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296 (2014/2-3) L'orientalisme des marges : éclairages à partir de l'Inde et de la Russie - Edité par Philippe Bornet et Svetlana Gorshenina

A travers divers exemples oubliés de la critique postcoloniale, cet ouvrage explore la notion des marges, aussi bien géographiques qu’épistémologiques, dans le contexte de l’orientalisme dénoncé par Edward Saïd. Mettant en parallèle le cas anglo-indien, souvent présenté comme un « orientalisme classique », et le cas russo-soviétique, à la fois objet de l’orientalisme occidental et producteur d’un discours « orientaliste », il s’agit de décentrer le regard des espaces impériaux franco-britanniques vers des comparaisons moins traditionnelles. Dépassant le modèle binaire « colonisateur – colonisé », cette approche analyse le mécanisme de la constitution des savoirs (arts, langues, littératures, religions, etc.) et leurs transferts en situation coloniale, ainsi que les appropriations locales et les (ré)inventions de traditions hybrides. Le jeu des regards croisés permet de traduire toute l’ambiguïté des situations qui se sont succédé pendant et après les périodes de domination impériale dans le triangle constitué par l’Inde, la Russie et l’Europe.

SOMMAIRE

Note sur la translittération (p. 7-8)

Vera TOLZ - Preface (p. 9-16)

Philippe BORNET, Svetlana GORSHENINA - Zones marginales des études postcoloniales : nouvelles approches et comparaisons entre les mondes indien et russo-soviétique (p. 17-78)

La création de savoirs aux confins des empires

David SCHIMMELPENNINCK VAN DER OYE - The Curious Fate of Edward Said in Russia (p. 81-94)

This article examines the reception of Edward Said’s book Orientalism in Russia. While Said made little mention of Russia, a number of scholars, including Russians abroad like Vera Tolz and Alexander Etkind, have examined Russian Orientalism according to Said’s schema. As for Russia itself, the book remains relatively understudied. I explain why Said has been largely ignored in Russia, as well as the appropriation of his ideas by the nationalist right.

La présente étude porte sur la réception russe de l’ouvrage d’Edward Saïd, Orientalisme. Même si cet ouvrage ne parle que très peu de la Russie, un certain nombre de chercheurs en Occident, y compris des Russes comme Vera Tolz et Alexander Etkind, ont étudié l’orientalisme russe dans l’optique de Saïd. Il n’en a pas été de même en Russie. Alors que l’ouvrage a été publié en 1978 et qu’il avait déjà été traduit en 36 autres langues en 2005, la version russe n’a paru qu’en 2006. Je propose donc de montrer ici pourquoi Saïd a été largement ignoré en Russie, et comment en même temps la droite nationaliste s’est approprié ses idées.

Svetlana GORSHENINA - Une vision marginale des marges : une relecture à travers les idées reçues du voyage à Samarkand de Léon de Beylié (p. 95-122)

La présente étude analyse le regard porté sur la périphérie turkestanaise de l’empire du tsar par le général Léon de Beylié (1849-1910), l’un des acteurs majeurs de la politique coloniale de la France qui fut aussi un mécène passionné par l’archéologie. La relecture critique de ses récits de voyage permet de mieux appréhender le concept des « marges » et sa valeur heuristique. C’est dans ce but qu’est ici souligné le caractère mouvant de cette notion que l’on peut approcher à la fois sous l’angle géopolitique (positions de la Russie à l’égard de l’Europe et de l’Asie centrale par rapport à la Russie) et à la lumière de la situation « socio-culturelle » de l’acteur même (un militaire français dans l’Asie centrale russe). A travers la déconstruction des observations de Léon de Beylié, souvent très arrogantes et frisant parfois le plagiat, on peut également comprendre le mécanisme par lequel des réflexions forgées sur les « marges » peuvent glisser vers la forme de clichés stéréotypés. Ce processus de cristallisation des idées reçues est contextualisé par rapport aux étapes de la formation du Turkestan russe (notamment, la construction du chemin de fer Transcaspien) et mis en comparaison avec d’autres voyageurs de l’époque.

