement de tout un imaginaire culturel lié à l’enfance et à l’adolescence. La notion de «parodie» est loin d’épuiser les modalités de ce réemploi qui tient plus profondément à une interrogation multiforme sur la notion même et la possibilité du récit en bande dessinée.

In his Rubrique-à-Brac, but also in his more adult comics (Rhâ-Lovely and Rhâ-Gnagna), Marcel Gotlib makes extensive use of fairy tales, and more generally draws on a whole cultural imaginary linked to childhood and adolescence. The notion of parody is too limited to account for the manifold aspects and modalities of this re-use, which is deeply rooted in a multifaceted questioning of the very notion and possibility of the comic strip narrative.

Lucia Pozniak, Marie Émilie Walz — The “Mundys” Will Never Let You Die. Reproducing Images and Stories of Snow White in Bill Willingham’s Fables (p. 207-232)

This article examines the reproductions of fairy-tale images and stories in the comic-book series Fables. Taking the tales “Sneewittchen” and “Schneeweisschen und Rosenrot” as examples, it focuses on how Bill Willingham’s comic book reproduces, hybridises, and transforms fairy tales visually and textually. This article highlights how Fables creatively and critically engages with both the visual culture of the American comic book, led by DC and Marvel, and the literary tradition of the European fairy tale, especially the Brothers Grimm’s Kinder- und Hausmärchen, thus “mashing-up” these two genres’ inherent reproductive qualities to create new stories and even new fictional worlds.

Cet article porte sur la reproduction visuelle et textuelle des contes dans la série de comic books Fables. À partir de l’exemple des contes de "Sneewittchen" et de "Schneeweisschen und Rosenrot", nous examinons la manière dont l’œuvre proliférante de Willingham reproduit, combine et transforme les histoires familières. Nous mettons notamment en lumière la façon dont la série puise de manière créative et critique à la fois dans la culture visuelle de la bande dessinée américaine chez DC et Marvel, et dans la tradition littéraire du conte de fées européen, en particulier dans les Kinder- und Hausmärchen des frères Grimm, s’inspirant des caractéristiques communes aux deux genres pour générer de nouvelles histoires et même de nouveaux univers fictionnels en constante expansion.

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ISBN 978-2-940331-71-0

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