The present study focuses on the analysis carried out on the Turkestan periphery of the tsarist Empire by General Léon de Beylié (1849-1910), one of the major players in the colonial policy of France and enthusiast patron of archaeology. Critical rereading of his travel story helps to better understand the concept of “margins” and its heuristic value. It is in this perspective that the changing nature of the concept – that can be approached both from a geopolitical angle (position of Russia towards Europe and Central Asia versus Russia) and in the light of the “socio-cultural” situation of the actor (a French military in Russian Central Asia) – is emphasized here. Through the deconstruction of Léon de Beylié’s observations, often very arrogant and sometimes bordering on plagiarism, one can also understand the mechanism by which thoughts based on the “margins” can slide towards stereotypical clichés. This process of the crystallisation of preconceived ideas is contextualised in relation to the stages of the formation of Russian Turkestan (especially the construction of the Transcaspian railway) and put into comparison with other travellers of the time.

Karénina KOLLMAR-PAULENZ - Systematically Ordering the World : the Encounter of Buriyad-Mongolian, Tibetan and Russian Knowledge Cultures in the 19th Century (p. 123-146)

Since the early 18th century, the Buriyad-Mongols of the Transbaikal regions moved between two worlds : they were part of the Russian Empire and at the same time part of the greater Tibetan Buddhist world. As a consequence, Buriyad-Mongolian intellectual culture developed and thrived in a multi-lingual and multi-cultural setting, simultaneously drawing on Tibetan, Mongolian and Russian taxonomies. Based on a contextual analysis of select Buriyad-Mongolian historical chronicles, this paper tries to disentangle the “mess of encounters” (Peter van der Veer) that took place in the Buriyad regions and was reflected and shaped in their literary production. By exploring the multiple origins and composite nature of the Buriyad knowledge cultures and their impact on the emerging Buriyad political elites, the study aims to add to our knowledge of the role Non-European knowledge cultures played in the formation of a global modernity.

Depuis le début du XVIIIe siècle, les Bouriato-Mongols des régions de la Transbaïkalie ont évolué entre deux mondes: ils faisaient partie de l’Empire Russe et se trouvaient en même temps dans la sphère étendue du monde bouddhique tibétain. En conséquence, la culture bouriato-mongole s’est développée dans un environnement plurilingue et multiculturel, faisant appel simultanément à des taxonomies tibétaines, mongoles et russes. Sur la base d’une analyse contextualisée d’une sélection de chroniques historiques bouriato-mongoles, cet article s’efforce de débrouiller «le fouillis des rencontres» (Peter van der Veer) qui caractérise les régions bouriates et dont la production littéraire a accompagné la création et livre le reflet. En explorant les origines multiples et la nature composite des cultures épistémiques bouriates, ainsi que leur impact sur les élites politiques bouriates émergentes, la contribution cherche à affiner notre connaissance du rôle que les cultures épistémiques extra-européennes ont joué dans la formation de la modernité globale.

Ingo STRAUCH - Priority and Exclusiveness : Russians and Germans at the Northern Silk Road (Materials from the Turfan-Akten) (p. 147-178)

The collaboration between Russian and German scholars in the archaeological exploration of the Northern Silk Road yielded enormous results, which crucially changed the field of Oriental Studies in the beginning of the 20th century. This bilateral collaboration was part of a larger international endeavour to explore the unique monuments of Eastern Turkestan. Scholars of all leading nations – including British, French and Japanese – sent their expeditions into the oases of Chinese Turkestan to document and collect archaeological objects and manuscripts. However – partially due to the political circumstances during this period, partially due to personal and academic rivalry – the collaboration between Russians and Germans was not entirely free from misunderstandings and conflicts. In particular, a disputed agreement about the definition of “ areas of interest ” gave rise to a long-lasting controversy, which even today is not completely settled among the scholars involved in the study of Silk Road materials. The article introduces and discusses some new documents from the so-called “ Berliner Turfan-Akten ” and thus tries to make a contribution to the on-going discussion about this matter.

La collaboration entre érudits russes et allemands dans l’exploration archéologique de la branche nord de la route de la soie a apporté des résultats très importants qui ont affecté de manière cruciale les champs des études orientales au début du XXe siècle. Cette collaboration bilatérale s’est inscrite dans un effort international plus large visant à explorer les sites uniques du Turkestan oriental. Des érudits de toutes les nations majeures hébergeant des départements d’études orientales – y compris les Anglais, les Japonais et les Français – envoyèrent des expéditions dans les oasis du Turkestan chinois afin de documenter et collecter des objets archéologiques et des manuscrits. Toutefois – en partie en raison des circonstances politiques de l’époque, et en partie en raison de rivalités personnelles et académiques – la collaboration entre Russes et Allemands n’était pas entièrement dépourvue de malentendus et de conflits. En particulier, un accord sur la définition des «aires d’intérêt» donna lieu à une longue controverse qui n’est toujours pas complètement résolue aujourd’hui auprès des spécialistes de la route de la soie. L’article introduit et discute quelques nouveaux documents des «Berliner Turfan-Akten» et souhaite apporter une contribution au débat contemporain portant sur ce dossier.

Till MOSTOWLANSKY - Where Empires Meet : Orientalism and Marginality at the Former Russo-British Frontier (p. 179-196)

This article explores the intersection of orientalism and marginality in two regions at the former Russo-British frontier between Central and South Asia. Focussing on Tajikistan’s Gorno-Badakhshan and Gilgit-Baltistan in today’s Pakistan, an analysis of historical and contemporary orientalist projections on and in the two border regions reveals changing modes of domination through the course of the twentieth century (British, Kashmiri, Pakistani and Russian, Soviet, Tajik). In this regard, different local experiences of “ colonial ” rule, both in Gorno-Badakhshan and Gilgit-Baltistan, challenge “ classical ” periodisations of colonial/postcolonial and colonial/socialist/postsocialist. This article furthermore maintains that processes of marginalisation in both regions can be interpreted as effects of imperial and Cold War contexts that have led to the establishment of the frontier. Thus, a central argument is that neither the status of the frontier between Central and South Asia as a stable entity, nor the periodisations that have conventionally been ascribed to the two regions as linear timelines can be taken for granted.

L’article explore l’intersection entre les notions d’orientalisme et de marginalité au sein de deux régions situées à l’ancienne frontière russo-britannique, entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud. En se centrant sur les régions de Gorno-Badakhshan au Tajikistan et de Gilgit-Baltistan dans le Pakistan actuel, une analyse des projections orientalistes historiques et contemporaines sur et dans ces deux régions limitrophes révèle des modes changeants de domination tout au long du XXe siècle (britannique, kashmiri, pakistanais et russe, soviétique, tajik). A cet égard, les différentes expériences locales du régime «colonial», à la fois dans les régions de Gorno-Badakhshan et de Gilgit-Baltistan, remettent en question les périodisations «classiques» entre colonial/postcolonial et colonial/socialiste/post-socialiste. L’article soutient au demeurant que les processus de marginalisation dans les deux régions peuvent être interprétés comme des effets des contextes impériaux et de la guerre froide qui ont conduit à l’établissement des frontières. Ainsi, l’une des conclusions est que ni le statut de la frontière entre Asie centrale et Asie du Sud comme entité stable, ni les périodisations dessinant conventionnellement des trajectoires temporelles linéaires à propos de ces deux régions ne peuvent être sans autre acceptés.

Centralité des marges

Blain AUER - Early Modern Persian, Urdu, and English Historiography and the Imagination of Islamic India under British Rule (p. 199-226)

This paper analyses the early modern transformations of South Asian literary cultures through the production of historiography in Persian, English, and Urdu. In the 18th-19th centuries, South Asian communities experienced and participated in a major restructuring of the languages of the subcontinent. Urdu and English were institutionalized as governmental languages and utilized in new literary productions as Persian was gradually marginalized from the centre of literary and governmental polities. Three interrelated colonial policies reshaped the historical consciousness of South Asia and Britain : the production of new Persian histories commissioned under British patronage, the initiation of Urdu historiography through the translation of Persian and English histories, and the construction of the British history of India written in English. This article explores the historical and social dynamics of these events and situates the origins and evolution of the colonial historiographical project. Major works discussed are the Tārīkh-i Bangālah of Salīm Allāh Munshī (fl. 1763), James Mill’s (1773-1836) The History of British India first published in 1817, Mīr Sher ʿAlī Afsos’ the Ārāʾish-i mahfil, as well as the production of original Urdu histories such as Muḥammad Ẕakāʾ-Allāh’s (1832-1910) the Tārīkh-i Hindustān.

Cet article analyse les transformations prémodernes des cultures littéraires d’Asie du Sud par la production d’une historiographie persane, anglaise et ourdoue. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les communautés d’Asie du Sud ont connu et participé à une restructuration majeure des langues du sous-continent indien. L’ourdou et l’anglais ont été institutionnalisées comme langues gouvernementales et employées dans de nouvelles productions littéraires, tandis que le persan s’est progressivement retrouvé en marge des régimes politiques et littéraires gouvernementaux. Trois politiques coloniales interdépendantes ont remodelé la conscience historique de l’Asie du Sud et la Grande-Bretagne: la production de nouvelles histoires persanes composées sous patronage britannique, l’inauguration d’une historiographie ourdoue par la traduction d’histoires en persan et en anglais, et la construction d’une histoire britannique de l’Inde écrite en anglais. Cet article explore les dynamiques historiques et sociales de ces événements et précise les origines et l’évolution du projet historiographique colonial. Les principaux travaux abordés sont Tārīkh-i Bangālah de Salīm Allāh Munshī (fl. 1763), L’histoire de l’Inde britannique de James Mill (1773-1836), publiée en 1817, et l’Ārā’ish-i mahfil de Mīr Sher ʿAlī Afsos, ainsi que la production d’histoires originales en ourdou telles que Tārīkh-i Hindustān de Muḥammad Zakāʾ-Allāh (1832-1910).

Philippe BORNET - Missionnaires orientalistes et orientalistes tamouls : lectures et relectures du Tiruvācakam (p. 227-248)

L’article porte sur le texte shivaïte tamoul du Tiruvācakam et en examine différentes relectures dans la première partie du XXe siècle. Ce sont des missionnaires protestants, G. U. Pope et H. Schomerus qui ont livré les premières traductions du texte en anglais et allemand. Ces traductions s’accompagnent d’évaluations normatives, valorisant certains aspects du texte de Māṇikkavācakar (p. ex. le rapport personnel à la divinité) et critiquant d’autres (p. ex. le polythéisme). Dans le même contexte temporel apparaissent d’autres lectures, émanant des élites tamoules (en particulier, Nallasvāmi Piḷḷai et Maṟaimalai Aḍigaḻ). Celles-ci sont formulées en interaction avec les publications des missionnaires et visent avant tout à défendre l’héritage religieux shivaïte tamoul dans un contexte où se recompose un hindouisme sanskritisé et calqué sur l’Advaita-vedānta. Ces interprétations insistent sur le caractère panindien de la religion du Tiruvācakam, ou au contraire en soulignent la particularité dravidienne. C’est dans ce contexte qu’apparaissent de nouvelles lectures, d’auteurs tamouls et européens, qui mettent l’accent sur l’universalité de l’expérience, qualifiée de mystique, relatée par le texte.

The contribution examines different readings of the Tamil shaivite text of the Tiruvācakam in the first part of the 20th Century. Missionary protestants, G. U. Pope and H. Schomerus, are responsible for the first translations of this text in English and German. Those translations were loaded with normative evaluations, valorizing certain aspects of Māṇikkavācakar’s text (e.g. the personal relation to the deity) while dismissing others (e.g. polytheism). In interaction with the missionaries’ publications, Tamil elites (in particular, Nallasvāmi Piḷḷai and Maṟaimalai Aḍigaḻ) developed a special interest for this text, considered as a central component of a Tamil shaiva heritage, in a context in which a sanskritized and Advaita-vedānta based Hinduism was being recomposed. Those readings insist on the pan-Indian relevance of the Tiruvācakam, or on the contrary underline its Dravidian specificity. It is in this context that new interpretations will be formulated, from Tamil and European authors alike, with an accent on the universality of the so-called “mystic experience”.

Ekaterina VELMEZOVA - Sur l’hypothèse des « origines géorgiennes » de la « libre discussion linguistique » en URSS en 1950 : une image de l’« Orient » entre la vie et la littérature (p. 249-262)

Dans le présent article sont analysées les « origines géorgiennes » de l’intervention de Staline dans la linguistique soviétique, la « libre discussion linguistique » de 1950 étant parfois considérée comme une discussion entre N. Marr, A. Čikobava (linguistes géorgiens) et le dictateur soviétique en personne, politicien d’origine géorgienne. Notre analyse permet de poser d’une nouvelle façon la question des raisons mêmes de cette « libre discussion ». En même temps, cette contribution prête une attention particulière à la construction de l’image de l’« Orient » (vs de la « Géorgie “orientale” ») qui s’est dégagée de cette discussion et telle que, par la suite, A. Soljénitsyne, entre autres, l’a vue en la transposant dans la littérature.

In this article we analyse the “Georgian origins” of Stalin’s intervention in Soviet linguistics, taking into account the fact that the “free linguistic discussion” organized in 1950 is sometimes considered as a “dialogue” between three Georgian participants: linguists N. Marr and A. Čikobava and the Soviet dictator in person. Our analysis allows to ask in a new way the question about the very origins of the “free discussion”. At the same time, we pay a particular attention to the construction of the image of “Orient” (vs of the “‘oriental’ Georgia”) in this discussion, as it was seen, among others, by A. Solzhenitsyn transposing it into literature.

Boris CHUKHOVICH - Orientalist Modes of Modernism in Architecture : Colonial / Postcolonial / Soviet (p. 263-294)

This article aims to propose a comparative analysis of modernism in architecture, which appeared at the end of the 19th and especially during the 20th century in colonial Maghreb, postcolonial India and Soviet Central Asia. Building on the notion of double bind, we attempt to explore the contradictory role that modernism played in the modernisation of the way of life in the “ Oriental peripheries ” of old colonial empires to better understand the peculiarity of the Soviet experience. We find in it some phenomena close to colonial and postcolonial modernist practices, as well as other potentialities inherent in the Communist utopia.

Cet article tente de proposer une analyse comparative du modernisme architectural qui a émergé à la fin du XIXe et surtout au cours du XXe siècle aux pays du Maghreb colonial, en Inde postcolonial et en Asie centrale soviétique. En recourant à la notion du double bind, on essaiera d’explorer le rôle contradictoire joué par le modernisme dans la modernisation du mode de vie des «périphéries orientales» d’(anciens) empires coloniaux, afin de comprendre mieux des spécificités de l’expérience soviétique. On distinguera dans celle-ci des phénomènes proches de pratiques modernistes coloniales et postcoloniales, de même que des potentialités autres encrées dans l’utopie communiste.

Transgresser les marges

Maya BURGER - Marge ou centre ? Où chercher la vérité ? L’orientalisme d’une Russe en Inde : Helena Petrovna Blavatsky (p. 297-322)

Le Theosophist est un journal créé en Inde par la société théosophique en 1879. Il constitue la plateforme pour faire connaître les idées de la théosophie en Inde autant que dans le monde, notamment sous la plume de Mme Blavatsky qui en quelque sorte le dirige. Il est un lieu où se négocient et s’affrontent différentes formes de savoir dans le dernier quart du XIXe siècle. Blavatsky entend marginaliser le savoir d’une pensée occidentale matérialiste qu’elle décrit comme limitée ou étriquée par des religions et superstitions. Elle entend redonner une place (i.e. mettre au centre) à ce qu’elle appelle la sagesse universelle, dont l’Inde et le Tibet auraient préservé des dimensions perdues ailleurs. Dans ce contexte, les articles du journal révèlent toute une série de problèmes (traduction, interprétation) et de controverses qui témoignent des enjeux relatifs à qui est éligible de parler du savoir indien ou de « spatialiser » la sagesse. Ainsi la dispute avec le réformateur hindou Dayānanda Sarasvatī révèle des compréhensions divergentes des Védas. Bien que tentant de valoriser l’Inde et son héritage intellectuel, Mme Blavatsky perpétua la vision « romantisée » d’une Inde spirituelle, image qui conviendra bien aux formes de spiritualités pour lesquelles la théosophie a joué un rôle pionnier. Si elle a décentralisé l’Occident en l’invitant à changer de regard par rapport à l’Orient, elle a aussi marginalisé le savoir indien, notamment en le « théosophisant ». Les premières années du Theosophist constituent également un matériel important pour analyser des perspectives indiennes de l’époque peu étudiées en raison de leur association avec un journal théosophiste relevant clairement de la marge.

The Theosophist is a journal created in India in 1879 by the Theosophical Society. It is a platform for the diffusion of theosophical ideas in India and in the world, especially for Blavatsky who was its chief editor. The journal is a place where various forms of knowledge were competing and being negotiated in the last quarter of 19th century. Blavatsky seeks to marginalize the limited knowledge of a western thought that is characterized by materialism or that reflects what she perceives as narrow religious and superstitious conceptions. She intends to find a place for (i.e. move to the center) what she calls a universal wisdom which would be still partially surviving in India and Tibet, whereas was lost elsewhere. In this context, the articles of the journal reveal a series of problems (translation, interpretation) and controversies that show the challenges related to who is eligible to speak about Indian knowledge or to spatialize wisdom (center, margin?), if at all possible. Thus, the dispute with the Hindu reformer Dayānanda Sarasvatī reveals completely diverging understandings of the Veda. Though Blavatsky tried to valorize India and its intellectual heritage, she perpetuated a “romanticized” image of spiritual India, an image corroborating “modern” forms of spiritualties for which theosophy played a major role. Whereas she decentralized the West by requesting a shift in the way to look at the Orient, she also marginalized Indian knowledge by “theosophizing” it. The early years of the Theosophist also provide an important material to analyze Indian perspectives of the time that are not often studied, because they are associated with a theosophical journal that clearly belongs to the margins.

Elena SIMONATO - L’alphabet imaginaire des Soviets (p. 323-342)

Le présent article vise à présenter une des initiatives linguistiques phares des années 1920 en Union soviétique, l’unification des alphabets. Promu par de hauts cadres politiques et d’éminents linguistes, ce projet ambitionnait de fusionner tous les alphabets à base latine créés pour les peuples de l’URSS en un seul alphabet unifié, censé être employé à échelle nationale. Un projet anti-marginalisant était-il réaliste à cette époque-là ? Quelle vision de la politique soviétique en matière des marges véhiculait-il ? Telles sont les questions clés auxquelles nous tâcherons de trouver ici une réponse.

The present contribution examines one major episode of the Soviet project of “language building”. In the late 1920s, a number of renowned linguists in the Soviet Union promoted the project of creating a unified alphabet for all peoples. The goal was to unify different languages and their speakers: all peoples of the USSR should be able to understand each other through a common writing. The principles underlying the project as well as the different positions of its promoters will be examined. Dealing first with the genesis of the idea and the attempt of realization, we will explore the reasons for its failure at two levels, political and linguistic.

Nicola POZZA - Le monde en révolutions ou le parcours désorientant de M. N. Roy (p. 343-366)

Le parcours de Manabendra Nath Roy (1887-1954) est déroutant à plus d’un titre, car l’auteur bengali s’est constamment joué des frontières établies, tant nationales et géographiques qu’idéologiques et partisanes. Acteur central de la naissance du Parti communiste du Mexique (1919) puis fondateur du Parti communiste indien (1920), proche de Lénine et membre influent de l’Internationale communiste, Roy s’est par la suite complètement distancié de la doctrine communiste puis de la politique du Congress pour fonder en 1940 un mouvement dissident, le Radical Democratic Party, avant de remplacer ce dernier par le Radical Humanist Movement (en 1948). Sans cesse en déplacement, toujours distant vis-à-vis des avis dominants, il s’est particulièrement opposé au leitmotiv orientaliste de l’époque qui cherchait à glorifier « l’héritage spirituel de l’Inde », en prônant au contraire une philosophie matérialiste puis humaniste. Nous analyserons dans cet article la position de M. N. Roy par rapport aux discours orientalistes et panasiatistes de son époque et examinerons notamment sa position très critique à l’égard de l’Inde conçue comme antithèse spirituelle à l’Europe. Ceci nous permettra d’interroger la paire antagonique formée par les notions de « centre » et de « marges » (ou « périphérie »), en utilisant le double parcours biographique et idéologique de l’auteur comme cas d’étude.

Manabendra Nath Roy’s (1887-1954) journey is disorienting in many respects, as it played with all kinds of borders: national and geographical, ideological and partisan. A key player in the birth of the Mexican Communist Party (1919) and founder of the Communist Party of India (1920), close to Lenin, Roy became an influential member of the Comintern. However, he then rejected Communism and turned toward Radical Humanism before founding the Radical Humanist Movement in 1948. Advocating hitherto a materialist philosophy, he continuously opposed the Orientalist leitmotiv of that time, which sought to glorify “the spiritual heritage of India”. This paper examines the position of M. N. Roy in relation to the Orientalist and pan-Asianist discourses of his time, analysing in particular his criticism of the notion of India as the spiritual antithesis of Europe. It also interrogates the antagonistic pairing of the “centre” versus “margins” (or the “periphery”), using both Roy’s biography and ideological writings as a case study.

Anastasia DE LA FORTELLE - La quête bouddhiste et l’esthétique postmoderniste russe : le cas de Viktor Pelevin (p. 367-378)

Notre article vise à analyser la fonction sémantico-poétique que remplissent les éléments de la philosophie bouddhique dans l’oeuvre de l’écrivain russe contemporain Viktor Pelevin, notamment dans son roman La Mitrailleuse d’argile. Le texte retrouvé dans une « Mongolie intérieure » par le « Président du Front Bouddhiste de la Libération totale et définitive » représente un kaléidoscope de réalités virtuelles, hypothétiques, hallucinatoires, qui semblent graviter autour de la notion dominante dans l’imaginaire de Pelevin : celle de la vacuité. L’interrogation sur les origines et les enjeux de cette notion induira la question du sens de la quête bouddhique – pure expérience esthétique ou nouveau refuge idéologique – au sein du postmodernisme russe.

The article explores the semantic and poetic functions performed by elements of Buddhist philosophy in the work of the contemporary Russian writer Victor Pelevin, particularly in his novel Chapayev and Void. According to its author, the text was found in an “Inner Mongolia” by the “President of the Buddhist Front of the total and definitive Liberation” and represents a kaleidoscope of virtual, hypothetical and hallucinatory realities that seem to gravitate around the dominant concept in Pelevin’s world: emptiness. The origins and challenges of this concept lead to the question of the Buddhist quest’s meaning – pure aesthetic experience or new ideological refuge – in Russian postmodernism.

Martine HENNARD DUTHEIL DE LA ROCHÈRE, Anas SAREEN - Beyond Centre and Margin : (Self-)translation and the Eco-poetics of Space in Geetanjali Shree’s Mai (p. 379-400)

This article analyses the use of vegetal and organic tropes in Geetanjali Shree’s novel Mai in light of postcolonial translation studies and queer theory as an alternative to the fixed binaries and boundaries of East and West, self and other, that structure “ orientalist ” and patriarchal discourses alike. Written in the first person, the novel tentatively maps out a new space of enunciation as it relates the development and emancipation of a young woman through the complex relationship that binds her to her mother in a North-Indian middle-class family. However, this family circle or centre is an ever-evolving one as the postcolonial context in which these female identities are constructed provides new conceptualisations of agency as operating not only through speech but also through strategic silence. Flowering in-between English and Hindi these hybrid agencies force us to revise our critical maps so as to investigate and invest liminal locations in which subjectivities bend the lines of patriarchal structures and static geographies of power.

Croisant les concepts de traduction culturelle et une approche «queer» de l’identité, notre article propose une lecture de l’utilisation de tropes végétaux ou organiques dans le roman de Geetanjali Shree, Mai, comme critique de la logique binaire du centre et de la marge qui caractérise autant l’orientalisme que le système patriarcal. Ecrit à la première personne, le roman invente un nouvel espace d’énonciation en narrant l’enfance et la jeunesse d’une jeune femme et la constitution de son identité à travers la relation complexe qu’elle entretient avec sa mère, son milieu familial issu de la classe moyenne du Nord de l’Inde, et la société indienne contemporaine aux prises avec la globalisation. Toutefois, ce cercle ou centre est en constante évolution puisque le contexte postcolonial dans lequel ces identités féminines se situent nous amène à considérer d’autres modes d’intervention (agency) qui opèrent non seulement à travers la prise de parole mais aussi à travers l’usage stratégique du silence. Fleurissant entre l’anglais et le hindi, ces identités hybrides nous poussent à revoir nos cartographies critiques et à investiguer et investir des lieux liminaux dans lesquels des subjectivités traversent les frontières et transgressent les limites imposées par l’ordre patriarcal et les cartographies imposées par les centres de pouvoir.

Alexander MORRISON - Afterword (p. 401-412)

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ISBN 978-2-940331-35-2

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